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J de J 6 – texte 2 – Double je

Elle lui semblait loin la ville maintenant… cette ville aux cinquante clochers qui avait été sienne. Il la regardait depuis la colline, profitant d’un instant de répit.

Il lui semblait pouvoir à nouveau sentir son odeur forte et douce à la fois. Les relents du caniveau se mêlaient à l’âcreté du parfum de la bière fraîchement brassée. Un peu plus loin, le parfum du café à la brûlerie se faisait entêtant. Le long du ruisseau, les tanneries sentaient fort la chair avariée et les acides.

Et puis, le mouvement de la ville bruissait à ses oreilles : marteaux frappant l’enclume, marchands criant à leurs étals, ivrognes s’invectivant, roues des chariots heurtant le pavé, chiens aboyant, passants discutant, enfants chahutant…

Peu à peu, le bruit s’amplifiait jusqu’à devenir assourdissant devant les usines nouvelles où les machines grinçaient et fabriquaient. La chaleur devenait plus importante auprès des fourneaux qui les alimentaient en vapeur, les pistons grinçaient malgré la graisse.

Telle était alors sa ville, sa vie, industrieuse, laborieuse.

Il ne parvenait pas à se souvenir du jour où le grand chambardement avait débuté, le jour où tout avait commencé. Il aurait dû s’en souvenir pourtant, cela avait été un tel point de départ dans sa vie. Mais tout comme il ne se souvenait pas du jour de sa naissance, il ne se souvenait pas de celui de sa renaissance.

Les souvenirs sont venus plus tard, peu à peu… Tel un enfant, il découvrait un monde ! Longtemps, il avait rêvé en entendant ces quelques syllabes « Eloïse ». Elle serait son Eloïse, il n’en doutait pas. Qu’elle fût la fille du patron de l’usine où il n’était qu’un grouillot au milieu de dizaines d’autres n’avait pas d’importance pour lui. Il trouverait bien un moyen !

Chaque jour, il apprenait un peu plus sur ce monde qui n’était pas le sien. Il avait changé peu à peu sa façon de s’exprimer, il avait observé et réussi à faire siennes de nouvelles manières. Sou après sou, il économisait pour s’acheter de nouveaux atours. Il était alors si certain qu’elle le considèrerait autrement quand enfin elle le verrait véritablement.

L’occasion s’était présentée pour la Saint Jean. Une grande fête était donnée et tous étaient invités. Il avait revêtu ses beaux habits, et il avait pu s’approcher d’elle et sa famille. Il s’était présenté comme le fils d’un industriel d’une ville lointaine, de passage pour affaires dans la région. Elle s’était laissée compter fleurette sous le regard attendri de sa mère qui voyait là un beau parti.

Il avait ensuite pu revenir, jour après jour, de longs mois durant, pour parfaire sa cour. La belle se jouait de lui mais il n’en voyait rien. Elle avait d’autres projets que d’épouser un fils d’industriel d’une ville lointaine. Elle avait envie de liberté et comptait sur la diversion proposée par ce jeune homme pour mettre ses projets à exécution.

Plusieurs jours de suite, elle lui avait fait porter un billet expliquant qu’elle ne se sentait pas bien et ne souhaitait nulle visite. Elle avait fait croire à sa mère qu’il s’en était retourné dans sa ville lointaine et qu’il l’avait conviée à venir visiter sa famille. Elle était alors partie sous ce prétexte en voyage.

N’ayant plus de nouvelles, il s’était inquiété et s’était rendu chez elle. Il avait lors découvert combien elle avait berné tout le monde.

Nul ne savait où elle était partie. Il allait devoir mener une enquête. Il devait la retrouver. Elle devait être son Eloïse.

Il avait questionné ses amies, mais aucune ne savait où elle avait bien pu partir. Il avait interpellé les commissaires de police, mais aucun n’avait eu vent de son passage. Il avait retourné la ville entière, des maisons bourgeoises aux bas-fonds, mais il n’y avait nulle trace d’elle. Il l’avait cherchée vêtu de ses beaux atours dans les salons mondains et en haillons dans les maisons closes les plus sordides, mais elle n’était nulle part.

Il se demandait comment on pouvait ainsi disparaître sans aucune trace. Il commençait à douter qu’elle ait même un jour seulement existé.

Et pourtant, tout cela ne pouvait pas être un rêve. Tout cela

ne devait pas être un rêve.

Alors, il avait commencé à errer et chercher en dehors des limites de la ville, repoussant sans cesse son périmètre de recherche, posant inlassablement les mêmes questions dans les tavernes et les auberges. Il n’avait pas perdu espoir. Il avait continué de plus en plus loin, sur tous les chemins. Et cela avait fini par payer, il avait récupéré auprès d’un voyageur une minuscule information, et il avait su qu’il était en bonne voie.

Une jeune femme lui ressemblant avait été aperçue sur un marché dans un village voisin. Certes, elle s’appelait Adélaïde et non Eloïse mais il devait aller vérifier. Et il y était allé. Il s’était caché à quelques pas de la place du village, attendant que les paysans arrivent pour se mêler à eux.

Et elle était là, affairée à vendre des petits fromages au lait de brebis. Il avait dû regarder plusieurs fois pour être certain que c’était elle, se demandant pourquoi elle vendait des fromages dans un petit village alors que son père possédait des usines à la ville. Mais en même temps, il pensait que ce serait plus simple pour lui de séduire une bergère qu’une fille d’industriel, qu’il avait la possibilité de lui offrir une vie plus confortable.

Il l’avait abordée, certain que l’affaire était réglée d’avance. Mais elle ne l’avait pas entendu de cette oreille, lui avait expliqué que les choses n’étaient pas ce qu’il avait connu, qu’elle n’était plus celle qu’il avait cotoyée. Et chacun des mots qu’elle prononçaient lui rentrait dans le coeur tel un poignard. Elle devait se tromper, elle était son Eloïse. Avec une patience d’ange, elle avait ré-expliqué qu’Eloïse était superficielle, vaine et futile mais qu’elle était tombée amoureuse d’un jeune pâtre, et qu’alors elle avait modifié le cours de sa vie pour retrouver le pâtre, devenir Adélaïde et vivre heureuse. Elle lui avait redit qu’il n’avait été qu’un pion dans le jeu de son changement de vie, qu’elle était désolée de s’être servie de lui mais qu’un beau parti tel que lui n’aurait nulle peine à rencontrer une jeune femme à sa hauteur.

Il avait voulu lui crier qu’elle faisait erreur, qu’il n’était pas celui qu’elle pensait mais elle ne l’avait pas crû. Il avait trop bien joué son rôle. Il avait trop bien réussi sa métamorphose. Elle l’avait laissé effondré à la table d’une taverne où il avait fini par dépenser toutes ses économies, éclusant bière sur bière.

Quand le tavernier avait fermé et l’avait jeté au caniveau, péniblement, il s’était relevé. Il s’était dirigé vers la colline en se laissant guider par les cloches au cou des moutons. Il avait trouvé la masure où Adélaïde et son pâtre dormaient.

Sa décision était prise : si elle voulait un pâtre, elle aurait un pâtre. Il avait recommencé son travail d’observation. Il avait changé peu à peu sa façon de s’exprimer, de se mouvoir, appris les soins du troupeau et le jeu des doigts sur la cornemuse.

Tranquillement, il attendait le moment adéquat, dormant et braconnant dans le petit bois voisin, se rafraîchissant au ruisseau, se réchauffant au fond d’une grotte. Une fois encore, il savait qu’il devait prendre le temps. Il glanait des informations en espionnant les discussions entre Adélaïde et le jeune pâtre.

Un jour qu’elle était partie vendre ses fromages au marché, il avait abordé le pâtre et engagé la conversation avec lui, se présentant comme un lointain cousin d’un village situé de l’autre côté de la ville. Il avait pris de ses nouvelles, parlé de la famille, discuté des moutons. Le pâtre lui avait finalement offert le gîte pour la nuit.

Si, en rentrant, Adélaïde avait été surprise de le voir, elle n’en avait rien montré. Dans la soirée, il s’était rendu utile pour la traite, comme s’il l’avait fait depuis toujours. Elle lui en avait fait la remarque. Il avait répondu que, pour elle, il serait capable de tout. Elle avait semblé réfléchir un instant mais était repartie sans rien dire dans la masure. Elle donnait l’impression de vouloir qu’il soit à la fois ici et ailleurs. Elle était flattée qu’il ait pu venir jusqu’à elle et renoncer ainsi à ses richesses supposées.

Il s’était installé dans la masure, se rendant peu à peu indispensable. Adélaïde avait pris l’habitude de sa présence.

Son coeur commençait à balancer, à hésiter, à douter. Le pâtre se rendait compte des questionnements qui agitaient sa bien-aimée mais ne parvenait pas à en déterminer la cause. Il ne pouvait pas imaginer le rôle qu’y jouait ce cousin si serviable, si aimable, si fraternel. Il avait bien surpris quelques regards un peu plus appuyés, quelques frôlements mais rien qu’il n’avait pu prendre pour autre chose qu’une amitié sincère.

Adélaïde, par contre, savait ce qu’il en était et se plaisait à entretenir cette ambiguïté. Elle appréciait d’être ainsi choyée et entourée. Elle aimait ce petit jeu et finissait par ne plus savoir lequel des deux était le plus à son goût. Elle gardait certes une tendresse particulière pour son pâtre, mais l’intrusion de son ancien soupirant avait ajouté une saveur spéciale à sa vie. Elle aurait presque souhaité qu’il en vint à énoncer clairement les choses, à déclarer ouvertement sa flamme.

Il était toutefois trop prudent pour cela. Il ne voulait pas brusquer les évènements, comme s’il avait su que le temps jouait en sa faveur. Sa patience était sans limites. Il avait aimé Eloïse à la folie, il aimait Adélaïde raisonnablement. Il ne voulait pas de nouveau commettre un impair qui l’éloignerait d’elle.

Doucement, il se rapprochait d’elle, et elle lui ouvrait le chemin de son coeur. Le pâtre devenait le dernier obstacle, celui qui empêchait Adélaïde d’être sienne. Mais il avait fini par s’attacher au pâtre et ne pouvait plus provoquer l’accident qui aurait scellé son destin.

C’est le hasard qui s’était chargé de résoudre son cas de conscience. Ce jour-là, il n’avait pas accompagné le pâtre plus haut sur la colline avec le troupeau et était resté travailler à la réparation du toit de la bergerie. Il n’était pas là quand le pâtre avait glissé sur une pierre humide au bord du ruisseau. Il ne l’avait pas vu chuter lourdement et n’avait pas entendu le bruit sourd lorsque sa tête avait touché le rocher. Il était parti à sa recherche à la nuit tombante quand il n’avait pas vu le troupeau revenir. Adélaïde l’avait accompagné. Le son des cloches les avait guidés à travers le petit bois. Ils avaient trouvé les moutons. Il avait chargé Adélaïde de les rentrer à la bergerie et il avait continué à chercher le pâtre. Quand la nuit était devenue noire, il avait dû se résoudre à rentrer. Adélaïde lui avait sauté au cou sitôt qu’il avait passé le seuil. Elle était si inquiète de ne voir personne revenir. Puis, elle avait réalisé qu’il rentrait seul. Il l’avait prise dans ses bras pour la rassurer, la réconforter, la consoler.

Ils s’étaient blottis l’un contre l’autre sur la maigre paillasse. Ils avaient entendu les loups, plus haut dans le petit bois, une bonne partie de la nuit. Tous les deux, ils avaient pensé au pâtre, se demandant s’il avait pu se mettre à l’abri.

Au petit matin, il était reparti le chercher. Il avait suivi les sentiers à travers le bois, puis ceux qui montent vers la source du ruisseau et était redescendu en en longeant le lit. Il avait trouvé son corps inerte un peu plus bas. Il l’avait soulevé et porté sur son dos jusqu’à la masure. Avec Adélaïde, ils l’avaient veillé toute la journée, puis toute la nuit. Le lendemain, il était allé trouver un prêtre au village. Il avait dû assurer seul la traite et les soins du troupeau car Adélaïde ne semblait plus rien pouvoir faire à part veiller la dépouille. Trois jours plus tard, un villageois leur avait prêté une charrette pour porter le corps au cimetière où le prêtre avait fait creuser une tombe et avait procédé à la dernière bénédiction.

Il était remonté avec Adélaïde à la masure qui leur avait parue bien vide. Il l’avait prise dans ses bras, entourée, choyée. Elle s’était doucement faite à l’idée qu’elle n’avait plus que lui. Sa présence constante l’avait rassurée. Petit à petit, elle s’était donnée à lui.

Il avait continué à s’occuper du troupeau, se gardant bien des pierres glissantes au bord du ruisseau, et si elle n’était pas son Eloïse, finalement, il était heureux qu’elle fût son Adélaïde. Il y pensait chaque fois que le troupeau paissait paisiblement et lui laissait le loisir de contempler, dans le lointain, la ville aux cinquante clochers qui avait été sienne.

___________

Ma’, 7 janvier 2013

6 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    Version 2 de Double Je, revu et corrigé pat l’auteur.

    9 janvier 2013
  2. Bravo Ma, c’est nettement mieux construit et le déroulement étant vraisemblable, la lecture n’en est que plus fluide . Bien sûr, une fin plus dramatique reste envisageable.

    9 janvier 2013
    • Ma' #

      Je n’ai pas (plus ?) envie d’une fin dramatique… question d’état d’esprit de l’auteur au moment de la rédaction 🙂

      10 janvier 2013
      • Oui Ma’, je parlais d’envisageable pour le lecteur, souveraine étant l’auteure à la hauteur. :°>

        10 janvier 2013
  3. Lise #

    J’aime beaucoup cette nouvelle version, laissons leur couler des jours de rose et de miel dans leur chaumière 😉

    9 janvier 2013

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