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J d’A / 1 – Feux et fumées, par Lise Genz

contraste feu

Je ne suis jamais partie d‘ici.  Cela te semble bizarre, à toi, l’aventurier qui ne peut rester plus de trois mois dans un même endroit. Tu hausses les épaules avec condescendance, toi qui a bourlingué aux quatre horizons. Tu as fait le tour de la terre à la verticale, comme tu dis, du pôle nord au pôle sud et vice-versa, que murmures-tu ? “ C’est insensé” ? Hum, pas plus que de ne jamais se poser nulle part, à mon avis.  Car oui, tu m’entends bien : je ne suis jamais partie. Je suis née ici, Paul est né à coté, il a traversé le jardin pour venir m’épouser, et ce fut son plus grand voyage.

 Pourtant, une fois, une seule fois, il y a bien longtemps, plus d’un demi-siècle, nous avons failli partir. Tous ensemble ; et c’était un temps où la maison était bien remplie : mes deux sœurs, les chiens, les chats, mes parents, tante Annah, une soeur célibataire de Papa, nos deux grand-mères qu’il nous arrivait de confondre tant elles se ressemblaient dans leurs uniformes de veuves, plus la cousine Sylvie qui venait passer l’hiver avec nous. Toute cette foule féminine tournoyait dans la grande maison de mon père d’un bout à l’autre de l’année. Les vacances, nous les passions sur place, heureux comme des papes, et persuadés que rien n’était comparable, en beauté et confort, à La Closeille.

 Elle était comme elle est encore, grande et délabrée, sonore, avec des plafonds hauts sous lesquels la fumée des cheminées se perdait en brouillards acres, l’automne venu. On entrouvrait alors les portes et les fenêtres en suffoquant. Annah vouait au gémonies l’architecte : deux siècles auparavant, il avait dessiné des conduits trop petits, qui tiraient mal. Malgré les fureurs d‘Annah, à chaque demi-saisons, de mars à fin mai et de septembre à la mi-novembre, on garnissait les cheminées et nous nous enfumions gaiment.

Le jour où nous avons failli partir, je m’en souviens parfaitement : c’était un samedi de la fin mars, la veille de l’anniversaire de ma mère. Demain, nous ferions la fête comme nous seuls savions la faire périodiquement : ce seraient, du matin au soir, des cavalcades dans les escaliers, des cris d’Indiens répercutés sous les plafonds hauts, des portes claquées, des fous-rires, des explosions d’énervement, et il ne ferait pas bon roder autour des femmes dans la cuisine. Mon père se mettrait au piano et braillerait de sa grosse voix de baryton des romances d’un autre temps. Sa mère sourirait de plaisir en s’éventant, pendant que mon autre grand-mère chercherait ostensiblement dans le casier à disques en criant : “ Mais où est donc passé le coffret de Louis Armstrong ?”

Nous étions donc tous dans l’affolement des derniers préparatifs de la fête lorsque ma sœur Marthe, qui se tenait près de la cheminée, se mit à hurler. Une épaisse fumée noire l‘enveloppait toute, tandis qu‘une odeur de tissus brulé emplissait la pièce : le feu avait prit à ses vêtements.

Mes grand mères n’ont pas perdu de temps, je les ai vu sauter toutes deux sur l’enfant, la rouler dans leurs bras au risque de s’enflammer elles-mêmes. Une minute plus tard, mains et visages noircis, elles avaient étouffé l’incendie. Mes sœurs pleuraient, l’une de douleur, l’autre de voir sa jumelle en larmes. Ma mère au téléphone engueulait les pompiers ; je restais où j’étais, dans l’embrasure de la fenêtre, pétrifiée.

C’est alors que nous avons pu voir Annah, dressée comme l’ange exterminateur au milieu de la pièce, poing levé vers le plafond et vociférant : “ Maison maudite, je ne resterai pas une seconde de plus sous ton toit !”

J’ai sauté sur mes pieds et couru vers elle : “ Je viens avec toi !” ; mes grand mères ont crié je ne sais quoi, elles tentaient de m’arrêter, je n’entendais pas. Déjà ma jeune tante m’entrainait vers l’escalier que nous avons monté en courant. Nous nous sommes retrouvées toutes deux dans sa chambre, bientôt suivies par toute la smala et le docteur enfin arrivant ; et Marthe dans les bras de mon père, lequel tonnait : “ Annah, arrête de faire la folle ! “ ; et ma mère lui rétorquant, pour une fois en plein accord avec sa belle-sœur : “ Tais-toi, elle a raison, ta sœur : et je vais la suivre, je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison ! “

 C’est à ce moment-là, qui a duré une bonne partie de la nuit, que nous avons failli partir tous. Les heures se sont passées en palabres, nous nous croisions dans le couloir, les portes se refermaient sur des conciliabules secrets et intenses. Mon père a fini par se mettre en pyjama vers les trois heures du matin, donnant ainsi le signal du sommeil. Nous avons entendu quelques cris aigus poussés par la cousine Sylvie, quelque chose qui ressemblait à “ … maintenant ou jamais ..”

Mais c’était déjà l’aube, le ciel blanchissait derrière les grands cyprès. Marthe dormait dans les pansements et sous l’effet calmant d’une pommade qui sentait le poisson mort. J’ai rêvé pour la première fois de routes et d’aéroport, d’iles lointaines et de grandes chevauchées sauvages, j’entrais avec le sommeil dans les westerns que j’aimais regarder à l’écran tandis que mes parents jouaient aux échecs. Dans mon rêve, je voyais un enfant blond en larmes, courant dans la poussière derrière une diligence qui m’emportait au galop. Je m’éveillais en hurlant, “ Paul ! Paul !”. On a eu toutes les peines du monde à me consoler ; c’est aussi ce matin-là que Paul, alerté par mes parents et accouru, a calmé mes pleurs par une promesse : il n’en épouserait jamais aucune autre, ce serait moi ou personne, croix de bois, croix de fer. Il a même ajouté : “ et j’ai du mérite parce que tu es parfois si pénible, que je suis sûr de devenir un saint avant de mourir “. Ce qui eut pour effet de me figer dans une telle surprise qu’il en a profité pour avaler le dernier croissant du petit déjeuner.

Nous ne sommes donc pas partis cette nuit-là, et nous avons loupé une belle occasion qui ne s‘est jamais reproduite. Ce n’est que bien plus tard que j’ai enfin compris. Bien plus tard, après que les vêtements jetés en désordre dans les malles aient repris sagement leur place sur les cintres ; bien après que les brulures sur les bras et le cou de Marthe se soient cicatrisées ; longtemps après que le chauffage central ait été installé dans la maison. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai eu le fin mot de l’histoire.

Il s’agissait d’une promesse que, de père en fils, de mère en fille, les habitants de La Clozeille se répétaient dans leur dernier souffle depuis plus de deux cent ans : on ne cèderait pas, on ne partirait pas, on combattrait de toutes nos forces l’esprit mauvais qui régnait en maître quelque part dans la maison depuis sa construction : dans les combles, estimaient la plupart, tandis que d’autres affirmaient mordicus l’avoir rencontré, minuit sonnant, dans le cellier. Depuis tout ce temps il s’efforçait de chasser les habitants, faisait mille folies, arrachait les tuiles du toit, décrochait les volets, ouvrait portes et fenêtres au moment où on s’y attendait le moins. Il y avait de sombres histoires de bougies qui s’allumaient en plein jour ; d’un piano qui s’était mis à jouer une étude de Chopin, dans l’obscurité, à deux heures du matin ; d’un bar à liqueur qui était descendu tout seul du grenier, où une aïeule adepte de prohibition l’avait soigneusement caché quelque soixante ans auparavant : il avait franchi trois étages et se tenait, parfaitement intact, nettoyé comme au plus beau jour de sa période de gloire, ostensiblement installé sur la desserte, à la vue de tous. Il y est toujours.

On murmurait, loin des oreilles des enfants – et voilà pourquoi je ne l’ai su que plus tard – que l’esprit, quoique vagabondant de la cave aux combles, avait aussi ses lieux de prédilection : entre tout autre endroit, c’est dans les conduits des cheminées qu’il passait le plus clair de son temps. Il y en avait une dans chaque pièce ; pendant près de deux siècles, elles lui avaient servi de terrain de jeu, s’enfumant à qui mieux mieux, refusant de s’allumer, défiant l’aspirateur du ramoneur. Les cigognes y faisaient leur nid, les tuiles du toit y tombaient, le mistral et le cers y chantaient en duo. Bref, elles vivaient leur propre vie en dépit du bon sens et tous y voyaient sans contredit la marque de l’esprit des lieux.

contraste fumee

La pire affaire advint un jour de Février, le matin du mariage de ma tante Annah, quelques dix ans avant ma naissance. Alors qu’elle attendait sagement l’arrivée de son fiancé, parée de blanc et virginale, une énorme tornade s’abattit sur la Closeille. Le vent s’engouffra en tournoyant dans la cheminée de la chambre de l’épousée et ressortit au milieu de la pièce : en un instant, Annah se retrouva en grand deuil, noircie de la tête aux pieds. Même les tulipes de son bouquet étaient devenues noires.

Au même instant, le fiancé impatient et passant outre aux défenses de tous, s’arrangeât pour entrouvrir la porte de la chambre : il voulait voir sa belle. On le retrouva en état de choc, marmottant des phrases sans suite en haut de l’escalier qui conduisait à la lanterne, cette pièce en rotonde qui couronne le toit et par où mes ancêtres regardaient au large l’arrivée des bateaux dans le port. Par miracle, son frère le retint au bord du vide. Il partit au grand galop de son Harley-Davidson toute neuve et on ne le revit jamais plus ni l’un ni l’autre.

Pour ma tante et sa mère, il n’y a eu aucun doute : c’était l’esprit de la cheminée qui était venu leur rappeler la promesse qu’elles avaient faite au chevet de mon grand père mourant : elles resteraient à La Closeille toute leur vie. Or, celui qu’Annah devait épouser était inflexible sur ce point : son étude était à Paris, il n’entendait pas venir se terrer dans un petit trou de province et y végéter. Il avait de l’ambition, et Annah avait capitulé, croyant que la promesse n’enchainerait que sa mère. Son voile largement teinté de suie lui prouvait le contraire.

Pendant les vingt années qui ont suivi ce fâcheux événement, et à chaque manifestation hostile des cheminées, Annah s’est contentée de crier sa colère. Elle allait parfois jusqu’à menacer de les démolir de ses propres mains, et autres lubies fantasques, mais n’entendait pas mettre ses menaces à exécution. Ma naissance d’abord, celles des jumelles deux ans plus tard, l’ancraient dans la famille. Nous étions plus que ses nièces, ses filles de cœur, ses confidentes, son univers, son unique horizon.

En même temps que la réclusion à La Closeille, elle avait tout accepté, tout donné. Mais il ne fallait pas qu’on touche à ses nièces, et l’esprit, en enflammant  les vêtement de ma sœur et mis sa vie en péril, avait, ce soir-là, frappé trop fort. A partir de ce jour, Annah s’est redressée, elle a fait face, sans peur. Sa mère et son frère l’ont persuadée qu’il n’y avait pas de départ possible. La parole donnée l’enchaînait pour toujours aux murs de la Closeille, avec ses cheminées et ses fantômes. C’était aussi la voie la plus facile, elle n’aurait pas su où aller : La Closeille était son seul univers.

 Nous avons continué de nous enfumer à chaque nouvel automne, à chaque Pâques frileux. Mes parents sont morts, Annah aussi, mes sœurs sont parties vivre leurs vies ailleurs.

Je suis restée : la gardienne du foyer, c’est moi maintenant. Mes enfants aussi sont partis, je les ai poussés dehors, je ne passerai pas le flambeau, j’en ai fait la promesse à Annah la nuit de sa mort : je serai la dernière à rester, la dernière à ne jamais partir. Après moi, la Closeille disparaitra.”

 * * *

– Et l’esprit ?, demande Jacques, un peu blanc

– L’esprit ? Oh mais il est là, il nous écoute : entends ses pas dans l’antichambre : il n’est pas très content, mais que peut-il faire de plus ? Lorsque mon heure sonnera, il y aura longtemps qu’il ne pourra plus faire de mal à personne.

– Mais toi ?

– Oh, moi, tu sais, je suis déjà une vieille femme, seule. Comment pourrait-il m’atteindre désormais ?

 Elle se lève, s’approche de la cheminée :

– Tu ne trouves pas qu’il fait frisquet ? Si on faisait un bon feu ?

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L.-M. Genz

ECRIRE ENSEMBLE AVRIL / 1 – Code barre

P1050750 copie 3 (mail OK)

CODE BARRE

A destination, je coupe le contact. C’est le premier geste conscient que j’effectue au volant depuis le départ. Je n’observe généralement ni la route, ni  feux ou panneaux de limitation de vitesse. Ce trajet est truffé de radars. A quelle vitesse sont-ils salués ?

Cette route ? Ma voiture la connait sur le bout des pneus. J’en parle ainsi, mais il m’arrive quelquefois de penser qu’elle se meut par sa volonté propre.

C’est différent aujourd’hui. Un coupon de code barre s’est collé sur le pare-brise, parfaitement dans l’axe de vision.

Bon, là, ça fait une heure exactement que j’attends, et il n’arrive toujours pas. Il est je ne sais où, quelque part sur la route entre la maison et l’aéroport. Comme toujours, il m’a bien dit : “ je t’attendrai à ta descente d’avion” et comme toujours c’est moi qui l’attend. Je ne vois qu’une seule raison à son retard : il aura encore pris sa fameuse voiture, celle qui marche au doigt et à l’œil, au propre et au figuré.

J’ai l’air fine, moi, assise sur ma valise, sur ce trottoir de Roissy. Cinq minutes. Je lui donne encore cinq minutes et je prends le prochain taxi qui se pointe. Et je file chez ma mère.  (121)

Mais que fait-elle ?  Les autres voyageurs sont tous déjà partis vers leurs foyers ou leurs hôtels. Je vérifie l’heure sur le message qu’elle m’avait envoyé. Pas de doute, elle devrait déjà être là ! Et ce code barre sur mon pare-brise qui m’a agacé tout le long du trajet jusqu’à la gare… Je n’ai même pas pu profiter du paysage et des champs de blé mûr ! Sale journée ! Le prochain train arrive bientôt, je verrai si par hasard elle n’aurait pas raté celui qu’elle devait prendre et omis de me prévenir, ce serait bien son style. Et sinon, basta, demi-tour, je rentre au chaud.

Fichu été trop frais. A Roissy ? Le sms qu’elle vient de m’envoyer me laisse stupéfait. Notre rendez-vous, c’est à l’aéroport qu’il a lieu et non en ce habituel lieu de nos retrouvailles, devant cette gare. La faute à cette bagnole qui retrouve son chemin toute seule, comme une vache renifle son étable. Mais faut pas lui en demander plus. La faute aussi à ce Da Vinci code barre. Il m’a obnubilé tout le long du trajet. J’en ai même additionné les chiffres, total cinquante. Cinquante quoi ? Des pommes, des poires ? Et merde, c’est son anniversaire, cinquante ans aujourd’hui. Je suis cuit. Fichu code barre.

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Lancé et conclu par Jaleph, avec les participations de Lise et Ma’

Illustration Jaleph

Ecrire ENSEMBLE en avril et suivants

C’est parti,

nous lançons un nouveau jeu d’écriture à plusieurs mains, (une par personne sauf si ambidextre), de façon simple et ludique.

Sur base d’un dessin, photo,  titre au choix, une première personne lance la roue de l’écriture sur un sujet au choix, dans un créneau de 95 à 105 mots.

Elle prend l’initiative de faire appel à une seconde auteur(e) qui prend la main et ainsi de suite.

Tant d’auteur(e)s que l’on désire mais minimum trois.

Le tour de carrousel se termine dès qu’une  personne ne trouve plus de participant(e) relais suivant ou préfère précipiter la fin pour passer à un autre titre. A ce moment elle passe le témoin à celle ou celui qui fut l’initiateur du sujet.

Pour résumer,

-minimum trois auteur(e)s

-chaque personne écrit une seule fois par tour de carrousel

-Celle ou celui qui a lancé le sujet joue deux fois, une fois au début et l’autre  à la fin

-95 à 105 mots par ajout.

-proposition: la personne qui fut désignée en 2ème devra trouver le titre du tour suivant et relancer la roue. Mais elle peut passer la main si un autre participant(e) accepte de la lui prendre.

-étant donné la brièveté des séquences, chacun(e) passe le relais dans un temps très court, si possible dans les 48 heures.

Allez HOP, dans la joie et la bonne humeur, Jaleph lance la roue et passe le relais à LISE.♥

P1050750 copie 3 (mail OK)

CODE BARRE

A destination, je coupe le contact. C’est le premier geste conscient que j’effectue au volant depuis le départ. Je n’observe généralement ni la route, ni  feux ou panneaux de limitation de vitesse. Ce trajet est truffé de radars. A quelle vitesse sont-ils salués ?

Cette route ? Ma voiture la connait sur le bout des pneus. J’en parle ainsi, mais il m’arrive quelquefois de penser qu’elle se meut par sa volonté propre.

C’est différent aujourd’hui. Un coupon de code barre s’est collé sur le pare-brise, parfaitement dans l’axe de vision.

Bon, là, ça fait une heure exactement que j’attends, et il n’arrive toujours pas. Il est je ne sais où, quelque part sur la route entre la maison et l’aéroport. Comme toujours, il m’a bien dit : “ je t’attendrai à ta descente d’avion” et comme toujours c’est moi qui l’attend. Je ne vois qu’une seule raison à son retard : il aura encore pris sa fameuse voiture, celle qui marche au doigt et à l’œil, au propre et au figuré.

J’ai l’air fine, moi, assise sur ma valise, sur ce trottoir de Roissy. Cinq minutes. Je lui donne encore cinq minutes et je prends le prochain taxi qui se pointe. Et je file chez ma mère.  (121)

J de M / 4 – Du coq à l’âne, par Ma’

Du coq à l’âne

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« Au bal, au bal masqué ohé ohé… »

Cela fait maintenant trois semaines que l’homme a contacté le costumier en vue de la préparation du bal costumé. Depuis, ce projet tourne en boucle dans la tête du costumier.

Tout d’abord, il a fallu trouver une idée concordante avec le thème. Difficile de savoir qui a eu cette idée saugrenue : « Les animaux imaginés » !

Mais l’homme lui a lu l’intégralité de l’invitation en lui passant commande pour le déguisement par téléphone, et nul doute n’est permis. Il lui a laissé carte blanche pour l’élaboration de la tenue.

Le Sphinx a rapidement été écarté, trop classique. Il a été suivi de peu par le griffon trop encombrant avec ses ailes, le dragon trop brûlant, le monstre du Loch Ness trop proche du dinosaure, le yéti trop poilu, le chat du Cheshire trop souriant, la licorne trop piquante, et tant d’autres…

Il a donc fallu comme l’imposait le thème faire preuve d’imagination, et le costumier a décidé d’inventer son propre animal.

L’idée est venue en sautant du coq à l’âne : ce sera donc un âne à crête de coq !

La vieille machine à coudre est prête à servir. Les magasins du marché Saint Pierre sont dévalisés : velours lisse gris foncé, feutrine rouge, mais aussi boutons, fils, rubans et une petite pelote de laine en prévision des poils de la queue.

Nul patron n’existe pour un tel accoutrement mais en cherchant à droite et à gauche, en assemblant des éléments disparates issus d’un déguisement d’âne, d’un autre de coq ainsi que d’un troisième d’indien, cela finit par ressembler à quelque chose.

Reste un problème de taille : comment faire entrer un adulte dans un déguisement taille 10 ans ?

Qu’à cela ne tienne, les mesures sont prises sous tous les angles. Un peu de calculs et d’improvisation plus tard, les pièces du puzzle commencent à voir le jour sur papier sulfurisé.

Elles sont ensuite patiemment reportées sur les étoffes, découpées soigneusement et cousues les unes aux autres.

Le déguisement de coq-âne prend forme sur le mannequin. Les essayages peuvent commencer !

Le costume, taillé sur mesure, tombe à la perfection. L’homme semble même plutôt satisfait. Il se voit déjà Peau d’Ane au masculin. Il s’imagine rencontra nt Catherine Deneuve. Il se surprend à fantasmer un conte de fées.

C’est le moment d’essayer le bonnet, celui qui donnera tout son sens au coq-âne. Il ne l’a pas encore vu, il n’est même pas au courant de l’idée qui a prévalu à la création du déguisement. Il enfile le couvre-chef sans trop le voir, sans se préoccuper de ce qu’il représente.

Alors, il se retourne, se regarde dans le miroir et son reflet déformé lui parvient. Son visage se tord en un rictus étrange. Il n’est pas certain de ce qu’il voit, il doute encore. Il ferme les yeux, les ouvre de nouveau mais non, il n’a pas rêvé, c’est bien lui dans le miroir… Lui avec une chose étrange sur la tête !

Mais qu’est-ce donc que ce galurin ridicule ? Comment peut-on oser proposer de porter ceci ? A quoi cette farce rime-t-elle ?

Il s’en veut d’avoir laissé carte blanche. Il regrette de ne pas avoir suivi le projet plus en détails. Il se dit qu’il aurait évité bien des désagréments à s’y intéresser un peu plus mais il n’avait pas le temps, et le costumier avait bonne réputation. Il lui avait été chaudement recommandé par un ami.

L’homme est à la fois blessé d’être ainsi tourné en ridicule et outré que l’on puisse penser qu’il a du temps à perdre en balivernes. Il n’a déjà pas la possibilité d’esquiver le bal costumé aussi il aimerait y apparaître le plus digne possible. Un déguisement d’âne aurait été finalement parfait : à la fois sans prétention et si second degré… Mais « ça » !

D’ailleurs, qu’est-ce-que cet animal étrange ? A-t-on jamais vu crête de coq sur une tête d’âne ?

L’homme interroge le costumier sur la nature de l’étrange bête.

– C’est un coq-âne, monsieur.

– Un coq-âne ? Mais cela n’existe pas !

– Bien entendu que cela n’existe pas, monsieur. C’est bien tout le thème de votre bal costumé : « Les animaux imaginés »

– Mais point…. tenez !

Doucement, l’homme se dirige vers sa sacoche. Il en sort un joli carton d’invitation coloré et le tend au costumier, l’invitant à lire.

Celui-ci prend le carton et lit lentement :

 » Grand Bal Costumé

Thème « Les animaux »

Imaginez un lieu où tout sera festif le temps d’une soirée

Rendez-vous au Salon des Tournesols« 

Il comprend immédiatement sa méprise, s’en excuse, mais l’homme est faché et le lui fait bien comprendre. Il n’aura pas le temps pour un autre essayage, il ne peut pas attendre que le costumier arrange rapidement les choses, il est trop pressé, il a tant de choses plus importantes à faire.

Il retire sa peau d’âne, remet son costume d’homme d’affaires, saisit sa sacoche et se dirige vers la porte.

Une fois dans la rue, il continue à bougonner sur l’imbécilité de ce costumier, sur son absence de présence d’esprit de se faire confirmer le choix du déguisement, et sans doute aussi sur lui-même qui a donné carte blanche sans prendre le temps de décider les grandes lignes du projet.

Sa réunion se passe mal. Il s’énerve après ses collaborateurs. Il ne parvient pas à se concentrer sur les chiffres qui lui sont présentés, sur les clauses des contrats à négocier. Son esprit vagadonde. Il revoit le coq-âne. Il imagine cet animal étrange dans l’habitat qui pourrait être le sien, une verte prairie, le bruit du vent dans les arbres de la forêt voisine. Il se surprend à rêver de quitter sa tour de verre et d’acier pour prendre du repos, profiter du temps qui passe en regardant les nuages, s’allonger dans l’herbe tendre au bord d’un ruisseau, boire l’eau fraîche qui y coule.

Soudain, il se lève, attrappe son téléphone, tourne le dos à ses collaborateurs, regarde par la fenêtre d’où il aperçoit quelques arbres rachitiques et appelle le costumier.

Le samedi suivant, il fait une entrée très remarquée dans le salon des Tournesols. Il est le coq-âne, le seul, l’unique. Il rit de bon coeur aux plaisanteries. Il toise les autres animaux : tous sont stupéfaits de son audace.

Et alors qu’on lui parle justement de cette audace, il ne peut s’empêcher de sourire et sibyllin, de dire qu’ils n’ont encore rien vu.

Lundi matin, en arrivant au bureau, ses collaborateurs trouvent chacun une petite note : il est parti, il laisse son entreprise dans leurs mains, il leur en a fait cadeau. Il leur explique qu’il a compris que sa vie n’était plus dans cet univers froid, qu’il devait pour la première fois de sa vie faire une folie.

Il part faire le tour du monde, sa peau de coq-âne dans une petite valise, bien décidé à trouver la prairie qui l’accueillera pour regarder passer les nuages.

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Ma’, mars 2013

Essai / Ecrire ensemble en 2013

Depuis bientôt dix ans, à travers toutes les tentatives d’écriture à plusieurs sur un même texte, qu’il s’agisse d’une petite nouvelle et d’une grande novella, j’essaie de trouver, ou de créer, un projet interactif dans lequel chaque auteur garderait son identité et son style propre, tout en participant pleinement au projet commun. Ce n’est pas facile ; ce serait même contradictoire. Pourtant quelque chose me dit que c’est réalisable.

Nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à nous essayer à écrire à plusieurs, et après tout, comme dit Jean-Marie Dutey “On s’en fout !”. Oui, parfaitement, on s’en fout, parce que l‘écriture n’est pas une course en sac.

C’est grâce à lui (Jean-Marie Dutey/ Revue Lit Scribulations), dans ses projets Préfaces (2004/2005, 12 participants) et Photomaton (2006/2007, 9 partic.), que j’ai découvert et plongé dans  l’écriture ensemble sur un même texte. J’ai poursuivi avec deux projets personnels et privés, Le Pont (2007/2013, 3 partic.) et Quintefeuille (2008, 3 partic.). En 2009, avec 4 autres auteurs, j’ai participé au projet Manèges, lancé par Florence Noël, fondatrice et éditrice de la revue Diptyque. Ce projet est aussi celui qui m’a le plus apporté en tant que satisfaction littéraire, après Préfaces.

En 2011, j’ai lancé l’opération Ecrire Ensemble, qui fut un fiasco complet dans un sens, et une réussite également complète dans l’autre. La réussite, ce fut surtout la conversation établie à travers les commentaires, avec un chiffre record de 528 en 24 jours.

Je suis donc arrivée à la conclusion suivante : un projet d’écriture interactive ne peut être mené à bien si cette communication (commentaires, forum, ) n’est pas solidement établie dès le départ. Cette communication est essentielle, primordiale. Il faut donc trouver/inventer/construire dès le premier jour un lieu d’échanges dans lequel chaque auteur se sent tout à fait à l’aise pour parler/écrire ensemble.

Un lieu – géographiquement virtuel – dans lequel les auteurs viendraient  discuter de tout ce qui les intéresse, comme ( et la liste n’est pas exhaustive ) les diverses façon d’écrire, leurs expériences, leurs connaissances en général et celle du sujet traité en particulier, ce qu’ils/elles aimeraient changer (dans ce qui a déjà été écrit) , ce qui leur plaît, ce qui les rebute etc.

Discuter de tout cela en toute franchise. Donner son opinion en toute liberté. Laisser de coté les inimitiés aussi bien que le copinage.

Bref, murmura-t-elle, l’impossible…

Et pourtant, imaginez une seconde : si on y arrivait ?

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LMG

Avril dévoilé

Devant la grande bousculade et l’arrivee massive des textes pour le jeu de Mars, je vous dévoile  le jeu d’avril avec une semaine d’avance. Nous avons, bien entendu, une illustration (sur le coté) et d’autres  au fur et à mesure des textes, comme nous faisions sur Millions de Mots. Avec AVRIL, les thèmes changent : et je vous en dis un gros morceau en ce 23 mars (cher à mon coeur, hi hi !)

Le thème du jeu d’ AVRIL, c’est CONTRASTES. A vous de choisir et d’inventer, je vous donne quelques idées,  – les plus simples – mais c’est sans limite, à vous de decider :

chaud et froid, blanc et noir, feu et fumées ( ah non, tiens, celui-ci, je l’ai deja pris !) , ombre et lumiere ( j’en ai un sur celui-ci aussi, mais on peut en mettre plusieurs, c’est un contraste qui plaira aux photographes…) mer et montagne, vie et mortlac et désert, hier et demain, guerre et paix, bien et mal ( lol, où on va, là ? )  etc…etc…

Pour ceux qui n’aiment pas écrire : et bien, dessinez, quoi !

‘tain ! il ne reste que 8 jours, au secours !

pleurs …………

Le Gros Caillou, par Henri Gougaud

le gros caillou gougaud

Le sculpteur se fit apporter, sur la grand’place du village, un gros roc informe et compact. C’était le premier jour d’été. Les enfants, alentour, jouaient. Quelques-uns partaient en vacances. Passa juillet. Vers la mi-août, la fille de l’institutrice (elle avait à peu près dix ans) revint de chez ses grands-parents après un bon mois de montagne. Le sculpteur avait, tout ce temps, travaillé presque jour et nuit. Il était content de sonœuvre.

cheval noir gros caillou

Du roc était né un cheval, luisant et noir, fier, magnifique. L’enfant, à peine descendue de son autobus, sur la place, resta plantée, l’air ébahi. L’artiste lui vint à côté, désigna l’ouvrage et lui dit :

– Je l’ai fini hier. Il te plait ?

– Il est beau, lui répondit-elle. Mais autre chose m’époustoufle. Comment donc pouvais-tu savoir, quand tu as vu ce gros caillou, qu’il y avait un cheval dedans ?

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(Henri Gougaud, L’Almanach)

J de M 3 / Ce que la vie peut réserver, par Jaleph

   La messe dite, les fidèles et ceux contraints de les accompagner franchissent le portail ouest de l’église de briques rouges, descendent les sept marches de pierre bleue, frappent des pieds sur le pavé de grès pour chasser des assauts des frissons, aspirent l’air glacé pour expulser les relents d’encens. Un peu caduque, le curé s’entête depuis quatre décennies à bourrer  l’encensoir de combustible jusqu’à la gueule.

Sur la placette qui jouxte le parvis, un homme habillé de rouge et de vert dans son costume de saltimbanque hèle les passants et se contorsionne avec la souplesse d’un félin. Ravis d’assister à quelque spectacle de rue, tout en échangeant les habituels potins et méchancetés d’après messe, la masse des gens glisse comme une confiture noire vers le montreur d’extravagances.

Il lance ses ordres du bout du nez à un chien bâtard. Trop petit pour le chapeau qu’il tient dans la gueule, le canidé tourne à reculons en frôlant le cercle interne des spectateurs qui se sont regroupés. Chaque personne jetant une piécette dans le couvre-chef se voit gratifiée du remerciement du cabot : il s’écarte vers le centre du cercle, dépose le galurin et effectue trois tours sur place, debout sur ses pattes postérieures. Il reprend dans sa gueule le galure vidé entretemps de sa pièce par le saltimbanque et poursuit sa ronde en frôlant les spectateurs, le cul à nouveau en proue.

L’homme pince les cordes d’un psaltérion, ou les frotte à l’archet, accompagne ainsi quelque psaume  fort intime dont les paroles grésillent aux tympans nourris de la nourriture céleste fraîchement dispensée dans la maison de Dieu. Les hommes s’esclaffent, les jeunes filles rougissent et les bigotes se signent. Quelques-unes se mordillent les lèvres pour damner sur le champ un gloussement de plaisir qui risquerait de démasquer leur profond désir.

—« Holà manant, as-tu fini de compter ton avoir ? Ton chien a-t-il récolté suffisamment de monnaie pour vous nourrir tous deux » ?

—« Que oui, je ne lui laisserai qu’un seul côté de l’os que je pourrai acheter».

—« Tu es de la région, je le sais. Ce n’est pas la première fois que j’observe ton jeu, et celui de ton drôle d’animal ».

—« Cette mise en scène te semble-t-elle originale au point de m’espionner chaque jour » ?

—« Point chaque jour mais souvent. Il ne s’agit pas de mon intérêt. Je suis mandaté par le seigneur des terres hautes, Messire de Theuse qui veut te rencontrer. Le vingt-septième dimanche de l’année, il acceptera de donner la main de sa fille Béatrice en mariage au sire Gustave de Rance. Pour cette belle occasion et en cet honneur, une grande fête clôturera l’union sacrée ».

—« Serais-je invité à la table du prince » ?

—« Que nenni l’ami, tu es convoqué pour divertir sa seigneurie et ses invités. Ce n’est pas discutable mais tu n’auras rien à regretter. Aux cuisines, tu pourras remplir ton estomac à loisir. Tu seras aussi plus généreusement rétribué que sur le parvis glacé de cette église ».

Le matin du jour solennel, l’homme se présente en la demeure seigneuriale, accompagné de son chien burlesque. Sans attendre, un valet l’introduit dans une modeste chambre mal éclairée par une minuscule ouverture donnant sur une cour, où un cheval exténué par un galop trop poussé laisse échapper par les naseaux des volutes blanches, par saccades. Il lui faut changer de vêtements avec ceux qui sont là, déposés sur le bord d’un banc, seul mobilier de la pièce. Il comprend enfin la raison pour laquelle, trois semaines auparavant, le messager du seigneur avait rapidement évalué sa taille. Il soupèse les habits qu’il vient de déplier et qu’il sera obligé d’enfiler. Il s’agit d’un costume de bouffon. Une étoffe lourde et un bonnet à crête surmonté d’une paire d’oreilles d’âne –« En me faisant endosser ce costume de fou du roi, ce noblaillon voudrait se faire passer pour Dieu aux yeux de ses invités. Vous m’obligez à faire rire ainsi que l’on se moque de moi. Bien messire, je suis votre serviteur» !

La mariée est à peine pubère. Aux félicitations, ses mains de faïence finement veinées répondent comme les ailes de deux fragiles passereaux.  Sa coiffe blanche laisse échapper une mèche de boucle blonde qui se tortille devant ses beaux yeux de biche en alerte. Le rose de ses joues est naturel, fond en dégradé vers des tempes qui invitent le regard à bien vite sauter par-dessus les oreilles, dégringoler quatre à quatre dans la chevelure jusque dans le creux du cou. Imaginer secrètement d’autre val. Cette petite est une pierre précieuse, et quelles que soient son titre et ses grâces, son mari rustaud et tout frais ne la mérite pas. Une chose est certaine, ce n’est pas à son père qu’elle ressemble, oh que non. Ce seigneur qui l’a engagé pratiquement sous contrainte est festoyeur, buveur, déjà rougeaud et n’a pas semblé apprécier les subtilités du vocabulaire utilisé par son fou d’un jour.  Le saltimbanque eut beau modifier son jeu afin de mieux répondre aux désirs de son employeur. Trop tard, le charme était rompu. A présent, le seigneur le boude et ne le voit plus qu’au travers des brumes alcoolisées des hanaps de vins vidés à longs traits au fond du gosier. Tombé en disgrâce aux yeux du seigneur, c’est toute la cour des invités qui semble répondre du même élan. Les jeux de mots, contrepèteries ou charades s’estompent sous un joyeux brouhaha et les rires aigus de jeunes-filles émoustillées. Le son de sa voix s’y noie, personne ne le voit plus.

Personne sauf une. En plus mature, elle est aussi belle que sa fille mariée aujourd’hui. Cette mère encore jeune, l’épouse de Monsieur le Seigneur a gardé sa grâce malgré la traversée du champ de bataille qu’a dû être sa vie à côté de cet époux sans prévenance. Vers le fou, elle lève de longs cils qui cachent un beau regard chaud un peu triste. Elle lui fait un discret signe du bout de l’index,.

—« parlez-moi d’amour jeune homme. Parlez m’en comme si vous me désiriez vraiment. Mon époux est plus porté vers les honneurs, les armes et la chasse que vers les dévotions d’alcôve. Mais restons discrets, il a horreur du ridicule  ».

Avec l’assentiment du seigneur à moitié ivre, son fou prend place à côté de l’épouse et commence par l’entretenir de propos anodins qui font derechef lever les épaules et les yeux du seigneur. Il lui faut peu de temps pour que, gagné par l’ennui de poèmes qui lui semblent fadasses, le seigneur quitte sa place sans un mot pour sa femme et rejoigne un groupe de joyeux gaillards braillards, avinés jusqu’à la racine des cheveux.

Le jour décline, l’épouse a les joues en feu. Le fou n’est plus fou, il est redevenu ménestrel. Armé du psaltérion, il caresse de son archet les cordes les plus graves. Elles répondent en canon à sa voix de baryton. Le mouvement de va et vient de l’archet s’accélère lors des passages suggestifs du psaume qu’il récite et ce mouvement en appelle d’autres dans le creux des cuisses de l’épouse du seigneur, qui lui a disparu, sans doute écroulé quelque part entre deux tables.

—« Oh mon fou, je n’en puis plus de vous entendre chanter la joie d’aimer, cela me manque trop cruellement ».

—« Partons et rejoignons-nous en quelque endroit où je pourrai vous offrir les caresses qui semblent tant vous faire défaut ».

—« Prenez ce chemin, il vous conduira en une petite lieue à une clairière. Je vous y  rejoindrai. Nous pourrons nous aimer à la folie ».

—« Au milieu des bois, en êtes-vous sûre gente dame » ?

—« Ne vous méprenez pas jeune homme, une folie n’est rien de plus qu’une petite bâtisse offrant toute intimité nécessaire, sous le couvert des feuilles des arbres ».

 

J de M 2 : Pas si fou, par Henri Gougaud

Jour de fête au palais. Le sultan est à table avec ses princes, ses savants, ses marchands, ses fous et ses pauvres. Il veut que chacun soit content. A sa droite est un pauvre bougre, à sa gauche un théologien.
– Homme de Dieu, dit-il au sévère dévot, fumes-tu ? Aimes-tu les femmes ? T’enivres-tu de temps en temps ? Allons, tu peux tout avouer, aujourd’hui est jour d’indulgence !
L’autre lui répond, l’air pincé :
– Fumer, seigneur, Dieu m’en préserve. Les femmes ? Certes non, j’ai vaincu mes désirs. Quant à boire, jamais. Je suis un homme simple, et pur de ces vilains défauts.
Le sultan le salue, se tourne vers le pauvre.
– Et toi, bonhomme, ces défauts, y succombes-tu quelquefois ?
– Oh moi, seigneur, je vous l’avoue, je suis impur jusqu’au trognon. Je fume une pipe après l’autre. Les femmes ? Ne m’en parlez pas. Quand je n’en baise pas, toute la nuit j’en rêve. Et pour le reste oui, je bois. L’ivresse fait rire mes larmes. Je ne vaux rien, priez pour moi.
Fin du dîner. On se sépare. Le sultan glisse un sou dans la main du dévot et une bourse d’or dans celle de l’impie. Et comme le premier s’étonne que sa pureté militante soit si pauvrement reconnue :
– Tu n’as aucun désir, lui répond le sultan. Tu me l’as dit. Donc, mon ami, que ferais-tu d’une fortune ? Quant à ce bougre, réfléchis. Il fume, boit, jouit des femmes. Tout cela coûte de l’argent. A chacun selon ses besoins. Salut à tous, la paix sur vous !
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(Henri Gougaud, L’Almanach)
Avec la permission de l’auteur.