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J d’A 5 – Ombre et lumière, par Lise

1

Le grand corridor est large comme un hall, carrelé de mosaïques en blanc et noir. Un ancêtre propriétaire de la plantation a fait construire la maison, qui est devenue vieille au bout de trois siècles. C’est tout ce qui reste de l’ancien domaine. Elle a toujours belle allure et il faudrait refaire le toit. Pense Camille en suivant d’un œil distrait l’ombre qui disparait là-bas, et se fond dans l’obscurité des murs.

Le corridor partage la maison en deux, le plan est simple, des pièces de part et d’autre, grandes, avec de larges portes à double battants, des portes fenêtres à la française, des plafonds hauts ; et l‘escalier monumental comme il était de bon ton de les construire au dix huitième siècle.

              » Mais où trouver l’argent pour le toit ? “, pense-t-elle.

Sans trop s’arrêter à ce qu’elle a toujours considéré comme un détail malpropre et de mauvais goût ; l’argent, qu’on a, ou qu’on n’a pas, mais dont on ne doit pas parler. Pourtant la question revient sans cesse, obstinée, importune.

*

Le vent passe sur la véranda, dehors, à l’autre bout du hall et soulève la chevelure des rosiers grimpants mal taillés.

            “Pour refaire le toit, et il y a urgence, pense-t-elle. Vendre le collier de Grand-mère ? “.

Parce que cette fois, elle ne pourra plus attendre, les seaux et les bassines ne suffisent pas à arrêter les fuites et on va rentrer dans la saison des pluies. Les tapisseries se décollent, les moulures s’abiment, les parquets sont devenus ternes, et elle a vendu l’an dernier les derniers tapis qui cachaient la misère.

Seule survivante dans cette maison soudainement trop grande, trop haute, trop sombre, trop lugubre, trop silencieuse. Pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Elle crie sa hargne à bouche close. Sa révolte vient de loin, renforcée chaque fois qu’ils partaient, les uns après les autres, la laissant de plus en plus seule, de plus en plus vieille, de plus en plus morne. Muette et sans sourire, elle les toise, les invisibles, avec un brin de colère et d’arrogance, comme pour les préparer à cette chose insensé qu’elle va faire : vendre les bijoux auxquels ils lui firent tous promettre de ne jamais toucher.

L’ombre repasse au fond du corridor, glisse sur les dalles lisses, disparait dans les profondeurs obscures, à l’arrière de la maison, du coté de la cuisine. Sans hâte et sans bruit.

                  “ Cette souillon, cette paresseuse ! Comment s‘appelle-t-elle, déjà ?  Martha ?

Toutes les ombres qui se sont succédé à la plantation s’appellent Martha. S’appelaient Martha. Celle-ci sera certainement la dernière Martha d’une longue lignée.

Camille serre les points au fond des poches de cette chose informe dont elle se vêt l’après midi. Elle scrute à l’autre bout de la maison, le reflet de l’ombre blanche, l’éclair subtil d’une chevelure blonde, seule richesse dans l’humilité de la silhouette entrevue, si rapidement évanouie dans la pénombre qu’on pourrait croire avoir rêvé

Mais je n’ai pas rêvé, c’est bien elle. Et d’où vient-elle, à cette heure ? Sans fichu, avec cette pluie, ce vent ? “

Falloir maintenant se faire du souci pour elle, comme s’il ne suffisait pas de la nourrir, venue d’on ne sait où, cette femme qui prétend la servir, avec son silence, ses cheveux trop blonds, sa peau diaphane, ses yeux clairs et cernés, ses rides précoces, incongrues dans un visage de trente ans. Cette femme qui est arrivée il y a deux mois un soir d’automne, quand les branches de sassafras se taisaient de peur dans la nuit tombante. Le chien avait aboyé deux fois, puis il y avait eu un silence. Et la cloche avait tinté clair.

Comme lorsque nos amis arrivaient pour diner “ Et cette réminiscence, ce tintement joyeux annonçant le début de la fête lui avait fait ouvrir la porte sans plus réfléchir. Les gestes s’étaient enchainés, l’ombre avait pénétré dans la maison et, depuis, s’y était installée.

                  “ Il faut que je trouve le courage de lui parler.  Cette habitude qu’elle a prise depuis une semaine, de partir dans le parc pour une promenade solitaire, en fin d’après midi. Et au retour, son silence.”

Sans penser que c’est elle qui l’a imposé dés le début, ce silence. “ Le ménage est simple, tout ce que je demande, c’est le plus de silence possible.” Depuis, l’ombre glisse sans bruit d’une pièce dans l’autre, sur pieds ailés.

                  “ Elle a dit : “Bonsoir, on m’a dit que vous aviez besoin de quelqu’un pour le ménage ?

                    » Et j’ai dit oui. Et j’ai dit : “ Entrez”. Et j’ai dit : “ Asseyez-vous”. J’ai pris la lampe électrique ; ils venaient de couper l’électricité une fois de plus, j’ai dit en haussant les épaules que c’était l’orage, elle a dit : “ Je sais “.  Je l’ai amenée dans la meilleure de nos chambres de service, tout en haut ; celle où il n’y a pas d’auréoles de pluie au plafond. Et cette nuit là, j’ai bien dormi.”

*

                  “ Il y a quelque chose. Où va-t-elle donc ainsi, tous les soirs, juste avant que la nuit tombe. Je ne l’entends pas. C’est vrai que je deviens vieille, ma vue se brouille, j’entends mal.

Vous voyez bien “, poursuit le vieille dame, prenant comme toujours ses ombres familières à témoin, “elle entre, elle sort, je la vois à peine, je ne l’entends pas.  Elle surgit de nulle part. Je me crois seule et soudain elle est là, au fond du corridor. Comme une apparition. Elle me fait peur

La lumière, dans le jardin, s’amenuise. La pluie a cessé, le ciel est rouge, les grands arbres étendent leurs ombres en mouvement jusque sur le carrelage. La silhouette blanche sort furtivement de la cuisine, traverse le corridor, se faufile dans la salle à manger. Il est l’heure du diner. Elle sonnera trois fois la cloche, fera tinter doucement l’argenterie, orchestrera pendant quelques minutes la musique simple qui annonce le repas. Camille, légèrement penchée en avant, dans la pénombre, attends que l’ombre repasse avec la corbeille à pain, le plateau, les verres et le napperon ravaudé qui tient lieu de nappe.

L’autre ne la voit pas, ou fait semblant. Elle passe et repasse lentement, silencieusement, inattentive à l’œil de la vieille dame là-bas dans son fauteuil de rotin. Elle traverse le corridor en ombre chinoise, dans la transparence de son ample robe blanche qui flotte autour d’elle à chaque mouvement.

              “ Elle a grossi, ma parole ! Oui, elle a grossi, et ce dos incurvé, cette démarche …”

Les images arrivent soudain, en blog, en cataracte. C’est la remontée brutale dans le temps, le retour en marche arrière, il y a plus de cinquante ans, peut-être soixante. Une ombre passait ainsi au fond de ce même couloir, allait et venait pareillement et pareillement cambrée. Et la voix de Grand-mère Claire, comme Camille ce soir enfouie dans ce même fauteuil de rotin, sans interrompre le balancement, grondant sourdement : “Regarde moi ça, cette petite punaise, cette souillon, en voilà encore une autre que nous ne pourrons pas garder.  Je le savais, d‘ailleurs.”

Il s’agissait de Betty, celle que Grand-père avait ramené un soir encore enfant, marchant à peine. Celle qui était née le même jour qu’elle, Camille. Grand-père avait dit que la maman était partie, l’avait abandonnée, et qu’il fallait prendre soin d’elle. Grand-mère n’avait rien dit, elle avait baissé les yeux sans prononcer une seule parole. Betty était devenue peu à peu une ombre avec les autres qui vivaient là-bas, dans la cuisine ou dans les combles. Puis, un jour, elle avait tout simplement disparu.

La même démarche, la même posture. L’ombre de Betty se dessinait au fond du couloir, allant et venant devant la luminosité rouge de la grande porte fenêtre de l’ouest. Sa robe dansante autour d’elle, les bras en arrondi portant le plateau, la carafe transparente, le bruit clair et limpide des glaçons contre le cristal. Et le grondement sourd de sa grand-mère : “ Cette souillon, cette moins que rien : regardez-moi ce ventre …”

                “Ce ventre … !”

Doucement renflé, tendre et fragile, jovialement et peureusement porté, avançant vers la lumière carrée de la porte de la salle à manger, dont le lustre est maintenant allumé. Se détachant dans toute sa rondeur précieuse dans la lumière jaune, sans une ombre, étincelant de majesté dans l‘humble tissus blanc. Resplendissant de puissance soudaine, ce ventre dont Mathilde ne peut détacher son regard.

                  “ Un enfant … !

*

La femme est debout, les bras ballants. Au bruit de la porte plus largement ouverte, elle a déposé la corbeille à pain et s’est retournée, d’un lent mouvement circulaire, précautionneux. Elle comprend que l’autre sait, que c’en est fini de l’asile ; qu’il lui faudra, dés ce soir peut-être, reprendre la route. Résignée. Heureuse d’avoir eu ce court temps de répit. Elle fait face, calmement et sans espoir.

             – C’est pour quand ? interroge la vieille dame.

La jeune femme hésite, et Camille prends cette hésitation pour de la peur. Elle continue :

          – Il faut … Je crois qu’il faut vous préparer, voyez-vous.

          – Je ne sais pas

          – Moi non plus. J’ai entendu dire …  Avez-vous vu un médecin ?

Elles se regardent.

         – Non, dit la femme en blanc

           – Donc, d’abord, le médecin. Cartier, je le connais, on lui téléphonera demain matin. Et puis, il y a, mon dieu la layette, le berceau, des choses nécessaires, indispensables : nous irons voir ce qu’il y a au grenier, si cela vous convient. Ce qui manquera, on s’arrangera.

          “ Vous savez que je ne suis pas riche, mais je vendrai le collier, on y arrivera, reprends Camille. Mes amis sont morts, je suis seule, et dans cette grande maison, il y a tellement de place. Si vous voulez. Si cela ne vous fait pas trop peur. Pour l’enfant, pour vous. Nous pourrions essayer, au moins essayer ; au moins jusqu’à la naissance. Vous serez à l’abri, ici ”

Elle est sortie de l’ombre et se redresse, soudain rajeunie, active, péremptoire :

         – Et d’abord, vous allez vous installer au premier étage, dans la chambre bleue, celle qui donne sur le verger : c’est la plus ensoleillée. Et ces escaliers sont si hauts. Peut-être vaudrait-il mieux aménager une des pièces du rez-de-chaussée ?

Des ombres se lèvent dans la pièce, Grand mère Claire et son collier, Grand-père Urbain, badine en main ; la pauvre Betty et son visage ravagé par la peur, par le désespoir  retrouvée deux jours plus tard noyée dans le petit étang : elle n’avait pas su aller plus loin, pas voulu, pas pu, Camille s’en souvient maintenant. La pièce se rempli de fantômes inoffensifs, ses parents morts de chagrin peu de temps après ses frères disparus au champ d’honneur, comme disaient les journaux de ce temps-là ; et la vieille dame frissonne de colère pour le mensonge, l‘horrible mensonge de ces jeunes vies fauchées sans que personne ne sache pourquoi. Ils sont là, tous les absents, silencieux comme toujours, ceux qui vivent à ses cotés, depuis si longtemps disparus. Ils arrivent en foule, par les portes et les fenêtres, ils passent à travers les boiseries, ils l’entourent avec des gestes étonnés, ils demandent des explications, muets, impuissants ; et elle les repousse, les renvoie au néant, flamboyante. Dangereusement vivante.

Elle rassemble vivement un nouveau couvert, pose assiette et verre sur la table, face à son fauteuil, avance un autre fauteuil, invite l’autre à s’asseoir ;

– Je m’appelle Camilla, dit-elle, et vous ?

– Moi, c’est Marie

Elles se sourient pour la première fois.

* * * * *

2

Suit une longue période de soleil et d‘attente.

Camille pense que pendant toutes ces semaines, il n’y a eu ni pluie, ni brouillard, et pourtant on est rentrés et sortis de l’hiver. C’est comme un long printemps rempli de gazouillis et de chants d’oiseaux. Maintenant, c’est juin, l’été bientôt.

Elles ont repeint la nursery en vert amande très doux et descendu du grenier la bercelonnette qui a recueilli tous les nouveau-nés de la famille pendant trois générations. La dernière survivante secoue les rideaux de dentelle, effrangés, jaunis, retrouvés au fond d’une malle.

     – Nous ne pourrons pas les utiliser, regardez dans quel état ils sont.

Marie s’approche, lourde de toutes les futures naissances du monde. Un grand rayon de soleil passe par la fenêtre sud, celle qui donne sur les mélèzes.

     – Je les laverai à l’eau froide, ces rideaux ; avec du savon en copeaux. Nous les répareront. Ils sont magnifiques. Un berceau de princesse.

     – Cependant, pour l’hygiène…, a commencé Camilla en hésitant.

Et l’autre a souri largement, des lèvres et des yeux,  et elles ont ri ensemble comme elles le font de plus en plus souvent. La maison résonne de rires et de bavardages. Camilla hier soir a ressorti les vieilles partitions. Ce matin, Marie a téléphoné à l’accordeur.

     “… Les grands mélèzes en Malaisie.” chantonne Camilla.

*

L’ombre se referme soudain sur elle. Il avait neuf ans et écrivait des poèmes, qu’il lui dédiait :

“Les grands mélèzes      de Malaisie       ne sont à l’aise     qu’en chauds pays

  “ Bleuis de froid     dans l’air givrant      ils vont par trois     au fond des champs.

“  Les grands mélèzes       de Malaisie     s’en vont mourir     en froid pays,   bleuis de neige     et noirs d’hiver,     les grand mélèzes  …  de Malaisie  s’en vont grandir     vers la lumière “

Il n’arrivait pas à trouver un dernier vers satisfaisant. Il essayait à longueur de journée. Elle le revoie sautant sur un pied, dans le grand hall au carrelage blanc et noir, et chantonnant “ Les grands mélèzes…” Ils en avaient fait une comptine qu’ils chantaient en duo en riant aux éclats sans jamais trouver la rime essentielle pour la terminer.

*

          – “ Nous l’appellerons Luciole” a déclaré Marie lorsqu’elle a senti hors d’elle la forme humaine, lisse et soyeuse, posée sur son ventre nu, au bout de toutes ses peines. Elle a appelé Camilla qui attendait craintive de l’autre coté de la porte, en déchirant des kleenex sans s’en apercevoir. Cette idée de refuser l’hôpital ! “Je serai mieux ici, je… Vous devez être là. Il, elle, enfin. C’est un peu vôtre…” . Elle a buté sur “enfant’ et terminé : “ …un peu votre attente aussi.”

Camilla s’est refusée à fondre de plaisir. Au contraire, elle a froncé les sourcils, et prit sa voix grondeuse, son ton de commandement :

           – Marie ! C’est insensé. S‘il arrivait quelque chose  je me sentirais responsable, je ne me le pardonnerais jamais. ”.

Mais l’autre l’a aussitôt noyée dans son regard de grand lac tranquille :

           – Non, il n’arrivera rien de mal, faites moi ce plaisir, ne refusez pas ; je ne veux pas me séparer de vous “

           – Mais ne soyez pas sotte, voyons : je viendrai à l’hôpital avec vous, je resterai le temps qu’il faudra, je…

          – Il faut qu’elle naisse ici. C’est le début de la lumière, vous comprenez ?

Elles l’ont appelée Luciole, la nouvelle née fragile, brillante de tous les espoirs dans ce beau soir d’été. Celle qui a repoussé les ombres. La vieille dame et la  jeune maman savent qu’elles touchent, la regardant, le cœur du bonheur.

________

Lise Genz – 2010 – 2013

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La première partie du texte a été publié en 2010 dans le numéro 1 de Diptyque, Editrice & Chef-de-Publication : Florence Noël, (Belgique), sous le titre « Le nom de l’Ombre ».

4 Commentaires Poster un commentaire
  1. Dans le vent de CONTRASTES, une longue mini-nouvelle, ça prend plusieurs minutes pour la lire en entier, je vous préviens. Commencée (partie1) en 2010, je n’etais pas satisfaite de la chute, Je l’ai continuée pour l’adapter à notre jeu d’Avril, c’etait la conclusion que j’avais en tête quand je l’ai commencée, mais le texte devait s’inscrire alors dans le thème du magazine, « ombres »…
    Ca se voit que je n’aime pas l’ombre ?

    12 avril 2013
  2. Lise #

    Oops, avec notre jeu à douze-mains, je crains bien que les textes du mois ne soient ensevelis aux oubliettes … personne n’a lu ma longue mini-nouvelle ?

    Personne n’a envie d’ecrire quelque chose sur les CONTRASTES ?

    19 avril 2013
  3. Ma' #

    Si, si je l’avais lue et étais même persuadée d’avoir mis un mot dessous pour dire que j’aimais bien ce jeu d’ombres et de lumière ….
    Je cogite sur mon texte d’avril… Cela sortira avant la fin du mois 😉

    19 avril 2013
  4. Lise #

    on a tout le temps — hi hi hi !! je fais comme toi, j’essaie d’ecrire qq chose de moins long que d’habitude —- chaud et froid, comme contraste, cette fois.

    19 avril 2013

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