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J de F 7 / Leçon de géographie, par Ma’

Leçon de géographie

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 Et voilà, le prof de géographie s’est lancé dans ses explications…. Elévations, mouvements des plaques, niveau de la mer, façon dont coulent les rivières et forme de leurs lits, érosion, géologie des sols… Puis, il accumule les sommets de plus en plus hauts, finit par arriver à l’Himalaya et son Everest.

Mais il passe à côté de l’essentiel. Il oublie la poésie ! Les noms ne sont pas le fruit du hasard… Le Mont Blanc peut sembler basique mais le Mont Rose déjà livre des secrets de lumière.

 A n’en pas douter, ce sont la poésie et l’imagination qui ont nommé les lieux, pas les considérations techniques dont nous abreuve le prof de géo.

 L’esprit vagabonde et répond à l’invitation au voyage des toponymes… Il survole les Alpes, vallées de la Tarentaise et de la Maurienne. Il parcours le Vercors, passe par Chaud Clapier, prend son temps sur le plateau de Lente, redescend par Combe Laval… Déjà le Mézenc s’offre à son regard, la Loire trouve sa source au Gerbier de Jonc, mais les Pyrénées approchent, Néouvielle se profile… C’est alors la descente vers l’Océan et l’impression que déjà il aperçoit les pics enneigés des Rocheuses, outre-Atlantique…

 « Marie, vous êtes avec nous ou vous dormez ? »

 Le retour à la réalité est brutal ! Il faut se remettre à l’étude des reliefs, comprendre ces notions formelles… et se dire que le voyage reprendra bientôt…

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Ma’, 27 février 2013

Cinq, c’est pas une semaine

Et oui, cinq, 5,  five, cinco malheureux petits jours avant le lancement du prochain jeu.

Mars, c’est le mois de … ah ? Vous verrez bien.

Et en attendant, nous avons 6 textes, tout est regroupé ICI. Merci, les auteurs.

J de F 6 / Festina Lente, par J.-C. Heckers

Festina Lente

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 Le vert pâle des crêtes au loin, et la route enneigée, ce virage à franchir. L’air glacial s’est figé d’un seul coup, après une dernière saute de vent. Il faudrait poursuivre. Descendre enfin dans la vallée, sans me presser, mais sans traîner non plus. Si je reste là, c’est peut-être à cause de ce virage, j’ignore ce qu’il y a derrière, ou mieux encore : ce que je voudrais y trouver.

 Je suis un imbécile. Les yeux fermés, en faisant craquer les articulations de mes doigts transis malgré les gants, je répète ces quatre mots. Oui, d’accord, et après ? Alors je hoche la tête, esquisse quelques vers – ça faisait si longtemps, eh ? qu’est-ce qui se passe pour que… ?

 Reviens

sculpteur de nuages

y travailler l’or des couchants

puis les pourpres des rêves

et déposer sur ses paupières

Oh… Est-ce que ça peut aller ? Non, mauvais, mauvais. Abandonne, s’il te plaît.

 *

Abandonne.

 Je ne peux pas.

Simple murmure, qui répond à une autre injonction.

Alors je rouvre les yeux. Un pas ou deux. L’œil fixé sur la blancheur lisse. Un chasse-neige est passé tout à l’heure, je franchissais le col, seul, son conducteur m’a considéré comme un animal étrange, ralentissant quelques instants pour mieux me détailler avant de faire rugir le moteur. J’ai attendu longtemps que le silence revienne. Puis je me suis remis en marche. Prudent comme un loup, attentif au moindre crissement sous mes semelles. Le virage m’attendait plus bas.

*

 Lorsqu’on ne chérit qu’une seule certitude, les autres finissent par vous tourner le dos. Enfin, je crois. Et celle-ci est, allons, oui : désespérée. Raison d’une fuite et d’une marche. Plus tôt dans l’après-midi j’ai failli décider de me perdre, pour de bon. De m’écarter de la route. Sans m’y résigner. Quelle absurdité ! Et d’abord pour quoi faire ? Perdu, je le suis déjà. Ou, depuis toujours.

*

Il est ton incertitude, crois-moi.

Je grimace. Est-ce qu’il ne serait pas possible de penser à autre chose, pour une fois ?

Non. La réponse claque comme une branche qu’on brise. Je soupire à peine.

Tu es ici à cause du brun de ses yeux, du noir de ses cheveux. Et ensuite ? Tu ne te trouves pas un peu ridicule ?

Prière d’enlever un peu et de remplacer par trop. Ce sera plus juste, au fond. Beaucoup plus. Et il ne faudrait pas oublier : sa silhouette, sa démarche, son sourire.

Tu es un imbécile. Un vrai de vrai.

Je sais. Est-ce que je serais là, sinon, mordu de gel et immobile ? Stupide et inconsolable de n’avoir jamais su comment m’y prendre pour lui dire ? Même pour récolter l’indifférence, au mieux, j’aurais dû avoir le courage de m’adresser à lui, et de…

De quoi ? C’est risible. Même pas pitoyable, juste bon à susciter les ricanements. Tu ne sais rien de lui, sinon moins que rien, alors imagine l’effet d’une confession inopinée : voilà une idée des plus crétine, ça va sans dire.

*

J’étais venu ici pour l’oublier. Non ? Bien sûr. Lutter contre le froid, passer d’une crête à l’autre, s’arrêter à la croisée des chemins dans ces chalets où s’engouffre l’hiver autant qu’il peut, passer des nuits à veiller sur un feu précaire – tout aurait dû m’empêcher d’évoquer son visage, et le gel, et la nécessité de trouver un gîte, et la faim parfois, aussi. Je n’y suis pas parvenu.

Doublement idiot. M’enfoncer dans l’hiver pour lui échapper, quelle idée, aussi. Au contraire, l’éclat sombre de ses yeux n’a jamais été aussi présent. Ils m’ont fait capituler : il n’y a rien à dire de plus. M’offrir un court exil était inutile, il en aurait fallu un bien plus long – interminable.

*

Cent kilomètres, dix jours, la traversée serait pénible, risquée parce qu’il n’y aurait guère âme qui vive pour me porter secours au besoin. Un coup de tête ? Oui, non ; je comptais m’attaquer à ce défi depuis des mois, bien sûr j’aurais choisi une autre saison. Et rêvé de ne pas le relever seul.

« Tu n’y arriveras pas », a-t-elle dit une semaine avant mon départ. Déjà je n’écoutais plus, chère amie, j’avais mon billet d’avion en poche, sur place je savais où trouver ce dont j’aurais besoin, personne n’aurait pu me faire renoncer. Sauf lui.

Bien sûr, je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire.

Enfin… si, mais seulement arrivé à la moitié du trajet.

*

Le virage est devant. Si proche, alors qu’il me semblait ne jamais pouvoir l’atteindre : une trentaine de pas, trente fois rien. Serait-ce trop pour moi ?

Accroupi, j’enlève un gant, extirpe une carte. Je pourrais dévaler le versant en coupant au travers des pins, sur la gauche. Raccourci incertain, mais raccourci : je regagnerais la route au fond de la vallée, juste avant un lac. La neige est assez dure, je ne perdrais pas de temps en passant par là. Oui. Mais.

Le virage, je ne sais pas ce qu’il cache, quels trésors ou quels tourments. Il vaudrait mieux rester sur la route. Aller voir. Oser.

Je me relève. Au bout de vingt pas, je sais enfin pourquoi j’avance : c’est pour oser, enfin. Et revenir près de lui, avoir la folie de lui confier aussi que tout là-bas, il y avait un virage, pas seulement un, mais celui-ci était singulier, capital.

Pas sûr qu’il comprendra, mais peu importe. Et aux nuages j’adresse un salut, espérant qu’ils le portent jusqu’à lui en traversant l’océan. Même si ce doit être une illusion enfantine de plus, cette fois, peu m’importe. La route, presque rectiligne depuis le col, a enfin disparu derrière moi.

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Jean-Christophe Heckers – 18 fevrier 2013

Encore 11 jours

… et nous passerons au jeu de mars. En attendant, je commence de mettre en route le Carnet de février avec les 5 ( cinq) textes  que nous avons pour l’instant. C’est vrai que février est court par tradition.  Vrai aussi que ce qui peut sembler « incitant  » ( coucou, Koganwel ) pour les uns peut rester d’une platitude extrême pour les autres. L’illustration choisie n’a pas eu le succès escompté.

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Hemingway disait qu’il ne fallait pas faire lire nos manuscrits à un autre auteur. Cette phrase trotte dans mon crane depuis plusieurs jours. Je ne suis pas tout à fait d’accord.

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Nous sortons de l’hiver. Les jours allongent.  Que ferons-nous de l’été ?

J de F 5 / Heureusement qu’il y la neige, par Lise

Heureusement qu’il y a la neige …

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Il marche d’un bon pas depuis le matin. Il s’est éloigné de ses promenades habituelles ; a pris, en bas, à gauche, un petit sentier pentu entre les sapins. La course des biches a tracé un étroit passage sous les arbres. Il suit le dessin menu de leurs sabots, le petit frémissement de neige soulevée, léger, poudreux, à chacun de leurs bonds. Le ciel est couvert, il neigera encore avant le soir.

“ Heureusement, il nous reste la neige “

Il pense à l’enfant, à son regard apeuré, au mouvement narquois de la lèvre et de l’œil pour échapper à son trop de sollicitude à lui, l‘adulte, l‘ennemi. Le geste ébauché pour le repousser, pour s’enfuir loin du danger, pour échapper à la force étroite et inébranlable des hommes. Le recul vers un mur têtu qui l’attend derrière lui et fait barrière ; mur-prison, force imbécile des cloisons séparant les cellules dans cet asile rebaptisé foyer, bafouant ainsi, à l’étourdi, ce mot jadis porteur de chaudes joies familiales.

“ Heureusement il y a la neige”

Il lui faut échapper aux images noires, aux mots sombres, aux tunnels. Il monte sans effort, en souplesse, comme un depuis longtemps rompu aux longues marches dans la montagne. Il suit le chemin, les pieds dans les traces laissées par les biches. Les nuages, entre les branches noires au dessus de lui, courent dans le ciel, l’emplissent de gris léger. Il neigera encore avant ce soir.

“ La neige … “

Il se souvient de l’éblouissement de l’enfance, le rideau soulevé, les yeux emplis de la magie des matins blancs. Il se souvient des parfums de la maison d’alors, la première, celle que depuis il cherche en chaque endroit où il a trouvé refuge : appartement, pavillon, villa. La maison était vieille, entourée d’un jardin que l’hiver transformait en royaume. La fée aux longs cheveux de glace y vivait heureuse et lui souriait à travers les branches dessinées en traits précis, blancs et noirs. Il la découvrait au travers des dentelles de givre, au bord de son haleine suspendue sur le froid de la vitre. Il se souvient qu’il aimait cette femme encore enfant, issue de ses rêveries, dans les lointains matins enneigés de l’enfance, lorsqu’il pouvait impunément rester au chaud loin de l’école, loin de, déjà et même pas sept bougies sur son gâteau d‘anniversaire, toutes les servitudes imposées par sa condition de petit homme.

Les flocons commencent à voleter autour de lui et il continue de monter à travers les sapins, de son long pas d’homme habitué aux marches solitaires. Il lui faut ces moments de répit, cette solitude, le mouvement de son corps et le froid sur son front, la fatigue des muscles, le bruit feutré des pas en crissements légers, frout frout ; la cadence des bras et le léger balancement des épaules en accompagnement de la respiration, avec la brume légère du souffle, en présence docile, et le picotement du froid autour des lèvres.

“ La neige … “

Il serait plus prudent de redescendre dans la vallée. Il serait sage de faire demi-tour, et de retrouver sa vie là où il l’a laissée il y a quelques heures. De les retrouver, Martha devant l’ordi, Karine devant la télé, Paul devant l’un de ses nombreux jeux, chacun captif d’un rectangle lumineux, tous absorbés par des sons, des images, des mouvements sans racine avec la vie, des rêves stéréotypes, une vie parallèle artificielle et sans paradis.

Du bout de la langue, il cueille les flocons venus mourir contre sa bouche, dans le chaud de l’haleine.  Ils virent et voltigent devant lui au gré du moindre souffle, c’est une chute lente et dangereusement hypnotique, on passerait le reste de la vie à les regarder danser à l’air libre.

Liberté de la blancheur sous le noirci des branches, sous l’abri des sapins.  Ils s’éclaircissent soudain en clairière, deviennent de plus en plus rare tandis que le sentier grimpe en altitude, dépasse bientôt la forêt. Il est arrivé en haut de la montagne, c’est une colline plus haute que les autres, un de ces monts ombrés qui jouent à se prendre pour des Alpes sans y parvenir. Il se souvient d’un soir d’été dans les alpages, au dessus de Chamonix, une nuit passée à la belle étoile et son grand chien roux pour tout compagnon. La paix soudaine dans cette solitude, sa liberté, le détachement total d’avec tout le reste – et il pensait “tout le reste” sans bien savoir ce qu’il englobait dans ce terme vague, obscur.

Tout le reste. L’enfant et sa peur. Les vies parallèles. La fuite en avant. L’obscurité de la vallée. Le coté noir de la nuit. Les larmes de l’ennui. La déchirure des ans. Le sauvage de l’orgueil. Le retrait de l’égoïsme. Le refus. La séparation. Une vie que l’on croit reconstruite. D’autres vies qui s’accrochent à soi.  Des mains qui s’agrippent. Des larmes, encore. Le sombre de l’ombre.

Redressé de toute sa hauteur au milieu des flocons, prêt à repartir vers la vie de tous les jours, les mots lui viennent, qu’il s’entend articuler dans le silence.

“ Heureusement, parfois, il y a la neige …”

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Lise G. 12 fê0vrier 2013

J de F 3/ Virages, par Madame de K

Au rythme de cette route en lacets qui me ramène chez moi, je pense à toi ; toi que je viens de quitter, les larmes au bord du cœur.

Un virage à gauche.

Tu nous as consacré ta vie, et moi je ne te consacre qu’une demi-heure par semaine au téléphone.

Un virage à droite.

Nous avons insisté pour que tu t’exiles dans cette maison pour personnes âgées arguant que tu y serais mieux, en sécurité, entourée. Était-ce un prétexte ou une bonne raison ?

Un virage à gauche. Les courbes bleues des collines au loin s’estompent en s’éloignant vers l’horizon.

Je me rappelle avec une netteté incroyable de cette fois (sans doute la première) où tu nous avais emmenés au Mint museum à Charlotte. Tu nous avais fait rester des heures (ou ce qui m’avait semblé des heures, à la mesure de mon temps de petite fille) devant une peinture de la renaissance italienne en nous expliquant le sfumato.

Un virage à droite.

Pourquoi a-t-il fallu qu’après avoir tergiversé des semaines sur le fait de savoir si oui ou non tu allais accepter  notre proposition (qui pour nous était plutôt un ultimatum que nous avions su enrober de belles paroles) tu choisisses cette maison dans les Blue Ridge Mountains ?  Tu sais pourtant que j’ai horreur de la montagne !  Être entourée par des sommets m’oppresse. Je ne respire que devant l’immensité de l’océan que je vois de mes fenêtres à Wilmington.

Un virage à gauche. Le bleu des collines ne fait pas illusion. Je redescends vers la mer, mais il me reste plusieurs  heures de route.

Un virage à gauche.

Je sais que dans quelques semaines je serai de nouveau engluée dans un débat intérieur, un petit ange sur mon épaule gauche me serinant que je devrais avoir mauvaise conscience pour n’avoir pas été rendre visite à ma mère depuis plus d’un mois, et un diable sur mon épaule droite me susurrant que je peux bien surseoir et me rappelant combien ces visites m’attristent, et même me dépriment.

Maman je t’aime, mais tu me…

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Madame de K, 9 février 2013

Ecrire / Jean-Christophe Heckers

Fidèlement reproduit avec l’autorisation de l’auteur

Je vais faire un atroce aveu. Il y a plusieurs années, lorsque j’avais la prétention de construire un roman de la meilleure façon possible, j’avais fait l’acquisition d’un logiciel (peu coûteux, heureusement) d’assistance à l’écriture. Ne ricanez pas, cet accès de stupidité en a frappé bien d’autres. Je pensais alors que les outils fournis me permettraient d’organiser ma pensée avant de me lancer dans l’écriture, et espérais bien que la logique implacable de ceux-ci parviendrait à m’habituer à réfléchir bien droit, même sans assistance informatique. Le logiciel resta installé une semaine, pas plus, tellement j’avais été horrifié en voulant l’utiliser. Comme j’ai ensuite réussi à écrire deux romans en naviguant presque à vue, bon, ce n’était pas vraiment la peine de me taper ce genre de machin, et j’aurais pu m’acheter quelques carambars.

On vous imposait des trucs dont je n’ai jamais su quoi faire. La rédaction d’un fil directeur avec les péripéties, les virages dangereux, les rebonds. L’élaboration d’une trame chronologique précise à partir du fil directeur. Il y avait aussi les fiches personnages, si détaillées que ça en devenait du flicage des protagonistes: bien, puisque celui-là est un pervers polymorphe à tête rasée d’extrême gauche quoique d’origine bourgeoise qui aime les glaces parfum huître & chocolat et se laisse facilement séduire par les assistantes sociales d’origine béarnaise et surtout traîne seul tard le soir dans les gares parce que depuis tout petit il a une passion contrariée pour les trains, on va pouvoir en faire la victime suivante de l’aiguilleur fou (penser à vérifier qu’il ne s’agit pas d’un aiguilleur du ciel, sinon ça va flanque la pagaille dans l’intrigue). Ah! Oui, en parlant de l’intrigue, il fallait qu’elle soit complète de A à Z, de sorte qu’on ne puisse absolument pas dérailler lors de la rédaction ainsi facilitée.

 Tu parles. Ficher les personnages et ficeler l’intrigue, moi ça me handicape tout de suite. J’ai l’impression de traîner un boulet, aussitôt ça me dissuade de poursuivre, le texte est forcément mort-né. Même si, au départ, j’ai tout plein d’idées pas dégueulasses, me contraindre à les organiser d’une façon bien définie (par autrui, en plus) ça flanque tout en l’air.

 Au lieu de suivre une règle, je préfère pouvoir me faire craquer la braguette, et pardon pour cette légère grossièreté prévisible depuis le titre (surtout par ceux qui ont comme moi l’esprit un peu tordu sinon parfaitement vicieux).

 Je m’explique: si je ne suis pas en mesure de prendre mon pied à inventer mon histoire, à l’écrire, à en changer le cheminement en cours de route si ça me botte mieux et si ça vaut mieux, de toute façon ça ne mènera pas à grand chose. La règle, c’est faire entrer en quelque sorte un principe de réalité dans l’écriture. Et faire sortir du même coup la part de plaisir que je pourrais prendre. Je ne conçois pas de ne pas pouvoir pousser un soupir extasié en trouvant une meilleure péripétie que celle envisagée, permettant d’ailleurs de réorienter mon œuvre. Je ne conçois pas de traîner après moi un schéma drastique: puisque l’événement P est traité, passons à l’événement Q qui sera introduit par l’entrée en scène du personnage Lambda prévu, ce au point 12.4 du scénario…

 L’écriture fonctionnant mieux chez moi en flux tendu, partant de quelques éléments (thème, début, vague fin vers laquelle j’aimerais bien aller sauf si un détour pourrait être charmant, deux ou trois personnages, quelques localisations, et une idée très approximative du volume final), tout se construit peu à peu au fil des pages. Surtout lorsque j’aborde le roman. En entamant le premier chapitre, je ne sais pas trop comment vont se dérouler les suivants, et c’est bien ça qui m’amuse. Ensuite, plus on progresse moins est vaste le champ des possibilités ouvertes. Alors à quoi bon codifier le principe d’élaboration d’une œuvre littéraire qu’on désignera comme plus tard par le terme de «bonne daube»t, regrettant amèrement que durant tout ce temps perdu, une Monique qu’on convoitait tant n’ait pas attendu le moindre signe de notre part pour se précipiter dans les bras d’une autre Monique [1] ?). Si arrivé à la moitié du bouquin on peut encore prendre des libertés, il faut se résoudre, parvenu aux trois quarts, à ce que le déroulement devienne un tantinet plus inéluctable qu’on aimerait. Pour moi, c’est donc vers la fin que je prends le moins de plaisir, quand je sais enfin exactement comment on va s’en sortir[2]. Reste toutefois le cri très animal poussé en arrachant au clavier ou au stylo les tous derniers mots, la dernière syllabe, le point final. Rhaaaa !!! fais-je donc, dans une soudaine satisfaction qui demeure toutefois sub-orgasmique. Parce que quand même, n’exagérons rien.

 C’est bien entendu, et malgré de conséquents efforts de discipline, ainsi que j’élabore millimètre après millimètre un roman (de science-fiction juste pas assez science-fictive, par tradition) qui a su au fil des mois se métamorphoser, ou plutôt par se simplifier drastiquement au point que, si j’y réfléchis posément, seul le volume novella (80000-200000 signes, si mes souvenirs sont exacts) devrait être atteint – plus près de la limite basse que de la limite haute, soit dit en passant, ce qui ne m’émeut guère.

 L’objectif est fixé, la taille probable, et malgré ce raccourcissement devenu inéluctable mais qui me siéra tout de même à merveille, je sais que j’en ai pour des semaines et des semaines (interminables) avant de rugir de la façon mentionnée plus haut. Maintenant, je compte bien aussi que personne ne me mette de bâtons dans les roues dans les longs mois à venir, sinon je vais devoir intégrer une règle supplémentaire: mordre tout individu entravant la bonne progression de mes proses.

 Ouais.

 Et maintenant que j’y pense, je devrais peut-être commencer par ça. À titre préventif…

Post-scriptum à l’attention des fous, des téméraires, ou des raisonnables : si vraiment vous tenez à gagner du temps et à écrire avec sérieux, je conseillerai de s’imprégner à fond des préceptes des la méthode dite du flocon, telle qu’elle est expliquée sous mes yeux ébahis au sein d’Espaces Comprises. Méthode à laquelle, j’en suis navré, je n’arrive désespérément pas à me soumettre.

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Jean-Christophe Heckers, 7 février 2013

Chapitre Zéro

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 [1] Une gamine rencontrée autrefois m’avait appris que toutes les filles s’appelaient Monique. Et tous les garçons aussi, pour faciliter les choses. Sachant cela, vous pourrez choisir le sexe de nos deux Monique comme il vous chantera.

[2] Mal. Surtout l’auteur, qui va devoir retomber sur ses pieds sans s’éclater la tronche contre une ultime série de péripéties peu judicieuses.

J de F 2 / Souvenirs de vagues, par Jaleph

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Près de trente années s’étaient écoulées. En revenant d’un voyage sur le vieux continent où il avait rencontré Cézanne, Picasso et Braque, il comprit qu’il ne vivrait jamais de sa propre peinture. Il se lança dans la photographie commerciale en faisant l’acquisition pour ses débuts d’un matériel des plus basiques, un Kodak à cinq dollars. L’architecture d’un pays en pleine mutation, les grandes marques de voitures et de productions industrielles lui permirent d’aligner les commandes de grands groupes industriels. C’est de cette façon que l’artiste vécut de la photographie et de la peinture.  Il poussa à l’extrême la précision de sa peinture dite commerciale, maîtrisant leur épurement, tendant au cubisme et à l’abstraction.

Trente années s’étaient écoulées. Ce qu’il voyait ce jour-là n’avait plus aucun lien avec les visions grises des villes, de la domination industrielle des usines dont même les formes extérieures trahissaient le travail à la chaîne amélioré de sauce tayloriste, de leurs cheminées et des arrêtes d’acier peintes en plein ciel.

L’homme freina et coupa le contact de sa Chevrolet Master Deluxe sedan, un modèle récent peint en vert et brique. 1936, une consécration pour la marque élue voiture de l’année. Mais ce qu’il admirait à ce moment gommait toute fierté d’être le propriétaire d’un des exemplaires produit par les chaînes de montage de cette firme.

Trente années. Une image cousine, sosie presque. Dans les formes et dans les tons. Il ouvrit la portière de sa voiture, quitta son siège, s’appuya debout contre le montant de métal, sortit un paquet de cigarettes qu’il garda en main, sans l’ouvrir. Devant le capot de l’auto, la route partait en dévalant le mont. Cette voie aurait pu ressembler à une mise à l’eau pour bateaux si elle n’avait pris la tangente vers la droite à trente mètres de l’endroit d’où il analysait le paysage. Mise à part cette dérogation, tous les éléments figés devant ses yeux lui rappelaient son voyage de retour vers l’Amérique, à bord du Mauretania. C’était en septembre 1909, le transatlantique remporta le Ruban bleu pour la traversée la plus rapide de l’Atlantique, d’est en ouest. Le hasard fit qu’il rencontra à son bord Alexander Carlisle, architecte naval des chantiers Harland & Wolff et futur concepteur du Titanic. Le lendemain du 15 avril 1912, se rappelant la loi du battement d’aile du papillon, il se fit la réflexion que le Titanic n’aurait sans doute pas heurté l’iceberg assassin s’il n’avait pas lui-même conversé avec le personnage. Il rejeta finalement cette pensée en se disant que cette rencontre ne devait avoir eu aucune répercussion sur la durée de leur propre traversée.

Mise à part cette impossible mise à l’eau en courbe, l’étendue qui s’offrait à lui s’imposait tel un océan.

Métamorphose. Ce n’était plus une succession de monts qui sautaient devant ses yeux. Il ne s’agissait plus de la palette  des verts dégradé des forêts, de cette perspective atmosphérique qui confond les derniers ressauts des monts à l’horizon avec les stratus les plus bas. Ce n’était plus le Blue Ridge Mountains faisant partie du massif des Appalaches. Et le point culminant du Mount Mitchell ne se situait pas non plus à 2.037 mètres.

Non, ce n’était plus cette succession de terres repliées comme un drap sur un lit habité. Quelques minutes de contemplation, l’homme admira la vague dominante comme une louve chef de meute, meneuse des lames qu’elle poussait devant elle de son énorme masse ventrue, jusqu’au pied de la falaise dessinée par la route où elles éclataient en gerbes d’écumes vertes. Trente ans plus tard, le cliché s’imposait brutalement. Il se revit quelques heures avant d’embarquer sur le Mauretania, se demandant si chevalet peintremalgré sa masse, le mastodonte pourfendrait l’océan sans se faire cruellement retourner par la furie des vagues.

Il se dirigea vers le coffre de sa voiture, en sortit son chevalet, les tubes de couleurs et les pinceaux.

Il n’avait croisé personne sur cette route depuis plus de deux heures. Il s’y installa au beau milieu et se mit en devoir de peindre son souvenir.  

J de F – 1 / Rêve en Bleu, par Patrick Packwood

Rêve en Bleu

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L’air vif des montagnes !  Un peu partout des petites fleurs blanches et de l’herbe verte.  Il fait beau mais la température est froide.   Nous venons de descendre d’un autocar et nous grelottons légèrement, seuls au milieu de nulle part.  Il n’y a que la route qui rappelle la civilisation, tout autour il n’y a que la nature sauvage.

 De grands oiseaux  blancs volent souvent au-dessus de nos têtes.  Leurs  cris nous semblent presque intelligibles mais nous ne  comprenons pas ce qu’ils signifient.  Le plus gros, qui semble être leur « chef » se pose près de nous. Il crie de façon bizarre, on dirait qu’il essaie de dire un mot.  On comprend « sentier » tant bien que mal, puis un autre mot après, « caché ».  Mais on devine plus qu’on ne comprend vraiment.  Et le gros oiseau semble pointer avec son bec une forêt toute proche…

 On se dirige donc vers la forêt mais elle est très touffue et on ne trouve pas de sentier.  On longe la forêt un bout de temps, toujours en grelottant un peu.  Et puis on remarque quelque chose de bizarre : il y a des rubans de la même couleur que ta robe, d’un bleu ciel tout doux, accrochés à quelques branches.  En tirant doucement sur les rubans, un sentier apparaît.

 On suit le sentier pendant un certain temps.  Le soleil baisse et la température aussi alors, de temps en temps, on se colle et on se caresse, autant par amour que pour le plaisir que pour nous réchauffer un peu.  Et on en profite pour s’embrasser aussi, tout tendrement.  Et parfois je cueille quelques fleurs que je pique dans tes cheveux.  Puis on reprend le voyage.  Et étrangement, plus on marche, plus le sentier devient boueux, et l’air plus humide. Il y a de légères volutes de brouillard qui se faufilent entre les arbres.

 On arrive à ce qu’on croyait être une clairière mais c’est en fait un énorme bain thermal, un jacuzzi de la grandeur d’un lac !  Un jacuzzi avec des nénuphars un peu partout à sa surface.

 On sent la chaleur de l’eau,  on voit les bouillonnements, les banderoles de vapeur. On ne peut résister : ce n’est pas long qu’on se retrouve dans l’eau en maillots de bain.  Aaahh !  Cette chaleur délicieuse qui envahit nos corps…  L’eau est peu profonde mais la surface est bien assez grande pour qu’on nage, ce qu’on fait avec vigueur au début mais la chaleur de l’eau nous ramollit un peu.  Le jacuzzi semble comprendre et la température de l’eau descend un peu, et on se sent bien plus confortable.  Et puis des nénuphars passent près de nous, mais ce sont des petites savonnettes qui se trouvent à la place des fleurs…

 Je te frotte le dos, tu me frottes le dos… mais les bretelles et l’attache dans le dos de ton maillot me gênent un peu.  Quelques mouvements et tu n’as plus de haut.  Tu te retournes et plonges sous l’eau et aussitôt je me retrouve nu.

 Aaaaaaah… se frotter le corps l’un l’autre.  Mais c’est plus caresser que frotter… très tendrement, tout doucement, les bras et les jambes d’abord puis les endroits de plus en plus intimes, en y allant de plus en plus doucement, de plus en plus tendrement… Des gestes tout doux dans le glissement sensuel de la mousse de savon… Tous les endroits les plus sensibles ont droit à de savantes et longues caresses, et tous les endroits les plus sensibles se montrent reconnaissants à leur façon de tant de soins attentifs et passionnés… Même le jacuzzi apporte sa contribution en s’agitant de plus de bulles et de remous à chaque délicieuse montée de plaisir…

 Regarder l’autre dans les yeux pendant la jouissance, c’est comme une multiplication de sa propre jouissance en ressentant le plaisir de l’autre en même temps.  Et même une jouissance des yeux, tout comme d’autres parties du corps.

 Alors on se regarde intensément, on se dévore littéralement des yeux, à chaque fois que le corps tressaille de bonheur, que nos deux corps tressaillent en harmonie, chacun de nous transporté par l’irrésistible bonheur de l’autre.

 Tellement de bonheur, tellement intense, tellement ressenti, que je me suis réveillé le cœur battant et en criant ton nom !

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Patrick Packwood,

Montréal, Canada, 3 février 2013

Ecrire / Roger Vaillant

Trouvé sur Wiki, la méthode de travail de Roger Vaillant

« Ma méthode de travail consiste à faire de chaque chapitre une scène, […] Je ne commence à écrire ma scène que quand j’ai parfaitement imaginé tous les détails […] je ne suis content que si le décor imaginaire de la scène est devenu tellement précis que je ne peux pas changer par l’imagination un meuble de place sans que toute la scène, y compris le comportement des personnages, en soit modifiée… »

Roger Vailland, archives personnelles. (Cf. la biographie d’Yves Courrière, p. 604-605)