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J de F 2 / Souvenirs de vagues, par Jaleph

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Près de trente années s’étaient écoulées. En revenant d’un voyage sur le vieux continent où il avait rencontré Cézanne, Picasso et Braque, il comprit qu’il ne vivrait jamais de sa propre peinture. Il se lança dans la photographie commerciale en faisant l’acquisition pour ses débuts d’un matériel des plus basiques, un Kodak à cinq dollars. L’architecture d’un pays en pleine mutation, les grandes marques de voitures et de productions industrielles lui permirent d’aligner les commandes de grands groupes industriels. C’est de cette façon que l’artiste vécut de la photographie et de la peinture.  Il poussa à l’extrême la précision de sa peinture dite commerciale, maîtrisant leur épurement, tendant au cubisme et à l’abstraction.

Trente années s’étaient écoulées. Ce qu’il voyait ce jour-là n’avait plus aucun lien avec les visions grises des villes, de la domination industrielle des usines dont même les formes extérieures trahissaient le travail à la chaîne amélioré de sauce tayloriste, de leurs cheminées et des arrêtes d’acier peintes en plein ciel.

L’homme freina et coupa le contact de sa Chevrolet Master Deluxe sedan, un modèle récent peint en vert et brique. 1936, une consécration pour la marque élue voiture de l’année. Mais ce qu’il admirait à ce moment gommait toute fierté d’être le propriétaire d’un des exemplaires produit par les chaînes de montage de cette firme.

Trente années. Une image cousine, sosie presque. Dans les formes et dans les tons. Il ouvrit la portière de sa voiture, quitta son siège, s’appuya debout contre le montant de métal, sortit un paquet de cigarettes qu’il garda en main, sans l’ouvrir. Devant le capot de l’auto, la route partait en dévalant le mont. Cette voie aurait pu ressembler à une mise à l’eau pour bateaux si elle n’avait pris la tangente vers la droite à trente mètres de l’endroit d’où il analysait le paysage. Mise à part cette dérogation, tous les éléments figés devant ses yeux lui rappelaient son voyage de retour vers l’Amérique, à bord du Mauretania. C’était en septembre 1909, le transatlantique remporta le Ruban bleu pour la traversée la plus rapide de l’Atlantique, d’est en ouest. Le hasard fit qu’il rencontra à son bord Alexander Carlisle, architecte naval des chantiers Harland & Wolff et futur concepteur du Titanic. Le lendemain du 15 avril 1912, se rappelant la loi du battement d’aile du papillon, il se fit la réflexion que le Titanic n’aurait sans doute pas heurté l’iceberg assassin s’il n’avait pas lui-même conversé avec le personnage. Il rejeta finalement cette pensée en se disant que cette rencontre ne devait avoir eu aucune répercussion sur la durée de leur propre traversée.

Mise à part cette impossible mise à l’eau en courbe, l’étendue qui s’offrait à lui s’imposait tel un océan.

Métamorphose. Ce n’était plus une succession de monts qui sautaient devant ses yeux. Il ne s’agissait plus de la palette  des verts dégradé des forêts, de cette perspective atmosphérique qui confond les derniers ressauts des monts à l’horizon avec les stratus les plus bas. Ce n’était plus le Blue Ridge Mountains faisant partie du massif des Appalaches. Et le point culminant du Mount Mitchell ne se situait pas non plus à 2.037 mètres.

Non, ce n’était plus cette succession de terres repliées comme un drap sur un lit habité. Quelques minutes de contemplation, l’homme admira la vague dominante comme une louve chef de meute, meneuse des lames qu’elle poussait devant elle de son énorme masse ventrue, jusqu’au pied de la falaise dessinée par la route où elles éclataient en gerbes d’écumes vertes. Trente ans plus tard, le cliché s’imposait brutalement. Il se revit quelques heures avant d’embarquer sur le Mauretania, se demandant si chevalet peintremalgré sa masse, le mastodonte pourfendrait l’océan sans se faire cruellement retourner par la furie des vagues.

Il se dirigea vers le coffre de sa voiture, en sortit son chevalet, les tubes de couleurs et les pinceaux.

Il n’avait croisé personne sur cette route depuis plus de deux heures. Il s’y installa au beau milieu et se mit en devoir de peindre son souvenir.  

7 Commentaires Poster un commentaire
  1. Impeccable., Monsieur de Bretagne ! et tu sais quoi ? je reviens reduire le lettrage, t’es miro ou quoi ?
    Ceci dit, j’aime vraiment beaucoup tout en me demandant quelle voiture exactement il avait, not’ peintre, là ? ( peint en 1937, une Ford, mais laquelle ?) je vais chercher et en mettre une en illustration.

    Ou un chevalet ?

    4 février 2013
  2. oops, une CHEVROLET ! j’avais saute ce passage !

    4 février 2013
    • En voici une de 1936. Pas la bonne, pas trouvé le chevalet dans le coffre

      4 février 2013
  3. haaaaaaaaaaa en voila une idée, bonne ! mais tu l’as repeinte, la voiture, non ? il me semble qu’elle etait verte et brique ? Moi, je l’ai trouvée dans les bonnes couleurs. je la mets demain dans la galerie.
    Et bonne route pour toi, demain, vers le Ch’nord ?

    4 février 2013
  4. madamedekeravel #

    comment se fait-il que j’aie raté ce texte ??? superbe idée une biographie de fiction (mais pas que) du peintre !

    1 mars 2013
    • C’est une fiction, mais tronçonnés, les faits demeurent réels.

      Keravel serait en breton le « lieu du vent » ?
      Toute la Bretagne donc.

      2 mars 2013
  5. Lise #

    j;etais etonnee aussi de ne rien lire de toi sur ce texte de Jaleph ! et le pire, c’est que Jaleph hesitait a le poster ! Moi aussi, je le trouve très bon.
    Faut le pousser par les epaules

    1 mars 2013

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