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J de M / 4 – Du coq à l’âne, par Ma’

Du coq à l’âne

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« Au bal, au bal masqué ohé ohé… »

Cela fait maintenant trois semaines que l’homme a contacté le costumier en vue de la préparation du bal costumé. Depuis, ce projet tourne en boucle dans la tête du costumier.

Tout d’abord, il a fallu trouver une idée concordante avec le thème. Difficile de savoir qui a eu cette idée saugrenue : « Les animaux imaginés » !

Mais l’homme lui a lu l’intégralité de l’invitation en lui passant commande pour le déguisement par téléphone, et nul doute n’est permis. Il lui a laissé carte blanche pour l’élaboration de la tenue.

Le Sphinx a rapidement été écarté, trop classique. Il a été suivi de peu par le griffon trop encombrant avec ses ailes, le dragon trop brûlant, le monstre du Loch Ness trop proche du dinosaure, le yéti trop poilu, le chat du Cheshire trop souriant, la licorne trop piquante, et tant d’autres…

Il a donc fallu comme l’imposait le thème faire preuve d’imagination, et le costumier a décidé d’inventer son propre animal.

L’idée est venue en sautant du coq à l’âne : ce sera donc un âne à crête de coq !

La vieille machine à coudre est prête à servir. Les magasins du marché Saint Pierre sont dévalisés : velours lisse gris foncé, feutrine rouge, mais aussi boutons, fils, rubans et une petite pelote de laine en prévision des poils de la queue.

Nul patron n’existe pour un tel accoutrement mais en cherchant à droite et à gauche, en assemblant des éléments disparates issus d’un déguisement d’âne, d’un autre de coq ainsi que d’un troisième d’indien, cela finit par ressembler à quelque chose.

Reste un problème de taille : comment faire entrer un adulte dans un déguisement taille 10 ans ?

Qu’à cela ne tienne, les mesures sont prises sous tous les angles. Un peu de calculs et d’improvisation plus tard, les pièces du puzzle commencent à voir le jour sur papier sulfurisé.

Elles sont ensuite patiemment reportées sur les étoffes, découpées soigneusement et cousues les unes aux autres.

Le déguisement de coq-âne prend forme sur le mannequin. Les essayages peuvent commencer !

Le costume, taillé sur mesure, tombe à la perfection. L’homme semble même plutôt satisfait. Il se voit déjà Peau d’Ane au masculin. Il s’imagine rencontra nt Catherine Deneuve. Il se surprend à fantasmer un conte de fées.

C’est le moment d’essayer le bonnet, celui qui donnera tout son sens au coq-âne. Il ne l’a pas encore vu, il n’est même pas au courant de l’idée qui a prévalu à la création du déguisement. Il enfile le couvre-chef sans trop le voir, sans se préoccuper de ce qu’il représente.

Alors, il se retourne, se regarde dans le miroir et son reflet déformé lui parvient. Son visage se tord en un rictus étrange. Il n’est pas certain de ce qu’il voit, il doute encore. Il ferme les yeux, les ouvre de nouveau mais non, il n’a pas rêvé, c’est bien lui dans le miroir… Lui avec une chose étrange sur la tête !

Mais qu’est-ce donc que ce galurin ridicule ? Comment peut-on oser proposer de porter ceci ? A quoi cette farce rime-t-elle ?

Il s’en veut d’avoir laissé carte blanche. Il regrette de ne pas avoir suivi le projet plus en détails. Il se dit qu’il aurait évité bien des désagréments à s’y intéresser un peu plus mais il n’avait pas le temps, et le costumier avait bonne réputation. Il lui avait été chaudement recommandé par un ami.

L’homme est à la fois blessé d’être ainsi tourné en ridicule et outré que l’on puisse penser qu’il a du temps à perdre en balivernes. Il n’a déjà pas la possibilité d’esquiver le bal costumé aussi il aimerait y apparaître le plus digne possible. Un déguisement d’âne aurait été finalement parfait : à la fois sans prétention et si second degré… Mais « ça » !

D’ailleurs, qu’est-ce-que cet animal étrange ? A-t-on jamais vu crête de coq sur une tête d’âne ?

L’homme interroge le costumier sur la nature de l’étrange bête.

– C’est un coq-âne, monsieur.

– Un coq-âne ? Mais cela n’existe pas !

– Bien entendu que cela n’existe pas, monsieur. C’est bien tout le thème de votre bal costumé : « Les animaux imaginés »

– Mais point…. tenez !

Doucement, l’homme se dirige vers sa sacoche. Il en sort un joli carton d’invitation coloré et le tend au costumier, l’invitant à lire.

Celui-ci prend le carton et lit lentement :

 » Grand Bal Costumé

Thème « Les animaux »

Imaginez un lieu où tout sera festif le temps d’une soirée

Rendez-vous au Salon des Tournesols« 

Il comprend immédiatement sa méprise, s’en excuse, mais l’homme est faché et le lui fait bien comprendre. Il n’aura pas le temps pour un autre essayage, il ne peut pas attendre que le costumier arrange rapidement les choses, il est trop pressé, il a tant de choses plus importantes à faire.

Il retire sa peau d’âne, remet son costume d’homme d’affaires, saisit sa sacoche et se dirige vers la porte.

Une fois dans la rue, il continue à bougonner sur l’imbécilité de ce costumier, sur son absence de présence d’esprit de se faire confirmer le choix du déguisement, et sans doute aussi sur lui-même qui a donné carte blanche sans prendre le temps de décider les grandes lignes du projet.

Sa réunion se passe mal. Il s’énerve après ses collaborateurs. Il ne parvient pas à se concentrer sur les chiffres qui lui sont présentés, sur les clauses des contrats à négocier. Son esprit vagadonde. Il revoit le coq-âne. Il imagine cet animal étrange dans l’habitat qui pourrait être le sien, une verte prairie, le bruit du vent dans les arbres de la forêt voisine. Il se surprend à rêver de quitter sa tour de verre et d’acier pour prendre du repos, profiter du temps qui passe en regardant les nuages, s’allonger dans l’herbe tendre au bord d’un ruisseau, boire l’eau fraîche qui y coule.

Soudain, il se lève, attrappe son téléphone, tourne le dos à ses collaborateurs, regarde par la fenêtre d’où il aperçoit quelques arbres rachitiques et appelle le costumier.

Le samedi suivant, il fait une entrée très remarquée dans le salon des Tournesols. Il est le coq-âne, le seul, l’unique. Il rit de bon coeur aux plaisanteries. Il toise les autres animaux : tous sont stupéfaits de son audace.

Et alors qu’on lui parle justement de cette audace, il ne peut s’empêcher de sourire et sibyllin, de dire qu’ils n’ont encore rien vu.

Lundi matin, en arrivant au bureau, ses collaborateurs trouvent chacun une petite note : il est parti, il laisse son entreprise dans leurs mains, il leur en a fait cadeau. Il leur explique qu’il a compris que sa vie n’était plus dans cet univers froid, qu’il devait pour la première fois de sa vie faire une folie.

Il part faire le tour du monde, sa peau de coq-âne dans une petite valise, bien décidé à trouver la prairie qui l’accueillera pour regarder passer les nuages.

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Ma’, mars 2013

7 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    Vous savez à quel point j;’aime les textes LONGS : celui de Ma, avec ses airs de carnaval, m’a séduite dès les premiers mots et la séduction a continué tout au long de la lecture. Merci, Ma, pour ce coq à l’âne partagé.

    26 mars 2013
    • Ma' #

      De rien Lise… le plaisir est pour moi 😉

      26 mars 2013
  2. Ma a une imagination « débridée » si je puis dire.
    Pourquoi pas un coq-âne ? Il y a bien des cochons-dindes. Wouaarf!

    En 1980, j’ai quitté l’entreprise qui m’employait pour effectuer un voyage au long cours en Amérique du sud. D’abord contrit, le patron hollandais qui avait été engagé peu de temps avant ma décision m’invita un peu plus tard au restaurant et m’expliqua que je lui avais ouvert les yeux. A son tour il présentait sa lettre de démission pour s’engager en qualité de missionnaire dans un pays d’Afrique. Mais je n’ai pu découvrir son déguisement, j’avais quitté la Belgique avant lui.

    Concernant ce texte de Ma, petit détail: il m’a fallu relire le début pour comprendre la liaison avec « animaux et imaginez ». Peut-être mettre le texte du carton en italiques, et ôter les interlignes ? Souligner sa « méprise » ?

    27 mars 2013
    • Ma' #

      Oui, s’il est possible de mettre le texte du carton en italique et sans interlignes, ce serait bien…
      Lise, est-ce possible pour toi ?

      27 mars 2013
  3. Lise #

    j’ai mis en italique mais je ne peux pas reduire les interlignes, grrrr-de-Worpress !

    27 mars 2013
    • Ma' #

      Merci Lise, c’est mieux déjà comme ça…

      28 mars 2013
      • Petroosny #

        Pour réduire les interlignes, au lieu de faire un « retour ligne » normal (enter simple) essayez en faisant maj + enter. Chez moi ça marche…

        5 avril 2013

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