Aller au contenu principal

j de j 7 septies CHOC 7

                                                                     *   *   *

(7)

 

—« Ah nous arrivons, Choc accourt déjà ».

 A l’écart du sentier, l’homme mort a été enterré le mieux qu’ils pouvaient, à coups de couteaux dans une terre aussi compacte qu’un grès. Pour la deuxième fois, Patrice a employé le grand couteau que l’individu lui confia avant de mourir. Il s’interroge encore sur le pourquoi de ce geste curieux. Ils n’ont pu creuser qu’à mi profondeur, ont déposé le corps et l’ont recouvert de grosses pierres. Pour ceux qui observeraient la sépulture depuis le sentier en contrebas, une  croix faite de deux branches complète l’ensemble, celles utilisées pour confectionner le traineau. Par-dessus le petit édifice, Yann a déposé la pierre qu’il avait emmenée jusque-là. « Juste retour des choses »–dit-il. –« Déroutant bonhomme, –se dit Patrice– il lui rend pierre pour pierre tandis qu’hier, il lui offrait la bénédiction pour lui procurer l’ultime espoir de passer par le chas de l’aiguille ».

 Choc montre de la nervosité, les hommes pressent le pas vers le troupeau de moutons. Le groupe qui les avait rejoints est sur le point de partir, ils craignent la chaleur. Pour eux la route sera interminable, à petits pas de vieux, mais comme ils le répétaient hier soir en riant autour d’un feu de trois brindilles, ils ont tout leur temps.

 La brebis blessée par la chute de pierres n’a pas survécu à ses blessures. Elle n’a pas saigné, sa toison a protégé la peau. Ce sont ses entrailles qui ont subi des dégâts.

 Mais il y a là deux agneaux de plus. La pauvre bête a rassemblé ses dernières forces pour mettre bas. Une de ses congénères l’a d’ailleurs imitée. Elle garde les deux agneaux sous ses mamelles et sous sa protection. Les petits marcheront dans l’heure mais sont encore fragiles, il faudra les porter pour sortir du défilé.

Patrice s’avance vers la brebis morte. Il se sert une fois de plus du grand couteau à l’abeille. Il faut récupérer la toison et partager la viande, ceux qui en désirent devront attendre.

Ils attendent tous, ce n’est pas tous les jours festin.

Pour Patrice, la nourriture ne manque jamais. Pendant que ses bêtes paissent dans les prairies ou le long des routes, il trouve pratiquement tout ce dont il a besoin. Racines, champignons, insectes qu’il fait griller, fruits sauvages, petits gibiers pris au collet. Ne manque que le pain que l’on peut acheter chez les fermiers ou dans les villages. Et de temps en temps un coup de vin. Yann qui l’accompagne ne dit jamais non. Sauf pour les criquets grillés, il a beaucoup hésité avant de les ingurgiter. Mais il n’a pas regretté, finalement, passé la premier dégoût, ce n’est pas si mauvais ce croquant libérant un petit goût de noisette. Il apprend au fur et à mesure. Lui, ce serait plutôt les produits de la mer, mais on en est loin.

 L’odeur de la viande crue va rapidement attirer des centaines de mouche. Nous ne sommes qu’au début de la journée et déjà, la chaleur augmente rapidement. Il faut sortir de ce défilé et cuire la barbaque au plus vite. Les meilleurs morceaux sont répartis à tous les membres du groupe. Impossible d’emporter la carcasse mais elle sera vite nettoyée par les humains de passage et la nuit prochaine, par les animaux. Choc n’a pas attendu, il se dandine fièrement avec quelques os entre les mâchoires. Patrice observe la scène, une écharpe de tristesse glisse devant ses yeux. Un chien plus grand qu’un loup. Il ne peut s’empêcher de revoir pour la millième fois la scène de sa fille chérie, sa vie dispersée dans le pierrier.

 Patrice et Yann portent chacun un agneau sur les épaules, suivis de près par la brebis qui a adopté le rejeton orphelin. En trois longues enjambées, Choc fait demi-tour pour surveiller les arrières, vient renifler les agneaux de sa grosse truffe et repart vers l’avant de ses bonds élastiques. La troupe atteint la sortie du défilé en début d’après-midi, En cinquante pas, le sentier s’étale de droite et de gauche. Après l’étroitesse de la gorge, le paysage explose sous un éblouissant soleil. La roche échange ses grenailles contre une herbe tendre sur laquelle se rue le petit troupeau. A mi pente, une double rangée d’épineux hache le bleu du ciel.

Quelques personnes s’y sont déjà arrêtées à l’ombre pour casser la croûte. Leur groupe les rejoint. Avec eux, la viande est partagée, cuite et engloutie dans les ventres affamés. A leur tour, ils font passer leur fromage et leur pain. Tous ont perdu l’habitude de manger à leur faim, les estomacs se distendent, la somnolence gagne. Les femmes et les hommes se reposent dans la fraîcheur des pins traversés par un ruisseau de pur cristal. Dans la quiétude de cette après-midi, après les évènements d’hier, pour la première fois depuis longtemps, Patrice ressent le besoin de se fixer quelque part. Quelle beauté sauvage, le paysage est beaucoup plus vaste et tourmenté ici que dans son pays. Quelle est l’altitude de ces montagnes ? De la neige par plaques dans l’ombre des sommets, des névés lui a-t-on dit. De la neige alors que l’été est proche! Mais avant de les toucher du doigt ces géants, d’immenses pentes d’herbe. Disséminés comme d’épars rassemblements de marguerites, des troupeaux de moutons, innombrables. Après avoir côtoyé la grande faucheuse, avoir traversé le défilé lui apporte une renaissance .

 Le soleil décline, le groupe de personnes âgées se met en mouvement après s’être étiré en craquant de partout. Ils en rient. L’autre groupe qu’ils ont rencontré sous les arbres revenait de Compostelle et s’apprête à s’engouffrer dans le défilé d’Escot.

 Yann s’adresse à Patrice :

—« Je t’observais tout-à-l’ heure, tu admirais le paysage. Il est vraiment magnifique, un des plus beaux que j’aie eu la chance d’admirer dans mon périple depuis Marseille. Si tu poursuis cette route vers Santiago, ce serait bien de trouver dans ces vallées une bergerie pour y laisser ton troupeau ».

—« Tu as raison, l’herbe y est dense et grasse, ce serait parfait. De plus, les autres brebis ne vont pas tarder à mettre bas également, cette fois, il faut rapidement trouver une solution ».

                                                         *   *   *

Tendant l’oreille aux potins des rues, rassemblant des bribes de conversations, Clara et Florimond complètent les nouvelles comme les pièces d’un puzzle. Le père de Clara est bien passé par ici, à Oloron Sainte-Marie. Curieusement, il y est même très connu. Un éleveur de la région est furieux contre lui. Dans des circonstances bizarres, cet éleveur aurait perdu plusieurs des bêtes achetées à son père. De plus, l’éleveur ne voit plus revenir un de ses frères. Ce dernier l’avait accompagné pour tenter d’annuler la vente et récupérer ses liards. Clara ne comprend pas grand-chose à ce différend. Ce qui l’inquiète, c’est que depuis la disparition de son frère, l’acheteur, homme influent semble-t-il, aurait fait appel à la maréchaussée pour demander des comptes à son père avec lequel  ils s’étaient disputés. Le frère dont question avait été retrouvé mort, enseveli sous un amas de pierres. Il n’avait pas été dévalisé. Son cadavre portait encore à la ceinture une bourse contenant quelques pièces d’argent et de cuivre, des liards et des sols. Par contre, son couteau avait disparu. L’éleveur en était contrit, il l’avait gravé, l’ornant d’une abeille sur le pommeau du manche. Il l’avait offert à son frère lorsqu’il avait accepté de travailler pour lui. Le père de Clara n’était pas seul, il était accompagné d’un individu et d’un chien énorme qui les aurait menacés. Qu’était-il arrivé exactement ?

—« Bien Clara, ton père est passé récemment par cette ville. Nous gagnons rapidement du terrain. Mais il semble qu’il y ait danger. Par contre,  il ne serait plus seul. Il faut le rattraper avant qu’il doive rendre des comptes. Je n’imagine pas un seul instant ton père responsable de la disparition de cette personne, à moins d’un accident. En route à présent. On ne reste pas une minute de plus ici, cela pourrait éveiller des soupçons. Je ne tiens nullement à avoir des démêlés avec la justice à propos d’une affaire dont je ne maîtrise pas les ficelles ».

—« J’ai aussi entendu que lors de cette dispute,  l’acheteur qui voulait annuler la vente avait retrouvé mon père au sud de l’Estanguet. Il semble qu’il  suive encore et toujours le chemin qui mène à Saint Jacques de Compostelle. Mère, il faut nous séparer, je vais monter à dos de Syrah avec une partie des bagages. Tu porteras juste ce dont tu as besoin. De cette façon, je pourrai me déplacer deux fois plus vite que si nous restions ensemble, et quatre fois plus vite que mon père ralenti par ses bêtes. Dans un jour ou deux, je l’aurai rattrapé ».

—« Tu n’y penses pas, je refuse de te voir partir seule sur les chemins. Après nos retrouvailles, je ne supporterais pas qu’il t’arrive quoi que ce soit de funeste ».

—« C’est pourtant la seule solution. Je ne m’écarterai pas du chemin de Santiago, je serai sous la protection des pèlerins qui font le voyage. Je m’arrêterai à l’église de chaque village pour y laisser un signe de mon passage.  A gauche en bas de chaque porche d’église, je tracerai la lettre C».

 L’enlèvement de Clara par ses pseudo-parents avait eu un effet bénéfique : la dame lui avait appris l’alphabet et avec beaucoup d’application, Clara parvenait à déchiffrer des mots et parfois même de courtes phrases. Julie quant à elle n’avait jamais appris. Clara dessina pour elle la première lettre de son prénom sur le sol.

—« Regarde mère, c’est un C que je tracerai, il te suffira de me suivre. A présent, en route».

Florimond s’interpose :

—« Non Clara, il ne faut pas partir seule, je t’accompagne, mais tu ne peux pas monter sur ta jument, monter à cheval est très mal vu, cela ne se fait pas pour les, heu, pour les femmes ».

—« Et pourquoi donc » ?–répond Clara très fière de s’entendre traiter de femme.

 Florimond est visiblement mal à l’aise. Julie le sort d’embarras.

 —« L’église n’approuve pas, Clara, c’est tout ». Mais qu’importe, après réflexion, j’approuve le choix de Florimond, je me sentirai moins inquiète te sachant protégée par ce grand gaillard ». Mais avant que vous partiez, nous devons résoudre un autre problème ; Clara, tu vas te déguiser en garçon. Autre chose, Florimond tu nous as dit que tu devais retourner à la ferme avec ton cheval Grenade pour soigner les vignes ».

—« Père comprendra, il comprend toujours ce qui est juste ».

 Sa fille a raison, il faut faire vite.  Elle confectionne une sorte de paire de pantalons en cousant jusqu’à mi-cuisses une longue jupe de Clara. Sa fille rassemble ses longs cheveux de jais en chignon et se plante le chapeau de Florimond par-dessus. Tout son jeune frère, mais avec de grands yeux bleus.

—« Soyez prudents. Florimond, je compte sur toi pour la protéger. ».

 Après un dernier signe du bras en guise d’adieu, Clara pousse un cri aigu et, lançant le quadrupède au trot, tente de garder un équilibre précaire. Florimond engage vivement Grenade à sa suite et en guise d’adieu, fait un signe d’impuissance à une Julie statufiée.

 

14 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    Ca se corse et c’est tout bon.

    27 janvier 2013
  2. second commentaire hors correction : je ne savais pas que les ânesses pouvaient partir au galop ??

    27 janvier 2013
  3. Si et dans le texte, pas au galop mais au trot. La vitesse moyenne normale d’un âne de taille moyenne est de 4 à 6 km/h au pas, de 7 à 12 km/h au trot et de 13 à 25 km/h au galop.
    Par contre, des images mentales d’individus se déplaçant à dos d’âne, vrai que c’est toujours au pas me semble-t-il.
    Je dois donc modifier ce passage ou parachuter un cheval à la place de l’ânesse.
    Chute alors. ‘tite fatigue. Et le temps passe!

    27 janvier 2013
  4. J’ai remplacé l’ânesse par une Jument qui s’appelle Syrah. Corrections fushia apportées dans les 3, 5 et 7 de Choc.

    Problème aussi concernant la neige sur les montagnes, Patrice serait beaucoup plus éloigné que de seulement 1 ou 2 jours, Julie et Clara étant à hauteur de Cordes. A revoir.

    (De plus, corrections ortho actuellement en cours, Choc de 1 à 5)

    27 janvier 2013
    • Lise #

      allons-y pour la jument Syrah.
      Crois-tu qu’une paysanne de ce temps ( quel siècle, d’ailleurs ? )monterait en amazone ?

      27 janvier 2013
      • Amazone: C’est Catherine de Médicis qui en offrit l’exemple au xvi siècle, avec une selle spécialement adaptée.
        Avant elle, les femmes gardaient aussi les jambes du même côté, les pieds reposant sur une planchette, au pas et accompagnées d’un servant à pied.

        Tu as raison, Clara n’est point une princesse et ne peut monter en amazone .
        Choc se passe dans les années 1750. A mon sens, Clara ne serait pas non plus montée à califourchon, les femmes portaient des robes longues et surtout, elle est issue d’une famille modeste.
        Et donc, cela commence à vachement s’emberlificoter ce récit.

        Donc, je garde Syrah mais mère et fille poursuivent à pied.
        Pour les montagnes neigeuses, je décale le récit en ce sens, sur les plans chronologique et géographique.

        Et voici venu le moment tant attendu où l’absence de synopsis abat son couperet

        Restons zennnn !

        28 janvier 2013
        • Lise #

          Jal, Clara DOIT partir sur Syrah, DONC tu lui fais enfiler une paire de CHAUSSES de son pere ou d’un ami, et le tour est joué. Afin qu’il ne lui arrive pas de mechantes mesaventures, elle decide de se deguiser en garçon, suivant l’exemple de Jehanne d’Arc. Tu vois ? de tout temps, les femmes ont voulu être des hommes. (pas à longueur de vie, mais par passages, oui)

          28 janvier 2013
          • HelloLise & Ma; je retiens la proposition cavalière, nous verrons.
            Pour le moment, je déplace les personnages pour les faire coller avec les paysages. Ça sent la soupe mais je pense y arriver. Patience donc.

            28 janvier 2013
  5. Ma' #

    Même sans synopsis, on se laisse emporter 😉 Vite, vite, retrouveront-elles Patrice à temps ? Je suis pleinement dans le récit qui offre un bon rythme !

    28 janvier 2013
    • Lise #

      Oui, tu as raison, Ma’ : nous assistons à la creation d’un recit qui sort de l’onde, brut de tout bois et entierement fait decvant nos yeux, au fur et a mesure de l’inspiration.
      Pour revenir aux synopsis, nous devrions lancer un jeu SYNOPSIS, qu’en pensez-vous ?

      28 janvier 2013
  6. Aah ma Ma, yé suis perdou dans les cartes d’état major et je dois encore balayer la neige sur les montagnes. De plus cela fourmille de fautes d’ortho relevées par mon aide de camp.
    A bientôt pour de nouvelles aventures.

    28 janvier 2013
    • Lise #

      Hi hi je suis comme Ma », je me REGALE et je lis tout en me demandant vers quel pays tu vas encore nous amener. Pour les fautes ortho/typo. aucun probleme, on corrigera avant de le mettre en feuilles definitives.

      28 janvier 2013
  7. Voici remanié Choc 7
    On a changé de lieu, en vue des Pyrénées, et Florimond accompagne Clara, youpla, Tout ce qui précède de 1 à 6 est remanié en ce sens, sur le plan chronologique et géographique. Je peaufine.
    Reste à trouver une finale.

    28 janvier 2013
    • Lise #

      Pour la finale, je te fais confaince
      Pour ma part, je vais re-écrire la finale de Vie Douce. Dés que j’ai une minute. Et dans les prochains 48 heures.

      29 janvier 2013

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s