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Les chemins de Saint-Vincent

Vincent. Mon mari se prénomme Vincent. Le saint patron des vignerons également. Lors de la naissance de Vincent, mon beau-père était propriétaire d’une bijouterie sise à Bruxelles, rue des Éperonniers, entre la Gare de Bruxelles Central et la Grand Place. Comme d’autres papas bienfaisants, il se mit en tête de réserver à son fils la direction de son entreprise dont tenait lieu la minuscule vitrine d’une maison aussi large qu’une guérite. Mais cet étroit pas-de-porte rapportait gros. Les largages de touristes de toutes les couleurs passaient immanquablement devant sa devanture. Les yeux des dames s’attardaient sur son contenu tandis que ceux des messieurs faisaient mine d’admirer la vieille ville. Ensuite, pressés par le temps, ils se mettaient généralement d’accord en s’accordant sur l’impérieuse nécessité de partir à la recherche du Manneken-Pis. Statuette de bronze, minuscule monument infantile pissant à jet continu, symbole de l’indépendance d’esprit des bruxellois, cette sculpture relègue encore bien souvent au second plan la Grand-Place de Bruxelles, fleuron de la capitale belge.

Suivant sa destinée patronymique, Vincent fut reçu aux cours de la Société Belge de Gemmologie à Bruxelles et en sortit deux ans plus tard, moins brillant que les diamants, rubis, saphirs et autres cailloux qui firent la joie feinte de ses études.

Mon homme seconda son père pendant une période relativement courte. La scission du binôme coïncida avec notre anniversaire de mariage. La fragile cordialité entre père et fils se répétait de jour en matin sur un câble de funambule. Le fils projetait une expansion du magasin pour l’inavouable raison d’éviter l’étouffante couvaison du père. Pour Vincent, le gonflement du chiffre d’affaire demeurait secondaire, à la frontière de l’accessoire. Pour sa part, pour d’incontournables motifs sentimentaux, le père s’accrochait à l’antique boutique étriquée. Toujours est-il que mon mari n’osa pas avouer qu’il espérait plus d’espace dans le but principal de respirer sans contrainte. La désunion aurait donc pu se révéler bien plus tôt que les évènements qui peu de temps plus tard, devaient accélérer la déchirure. En effet, c’est durant le voyage d’anniversaire de notre mariage qu’une rencontre entre mon mari et un saint statufié devait modifier son parcours et collatéralement le mien.

Voici Saint Malo, d’où partirent les bateaux chargés de toiles de chanvre et de lin à destination de Cadiz dans le sud de la péninsule ibérique et duNouveau Monde.

Depuis le Mont Saint Michel, nous avions suivi la côte en voiture jusqu’à la cité Intra-Muros de Saint Malo, au milieu de laquelle se dresse la flèche de la cathédrale Saint-Vincent-de-Saragosse. Cet édifice présente la particularité unique en son genre d’épouser la pente du rocher sur lequel il a été édifié. La cathédrale abrite les restes de l’évêque fondateur Jean de Châtillon, du corsaire René Duguay-Trouin et de Jacques Cartier qui découvrit l’embouchure duSaint Laurent au Canada.

Cette énumération semble nous éloigner du sujet abordé, mais c’est à cause de notre visite en ces lieux de pierres que mon mari fut à postériori frappé par la foudre, ou du moins par sa lumière. Saint Vincent de Saragosse. Il se demanda s’il s’agissait du même saint patron que celui prié par tous les vignerons de France. Les églises saint Vincent projettent leurs ombres sur pas mal de villages viticoles disséminés sur tout le territoire quinquennal. Mais une cathédrale. En Bretagne où ne subsiste que de rares témoignages de la culture de la vigne. Il s’agissait pourtant bien du même Saint Vincent. Sur place, mon mari ne me fit aucune remarque à ce propos, il ne s’agissait que d’une coïncidence touristique opportune. C’est revenu en Belgique, de retour de notre périple amoureux, qu’il découvrit son intérêt pour la vigne. L’idée avait fait son chemin parallèlement à notre périple

De retour en Belgique, il se mit en quête de découvrir quelle fut l’histoire de la vigne dans notre propre pays. De la vigne, il y en eût. La mini glaciation qui suivit le moyen-âge ne détruisit pas à proprement parler tous les plants de vigne, mais les raisins n’arrivaient jamais à maturité et n’offraient qu’un jus acide, du verjus. A cette époque, lors des consécrations des messes dans les églises, les prêtres offraient non seulement le pain aux fidèles mais également le vin. Pour subvenir à une telle demande, le clergé alors en place n’eût d’autre recours que de faire venir le vin de régions dont la météo était plus clémente. C’est ainsi que depuis la France vers la Belgique, se créèrent les routes du vin, que ce soit par mer, par voies fluviales ou terrestres. En surface, la Belgique est un petit pays, les échanges y sont rapides, raison peut-être pour laquelle les belges apprécient les vins français dans leur diversité.

Pour ces considérations et sans doute influencé par la référence de son prénom à celui du patron des vignerons, Vincent se mit en tête de s’adonner aux métiers du vin.

Le père a pris sa retraite, la boutique de joaillerie a fermé son unique porte pour être reprise par un marchand de souvenirs made in ailleurs.

Nous habitons à présent dans l’Hérault. Nous y avons fait l’acquisition en viager d’une maison vigneronne et de ses six hectares de vigne. Nous l’avons en partie aménagée en chambres d’hôtes afin d’y recevoir les touristes de passage. Vincent s’est lancé dans ce qui semble convenir à sa soif d’espace. Aujourd’hui, il éclaircit les vignes. C’est Gourou qui lui sert de prof. Gourou, c’est le surnom du vieux vigneron auquel nous achetons cet ensemble de vignes et de bâtiments. Il continue à y vivre dans une dépendance remise au goût du jour. C’était dans le contrat. Ce qui n’est pas écrit, mais sa valeur n’en est que plus précieuse, c’est la promesse qu’il nous fit d’aider Vincent à maîtriser sa nouvelle profession.

2 Commentaires Poster un commentaire
  1. Quelle jolie histoire, touchante et délicate, à la fin

    10 décembre 2012
  2. Lise #

    tout as fait d’accort avec toi, La Mano – et au passage, un mot pour toi : j’attends ton, tes textes, VITE !!!

    10 décembre 2012

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