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TEXTE 8 – catégorie mini-nouvelle

Parturition

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Ce jour-là, en ce printemps 1959, l’armée française ratissait les djebels des Béni-Boudouanes. La nuit, le sommet des montagnes flambait, illuminant le ciel où scintillent les myriades d’étoiles de l’Afrique. Des avions T.34, de leur vol lourd, déversaient méthodiquement le napalm. Pour le commando de Kerdonkuf, cela faisait une semaine qu’il ratissait le djebel, mangeait ses rations, dormait sans feu comme les chacals qui pleurent, la nuit.

Autour de lui, des milliers d’hommes se fatiguaient en même temps sur ce même territoire. C’était une opération, une opération classique. Puis, soudain, à la jumelle, le lieutenant, surnommé «Bout de Bitte» aperçut un village. Il reçut tout de suite l’ordre de le rallier. Pour lui, c’était là une occasion de se distinguer. Déjà le village était encerclé et les hommes rampaient vers les haies de cactus. Mais plus ils approchèrent, plus l’inquiétude et la peur firent place à l’étonnement. Il fallait bien se rendre à l’évidence : dans ce village, il n’y avait pas âme qui vive, il ne restait rien, pas même le moindre petit chevreau, à la chair si tendre, pas le moindre poulet qui aurait pourtant tellement amélioré l’ordinaire de nos boîtes de ration dont on disait qu’elles avaient été rapatriées d’Indochine. Non, ce village était désert ou, plutôt, avait été totalement déserté, et, de fraîche date. Car les herbes n’avaient point envahi les sentiers ; les gourbis étaient propres et il n’y avait plus de doute à avoir : on avait vécu là, quelques jours auparavant. Ces gens, probablement écrasés par la peur (peur des soldats, peur des avions) avaient dû se réfugier dans des cavernes de la montagne, dont certaines collines étaient de vrais pains de sucre, pour tout le temps de l’opération. Mais où, exactement ?

Les sections fouillaient mechta après mechta, mais sans résultat. Quand soudain un soldat s’écria  « Il y a une femme ici ». Déjà le commando accourait, mais son élan fut de courte durée : elle était enceinte, avec déjà les traits d’une parturiente. Ces petits gars qui, quelques instants auparavant, pensaient tous la sauter, subitement se comportèrent avec elle avec plein de déférence. Ils l’emmenèrent vers le lieutenant qui, toute menace disparue, avait donné l’ordre de souffler un peu.

Je vois encore parfois cette femme s’asseoir devant nous, pas gênée, le regard vif, malicieux, avec dans tout son comportement, un je ne sais quoi d’arrogance fière et supérieure. Elle portait un saroual un peu miteux qui contenait à grand peine son gros ventre. Ses seins dressés, gonflés, préparés pour l’allaitement, pointaient Bout de Bitte, le lieutenant, comme les yeux de la victoire. Sous ce figuier, se tint alors la conversation la plus insolite qu’il me fut donné d’écouter entre une femme et l’armée française. L’interprète était un appelé pied-noir du Maroc.
« Où sont les gens ? »
« Ils sont partis, je ne sais où. »
« Y a-t-il longtemps qu’ils sont partis ? »
« Oui, très longtemps. »
« Où est ton mari ? »
« Il est parti. »
« Où est-il parti, ton mari ? »
« Il est parti en France, il y a plus de deux ans. »
« Mais alors, comment es-tu enceinte, si ton mari est parti en France, depuis deux ans ? »

« Qu’est-ce qu’elle dit? » demandais-je à l’interprète.
« Elle dit, la salope, que son enfant s’est endormi dans son ventre, il y a plus de deux ans, et qu’il s’est réveillé depuis quelques mois. »

Je la regardai longuement ; elle disait tout cela simplement, avec des yeux malicieux, mais sûre d’elle-même. A l’époque, pourtant, j’ai pensé avec tous les copains, qu’elle se moquait royalement de l’armée française, avec un toupet jamais vu ; une insulte bien appliquée à toute la logique cartésienne. Bout de Bitte décida de la rallier et de l’emmener avec nous. Le village fut incendié et ce fut enfin le départ. De kilomètre en kilomètre, la marche de la parturiente était de plus en plus difficile, son sourire malicieux me semblait devenir parfois grimace et je pensais qu’elle allait accoucher d’une minute à l’autre, Bout de Bitte, lui, voyait que la marche se ralentissait trop. Il donna donc l’ordre de la laisser là. Ce n’était qu’une femme de Djebel après tout! Elle ne dit rien, prit le chemin du retour, et sans même regarder derrière elle, la tête bien droite, elle marcha dans la montagne, vers les fumées de son village, qui, ce matin encore, s’élevait dans les monts de l’Ouarsenis.
________________

J’ai découvert plus tard ceci :
La croyance est quasi générale en islam que les grossesses peuvent se prolonger bien au-delà de neuf mois, et que l’enfant peut être porté par sa mère durant des périodes de deux à sept ans selon les régions et les écoles. Les écoles juridiques musulmanes ont en effet codifié et interprété ces grossesses prolongées, qui sont conçues non pas comme « miraculeuses » mais comme relevant de causes « naturelles », et nous informent sur les représentations de la procréation et de l’embryogenèse.

6 Commentaires Poster un commentaire
  1. je n’arrive pas à voir les autres commentaires…
    j’aime bien cette histoire, elle est très forte !
    par contre il y a des erreurs de typographie à mon avis : en français, il y a une espace avant ? et ; et : et il y a certains << à l'envers (tu veux que je corrige ?)

    4 novembre 2012
  2. Lise #

    oui, bien entendu – tu peux toujours entrer dans le texte ? si oui, tu corriges en vert – et moi en bleu.
    J’aime ce texte, oui, il est très fort et à la fois très sobre.

    4 novembre 2012
  3. jaleph #

    La moralité de tous les soldats tourne-t-elle à en acide en temps de guerre ?
    Cela semble plus vécu que fictionnel, au point d’en faire frémir.

    8 novembre 2012
  4. lise #

    C’est du vécu, je connais l’auteuir ( NON, c’est pas moi , j’le jure !) et j’en ai frémi, moi aussi. Il faut toute une vie pour en revenir, comme de toutes les guerres.

    8 novembre 2012

Rétroliens & Pings

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