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J de J 7 Ter – Choc 3

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(3)

Docile, la jument Syrah  se laisse emmener sans regimber. Par précaution, le licol du quadrupède est lié au plus près de l’anneau scellé entre deux moellons du mur de ferme. Prenant appui sur un genou, Julie lui replie la patte antérieure gauche. Sa fille Clara procède au nettoyage de la sole du sabot. Elle y applique un linge imbibé d’eau saumâtre et tiède, le tord, répète l’opération. Les traces de terre et de sang séché finissent par se délayer et disparaissent. Quand le sabot est propre, elle prend dans ses bras la tête grise de l’animal trop curieux. Julie maintient fermement le canon de la patte blessée. Elle enserre l’écharde entre ses incisives, se sert de la force de ses mâchoires et d’un mouvement de recul de sa tête, retire vivement le corps étranger. Craignant une réaction trop vive de la bête, Clara et sa mère s’en écartent. Clara éclate de rire en découvrant le spectacle. Les yeux écarquillés par son propre exploit, sa mère a du sang de l’animal plein le nez. Une longue écharde dépasse de ses lèvres, calée entre ses dents.

 —« Faut que vous demeuriez chez nous deux ou trois jours, le temps que  cette patte guérisse».

 C’est vrai : la blessure de Syrah retarde leur marche mais il vaut mieux être prudent : si sa plaie s’infecte, c’en est fichu de leur entreprise. Elles étaient occupées à examiner le sabot de l’animal qui s’était mis à boiter, quand elles furent rejointes par la fermière qui les avait aperçues en allant puiser de l’eau. Elle les invita chez elle pour effectuer les soins.

—« Vous dormirez au-dessus de l’étable, il y a de la paille fraîche dans le grenier à foin, vous y serez comme deux princesses. En attendant, à table ! ».

 Mère et fille remercient avec le sourire, sans discuter. On ne discute pas sans les froisser l’accueil des gens qui ont le cœur sur la main. Mais c’est d’accord, elles apporteront leur aide aux tâches de la ferme, il y a toujours à faire.

 Les deux fils Florimond et Bernard rentrent des vignes, brillants de sourires et de l’eau qu’ils se sont aspergée l’un l’autre. Pour se rafraîchir, ils sont passés par le gué de la rivière aux saules qui partagent ombres et lumières. Ils saluent les invitées comme s’ils les connaissaient depuis l’enfance. Sans doute les parents montrent-ils leur générosité envers tout étranger, les fils ne font plus de différences entre les visages.

 La mère empoigne le pain, à sa base trace une grande croix de la pointe de son couteau, le plante avec un plaisir non dissimulé dans la pâte levée encore tiède et distribue les quignons de mie et de croûte dorée. Les bols de grès bruns vernissés exhalent le fumet mélangé de ce qu’elle a récolté dans son potager. Dans chaque récipient flotte un morceau de viande grasse. Ils ne semblent pourtant pas  riches. Le père brandit un cruchon de son vin, en verse une bonne rasade dans sa soupe et tend le récipient à ses fils.

 Ils n’ont posé aucune question, mais Julie devine que leurs hôtes brûlent de savoir ce qu’elles font là, perdues à la croisée des chemins. Les distractions sont rares, écouter un récit en est une. Le repas prend fin dans des bruits de mastication et du cliquetis des cuillères dans les bols. Le père espère qu’on va causer, on le voit à la façon dont tressautent ses épais sourcils. La lumière n’est plus fournie que par le carré mauve de la fenêtre, indice de fin de jour. Il quitte l’épaisse table de bois brut et rapporte un chandelier à trois branches muni de trois chandelles de suif. Son briquet à amadou présente sa flamme à une seule des mèches, par économie dit-il. La graisse fond et grésille, la mèche se tord et s’habille de clarté.

 Clara rompt le silence :

—« Nous cherchons père ».

 Les secondes s’allongent, le silence est respecté. Nulle autre clarté à présent que celle de la chandelle dont la flamme jaune s’étire droite et fluide. Les respirations sont suspendues dans l’impatience de savoir. Les nez s’approchent du cercle de lumière.

—« Oui, nous cherchons son père, Patrice, mon époux ».

—« Laisse-moi raconter le début mère, je connais mieux que toi. Cela s’est passé il y a un peu plus de deux ans. Avec mes parents, j’habitais une ferme sur les pentes du mont Lozère. Ce jour-là, je devais mener le troupeau de moutons au pâturage situé au nord, en bordure de forêt. Sur le chemin, de loin, j’ai entendu caracoler un attelage. Il faisait beaucoup de bruit et je ne l’aperçus que lorsqu’il déboucha  de derrière un bosquet contourné par le chemin. Trois personnes étaient assises sur la banquette, un couple et une fille de mon âge. Le cheval s’est arrêté à ma hauteur, mes moutons ont entouré l’attelage. La dame m’a demandé si je devais encore beaucoup m’éloigner avec le troupeau. En fait non, je rejoignais la colline visible d’où nous étions, à côté d’une vaste forêt. Ils m’ont demandé si cela me dérangeait d’être accompagnée par leur fille. Elle s’appelait  Bastienne. Eux se dirigeaient vers le marché du village pour vendre leurs articles de quincaillerie. Ils viendraient rechercher leur fille en fin d’après-midi ».

—« et ton père est parti à ce moment ? »–demande le plus jeune des deux fils.

—«Gamin, laisse parler »–fait le paysan-vigneron, impatient d’entendre la suite du récit.

—« Non, ça c’est après, mère vous expliquera. Ils sont partis en me laissant leur fille Bastienne. Nous nous sommes bien amusées avec mon chien, Pan. C’était son nom, je l’aimais bien, il gardait bien le troupeau. Il a été attrapé en premier. Un loup lui tournait autour. Tout occupées à nos jeux, nous ne l’avions pas vu arriver. Le loup l’a attaqué à la gorge et ne l’a plus lâché. Quand Pan est devenu tout mou, le loup l’a laissé tomber. Il a contourné le troupeau qui s’était rassemblé en une masse compacte. Nous nous étions enfuies mais le loup se déplaçait beaucoup plus vite que nous. Il nous a facilement rejointes. Bastienne pleurait, je crois que c’est ce qui a attiré la bête. Il lui a happé le bras et l’a entraînée en la tirant derrière lui. Je l’ai entendu crier longtemps. Puis ils ont disparu derrière un amas rocheux ».

 Les bouches restent ouvertes et rondes, les deux femmes s’échangent des regards de mères. Mais personne ne parle. Deux interminables minutes s’écoulent, Clara ravale un sanglot.

—« Ses parents sont arrivés peu de temps après. J’étais incapable de parler et je ne repris la parole que longtemps après. Pour répondre à leurs questions, j’expliquais par gestes. Les mots restaient bloqués dans ma gorge, comme empierrés. Je suis restée figée ainsi tout le temps qu’ils remontent  la colline à pied, qu’ils rejoignent l’amas de pierres où avait disparu Bastienne. Le père est arrivé le premier. Il s’est immobilisé. Sa femme l’a rejoint. Ses cris de détresse ont déchiré le vent à l’endroit où cessèrent ceux de sa fille ».

 Julie interroge sa fille du bord des paupières, en battant des cils. Mais Clara poursuit :

— « Ils m’ont foudroyée de leurs yeux fous, hurlant que tout était de ma faute. Ils m’ont déshabillée, déchiré mes vêtements et les ont imbibé du sang de mon chien, Pan. Ils ont remplacé mes vêtements par ceux de Bastienne pour faire croire à ma propre mort. Ils m’ont habillée avec des vêtements qu’ils avaient dans leur carriole, et nous sommes partis sur les chemins. Ils voulaient que je les appelle maman et papa. Je n’aurais pas voulu mais de toute façon, je vous l’ai dit, je n’ai plus réussi à prononcer un seul mot avant le retour ».

—« Le retour ? »–fait le fils aîné.

—« Laisse-moi poursuivre à présent » –intervient Julie– « Ces gens ont emporté Clara sans-doute dans une réaction à la fois de vengeance et de douleur. On ne sait dans quel espoir. Ils ont poursuivi leur route de village en village afin de vendre leurs couteaux et casseroles. Ils effectuaient un périple assez étendu et ne revinrent que bien plus tard dans notre région. Ils appelaient ma fille Bastienne. Comme ils ne traversaient les villages qu’une fois par an, personne ne remarquait la différence. Les enfants changent beaucoup à cet âge.

Durant leurs différents déplacements, ma fille remarqua que dans les différents lieux traversés, des gens reconnaissaient ceux qui l’avaient enlevée. Les saisons défilaient. Par deux fois, elle passa par les mêmes régions. Elle reconnut un croisement, la découpe d’une montagne, la courbe d’une rivière. Elle arriva à la conclusion qu’ils réalisaient une vaste tournée circulaire sur l’année. Cela se confirmait d’ailleurs en observant des différences dans la course du soleil. Elle patienta en observant le paysage. Un jour, inopinément, ils décidèrent de modifier leurs plans. Ils prirent une direction par trop différente de leurs habitudes. Cela alerta ma fille qui profita d’un moment de moindre surveillance lors d’une halte en pleine nature.  Elle crapahuta à toute la vitesse de ses jambes jusqu’au sommet d’une butte voisine».

Clara reprend:—« C’est là que je le vis, tel que je l’avais toujours connu, le mont Lozère, doux soulèvement d’horizon. C’est sur son flanc que j’habitais, dans la pente douce. J’ai attendu la nuit pour m’enfuir en emportant quelques victuailles.  Je n’avais pas besoin de grand-chose, des ailes m’emportaient sous la clarté rousse d’une lune ovale. Il m’a fallu trois jours pour rejoindre ma maison. Je la trouvai vide, cela m’arracha un cri et j’appelai mes parents. Mes cordes vocales vibrèrent pour la première fois depuis longtemps. Je suis sortie de la maison pour parler fort aux nuages, aux arbres et aux oiseaux. Je voulais réentendre ma propre voix, mais étrangement,  je ne la reconnaissais plus.

 Julie poursuit :—« Des voisins dirigèrent ma fille vers mes parents. Je me trouvais aux champs à ce moment-là, j’avais interrompu mon travail et visais pensivement la maison dans le val où nous habitions sur le versant opposé. J’imaginais y découvrir au dehors la silhouette de Patrice et sur l’étendue herbeuse surplombante ma fille gardant les moutons. Le chien Pan courant pour les rassembler. Je méditais devant ce paysage de souvenirs heureux et je criai au vent gris le nom de ma fille : CLARA, CLARA. J’entendis sa réponse se glisser entre deux bourrasques. Un poinçon traversa mon cœur. Je me dis que je devais abandonner ce jeu d’échos avant que la folie creuse définitivement son trou dans mon crâne. Je fis demi-tour pour me remettre au travail. Dans le vallon, une volée de la petite cloche sonna la prière de l’ange. Je m’immobilisai face au soleil. Ciselée dans ce contre jour, une jeune fille me faisait face à vingt pas, elle s’avançait encadrée par mes parents. J’entendis à nouveau cette voix, à présent en perdition:—« c’est moi maman, Clara ». Elle avait grandi, sa voix était plus chaude, enveloppée de soie.

 Julie abandonne là son récit, incapable de poursuivre. Elle est chargée de trop d’émotion. Les hôtes ne posent pas de question, ne font aucune remarque. Il est des enchantements fragiles. Trop de silence nuit aussi. Le père le rompt en déposant sa pipe et son briquet à amadou sur le bois noirci de la table. Il se lève doucement pour ne pas rompre le charme, se tourne pour emporter d’une seule main un gros pot de grès muni d’un couvercle de bois, le dépose sur la table, l’ouvre, en tire entre le pouce et l’index une chevelure de tabac grossièrement coupé, et debout, se met à bourrer sa pipe en communiant de ses yeux noirs avec chacune des personnes assises. Il se rassoit et approche une flamme au-dessus du tabac qui se met à fumer bleu, à remplir la pièce de ce bleu et à pénétrer les narines de senteurs sauvages et roussies.

suite (4)

10 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    Je reviens, par habitude, poser quelques pattes bleues sur cette suite surprenante. Elle change le cours du récit, en bien. On a envie de dire :  » Et alors ? et alors ?  »
    ***
    J’admire tout ce qu’on peut tirer d’un petit dessin en blanc et noir qui a traversé des siècles sans se faire remarquer.

    15 janvier 2013
  2. Lise #

    Voilà, la page est noire et bleue maintenant, car c’est un recit difficile et que tu dois reprendre dans certains détails ; mais qui est bien structuré, et qui avance avec force vers là où tu veux le mener. Il suffit de désembrouiller quelques maladresses dues à trop de rapidité d’écriture – je le sais, c’est toujours ainsi lorsque les images sont trop fortes pour la vitesse de nos doigts sur le clavier.

    Dans l’ensemble, ce tour inattendu de l’histoire est bon, il avance dans le même rythme (maintenant !) . On va fignoler les details.

    Toutes les suggestions des lecteurs sont les bienvenues.

    15 janvier 2013
  3. Lise #

    Tout ce qui est (1), (2) et (3) entre [ … ] et en italique, n’est pas d’une absolue nécessité et peut être supprimé sans grands dommages, à mon avis, afin d’alléger l’ensemble.

    15 janvier 2013
  4. SARAVATI #

    Je ne comprends pas : la femme de Patrice s’appelait Sylvette et nulle part il n’est fait allusion à un premier chien du nom de Pan … Il y a aussi beaucoup de variations dans l’emploi des temps …

    15 janvier 2013
    • Grand merci Saravati,
      oui, Sylvette de la couette de Patrice a changé de nom pour s’appeler Julie. Pour le chien Pan, il apparaît en effet pour la première fois, mais Clara explique brièvement qui il est. D’après-toi , faut-il malgré tout lui imputer un rôle dans la 1ère partie ?
      En bloc, je tape au présent sauf pour les parties racontées qui se passent au passé. Je reverrai cette question mais si tu en as l’occasion , n’hésite pas à me faire part des erreurs..

      15 janvier 2013
  5. Lise #

    Oui, elle s’appelait Sylvette, ( oops …) Jal a changé les prénoms dans cette troisième suite et n’est pas remonté jusqu’à la page 1 – ON CORRIGE !

    Merci pour ton oeil de lynx, Saravati 😉

    Variations dans les temps, faut voir cela de plus près, j’en ai noté une ou deux moi aussi. Dis moi où tu en trouves qui sautent aux yeux parce que ouille, ça fait mal, un temps de verbe inadéquat qui nous saute dans un oeil !!!

    15 janvier 2013
  6. Lise #

    Le chien Pan, oui, il faudrait en dire un mot ou deux dnas la page 1 – tu vois à quel point les commentaires sont important ? Cas l’auteur est tellement plongé dans son texte qu’il ne voit pas des détails importants, de ceux qui desequilibrent une lecture.
    Ceux qui font couic.

    15 janvier 2013
    • Hi Lise, je tiens compte de tous tes com précédents.
      Big merci ôssi .
      Pour Pan, voir ma réponse à Saravati. Curieusement, je ne pige pas cette nécessité de le citer plus avant. Vais relire donc.
      Corrections en cours mais interruption momentanée de l’image, on mange parfois.
      A pluche.
      :°>

      15 janvier 2013
  7. Lise #

    ici aussi, on va manger, pas le même repas because c’est lunch time / midi et chez Vous-d’Europe il est donc 18 heures

    OK pour Pan, on peut le faire arriver pour la premiere fois en page 3 si tu veux, il n’y a aucune raison de le faire apparaitre plus tôt, c’est vrai.
    Sauf qu’il ne faudrait pas les melanger, Choc et lui peut-être ?
    —–
    Pour les temps des verbes, ici encore il n’y a pas de règle absolue, pour moi, je fais ça à l’oreille, en lisant à haute voix quand qq chose me semble étrange

    Bon appétit tout le monde !

    15 janvier 2013
  8. Lise #

    ah bravo les corrections, Jaleph, vraiment impeccable.
    Je reviens avec des petites gouttes de pluie vertes de Saravati, mais y’en a peu,

    15 janvier 2013

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