Aller au contenu principal

TEXTE 7 – catégorie mini-nouvelle

POISSON-CHAT

____________________

Un chouia de désir, une portion de hasard, une once de chance, une quête d’aventure, un besoin d’avancer, de changer d’écailles, de goûter la saveur de la découverte, de comparer le vert de l’herbe à celui des algues. Quelle autre notion existerait-il par-dessus notre soupe primitive ? Hors notre élément naturellement liquide, la trajectoire de la boule blanche ou jaune ou rouge frémissante, la lumière des couleurs et des ombres, puis le noir et l’attente, et après à nouveau comme avant.

Si nous n’étions pas les premiers à sortir la tête de l’eau,  nos prédécesseurs ne le firent pas en pleine connaissance de cause.  Leurs sorties n’étaient que fulgurants éclairs argentés par-dessus les lames écumantes, des pirouettes  de carnassiers reluquant leurs proies fuyantes. Mais ces fugitives escapades n’étaient soutenues par rien de plus concret que de remplir un estomac ou d’éviter de s’y retrouver. Pas la moindre envie d’observer la surface des vagues, les trains de cumulus, la frange d’un littoral, ne fut-ce que quelques secondes. Une absence totale de curiosité et de rêve. Je devais pourtant deviner plus tard leur indispensabilité à toute évolution.

Parce que oui, je vécus les choses différemment. Une sorte de mixture de songes éveillés et de réalité matérielle. Un bouillon des deux états. A dire vrai, comment vous offrir la vérité ? Mais cela a-t-il encore de l’importance ? Qui vérifierait plus tard comment cela se passa réellement ? Darwin et ses éminents collègues ne verraient le jour que plusieurs millions d’années plus tard. Je vais donc vous étaler mon jeu simplement, tel qu’il me revient en mémoire héritée, sans mensonge mais sans preuve non plus.

L’appel des vertes prairies ne fut pas seul à jouer son rôle. L’effroi  de l’obscurité des profondeurs gloutonnes eut lui aussi son impact dans ce qui devait opérer le changement fondamental de ma structure physique. Nous étions un groupe d’une douzaine d’individus, sans nous être concertés pour réagir à notre état, afin de prendre une nouvelle direction. En ce temps-là beaucoup d’interventions se réalisaient de concert, tous ensemble, sans se poser de questions, sans voter.

Les débuts furent catastrophiques, nous devions souvent replonger pour ne pas perdre totalement conscience. Nous ne nous étions pas encore adaptés à ce fluide impalpable, l’air. Cela ne se fit pas en un jour, nous étions accablés de quintes de toux sanguinolentes qui nous décimaient en attirant les prédateurs du dessous. Cette peur du noir était plus forte que toute autre crainte. Rapidement nos yeux migrèrent sur le sommet de nos têtes pour observer les derniers rayons de l’astre qui versait ses ultimes lueurs dans le tiroir de l’horizon.

Ce jour-là, je sortis ma tête ogivale de l’eau. D’informes masses anthracite filaient dans le ciel en laissant échapper quantité de gouttelettes de leurs panses. J’en goûtai une au vol, fadasse mais surprise, elle me permit brièvement de respirer. Ce fut l’électrochoc transitoire, un cas unique dans l’évolution,  contrairement à toute théorie admissible aujourd’hui, une métamorphose quasi  instantanée. A l’horizon, entre deux stratus mauves se profila l’orange de l’astre. Je suivis son lent déclin jusqu’à sa disparition. Un éclair violet cingla.

J’avais dû perdre connaissance parce que à mon réveil, je ne reconnus rien de mon environnement aquatique habituel. Mais ce qui s’imposa à moi dès que je tentai d’amorcer un premier mouvement, ce fut la pesanteur qui attira mon propre corps contre une surface solide. Je connaissais le fond de l’océan pour m’y être allongé à chaque période de grand noir. Ici, point d’eau pour me porter. Je dus apprendre à  supporter mon poids. Il me fallut du temps et de la patience pour habituer mes muscles à cette première expérience terrestre. Ce fut loin d’être aisé. A grand renfort de mouvements désordonnés, je rampai comme je le pus sous les entremêlements des lianes, toutes ennemies entre elles. J’absorbai des nourritures inconnues, pas toujours bonnes pour mon organisme d’émigré. Après  quelques sévères dérangements gastriques, je parvins à domestiquer ma digestion à l’ingestion de ces denrées indigènes. Je pris les forces qui me permirent de gravir une colline et de comprendre d’où je venais. Je pus ressentir la chaleur du soleil et la morsure du gel.

Je n’étais plus seul, quelques individus avaient survécu comme moi à cette folle aventure, mais vu notre lenteur de progression, il nous fallut un certain temps avant de pouvoir nous serrer les nageoires.

Le temps passa ; je décidai de piquer un plongeon dans mon océan. Il fallait que j’avertisse ma famille et quelques amis de l’existence paradisiaque des îles.

Je dus renoncer, je faillis me noyer.

______________

Jaleph 2012

7 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    déjà, l’expression  » se serrer les nageoires » suffirait à elle seul à me faire aimer cette mini-nouvelle… Et il y a tant d’autres choses en plus ! Alors, voilà, merci, merci l’auteur et ne t’arrêtes pas en si bon chemin 😉

    21 octobre 2012
  2. madamedekeravel #

    super ! ça tient de Frankenstein et de Robinson Crusoé

    21 octobre 2012
    • Lise #

      et de Melville – mais lui, c’était la GROSSE BALEINE (là, je meurs de rire !)

      21 octobre 2012
  3. Ma' #

    Extra ! J’adore aussi l’idée de se serrer les nageoires !

    21 octobre 2012
  4. Lise #

    je trouve que nous restons de plus en plus dans le bocal à poisson rouges, je parlais de
    un évènement « fishy » dans mon article d’hier matin, sur Chroniques , hi hi !!!

    21 octobre 2012
  5. jaleph #

    Rouge le poisson ? Les paléontologues ne connaissent même pas les couleurs des dinosaures.

    8 novembre 2012
  6. lise #

    Vrai ? j’apprends toujours quelque chose de nouveau, dans la Jaleph-sphère : moi qui croyais que tous les -saure étaient de ce vert un peu caca d’oie ?

    8 novembre 2012

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s