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J de J 5 / 2 – La vie douce 2

Chap 1

2

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Siffler, c’est ce qui lui reste d’un ailleurs qui commence lentement à se dissiper dans sa mémoire. Elle ne sait ni où ni quand, mais elle sait qu’elle sifflait, avant. Avant quoi, elle ne sait pas. Elle a seulement l’impression, tenace, que c’est un avant qui la précède.

Là-haut, au bout du chemin, un homme l’attend, devant la porte. Et la voici dans tout son être emplie de joie soudaine à la vue du visage tanné percé d’un regard bleu si clair qu‘il en devient limpide ; joie et désir, force, attraction ; souvenirs tendres, plaisirs, alanguissements, rires. Elle aime cet homme, sans savoir ni depuis quand, ni pourquoi, ni qui. Elle monte vers lui dans l’allégresse ; tends vers lui des mains qui offrent, puis reculent, soudain rebutées par le visage abrupt, coléreux.

– Vous avez encore pris mes chausses, Marion

La voix est râpeuse, l’œil de glace, assombri par une forêt de sourcils se rejoignant de colère à la racine du nez. Elle le regarde et sait qu’elle ne doit rien dire. Il la jauge de pieds en caps, se radoucie, murmure :

– M’amie, vous m’aviez promis.

Il se retourne, entre dans la maison. Elle le suit, captive, silencieuse. Une femme auprès de l’âtre chantonne des mots, “ Marion, Marion »

Les jours suivants, Marie-Marion-M’amie découvre toute une vie lointaine, des gestes appris il y a longtemps, qui remontent à la surface, des mots nouveaux dont elle sait l’usage sans en connaitre l’orthographe. Les jours sont simples : on se lève à l’aube, au chant d’un coq que la vieille de l’âtre nourrit avec ferveur. Jehan siffle le grand chien roux et part dans les champs. Ils reviennent boueux et contents, un lapin ou deux perdrix dans le sac, et trois feuilles mortes ou un caillou brillant que l’homme dépose sans un mot auprès de sa femme. Car elle est devenue sa femme – ou bien l’est-elle depuis longtemps ? Marie ne s’interroge pas, elle suit souplement la danse de l’amour, le jeu des deux corps offerts au même rythme. La joie l’inonde au matin, lorsqu’elle se retrouve dans les bras de celui qui lui donne au soir un plaisir aigu, muet, indomptable.

Le jour passe en taches multiples, sans heurts et sans secousses. On parle peu, avec des mots choisis, qui portent en eux une force abrupte. Jehan lui dit qu’il l’aime avec trois brindilles, avec un regard, avec les lèvres, avec les mains. Elle découvre, ravie, qu’elle sait décrypter le non-langage.

Elle découvre parcourt les jours fait d’une vie silencieuse, une vie remplie d’une multitude de petits bruits, grattements, craquements, sifflements, feulements : ce sont les choses qui parlent, les planches de la chambre, le vent passant au seuil de la chaumière, l’arbre qui geint sous la bise, un animal là-bas, au loin, qui hurle sa faim. La mélopée de la vieille l’accompagne au long du jour, “ Marion, Marion “ et elle se revoit parfois, en un éclair, petite fille courant dans un jardin lointain, dans un autre monde. Et la voix de sa mère l’appelant ainsi : “ Marion, Marion, où es-tu ma chérie ?  Où êtes-vous, les petites ? “ Une voix qu’elle sait qui était de sa mère, une voix que rien ni personne jamais ne lui fera oublier, le voudrait-elle. C’était où, se demande-t-elle ? C’était quand ? C’était qui, cette mère ?

De mère, elle n’a aujourd’hui que celle qui se rapetisse près de l’âtre, dans l’obstination de sa complainte : “ Marion, Marion … “. Et elle qui s’entend répondre avec grande patience : “ Oui, mère, que voulez-vous ?”

Parfois, des mots sortent de l’amas de vêtements noirs accroupis auprès du feu : “ Il faudra blanchir ma coiffe, ma fille, nous irons à la cathédrale, il y aura grande fête en dimanche béni” Trois jours plus tard, ils se mettent en route vers la ville, vers les hautes tours pointues. Rencontrent en chemin d’autres comme eux qui marchent, coiffes lustrées, visages rougis d’avoir été longuement frottés d’eau au matin, par respect pour celui qui habite la maison au clocher. Ils s’installent sur des bancs de bois, se massent derrière les premiers rangs réservés au seigneur et sa famille, aux bourgeois dans leurs vêtements de velours et de soie. Marie de loin n’aperçoit qu’un pan d’autel vivement éclairé, fleuri, enrubanné. Dans la lumière dansante des cierges et des bougies les prélats avancent majestueusement, et la foule se tait sur leur passage, admirative, subjuguée par tant de splendeur.

Des chants s’élèvent,  et comment d’emblée en connait-elle la forme, a capella ? Comment, d’où, de quelles racines remontées viennent mourir au bord de ses lèvres les paroles là-bas réservées aux gens d’Eglise, qu’elle sait férocement jaloux de leur secret langage “ Introibo in altare Dei ..

Lorsqu’éclate le Magnificat, elle murmure : “ Mon âme exalte le Seigneur … Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les peuples me diront bienheureuse …”

D’où venue la traduction ? D’où sortis ces mots qui  chantent, ce cantique en langage de tous les jours ? de quel passé lointain et si proche qu’un souffle seul la sépare de l’autre vie ?

* *  *

Sur leur nuage, les deux anges se réjouissent, échangent un regard. “ Elle sera bientôt prête ”.

(suivre)

_________

Lise, 21 janvier 2013

2 Commentaires Poster un commentaire
  1. Aimer avec trois brindilles, un regard,
    tout est langage, décidément.

    L’impression de déjà vécu, comment dire, cela me rappelle quelque chose. (:°>

    21 janvier 2013
  2. Lise #

    Mais vouiiiiiii

    21 janvier 2013

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