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J de Mai 1/ Deux, je vaux, par Jaleph

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—Dis Anne, ne vois-tu rien venir ?

—Si, une deux chevaux.

—Oui, elle se dirige vers nous, dans le soleil qui poudroie.

—Et l’herbe qui verdoie.

—Espérons qu’elle ne nous passe pas sous le nez.

—Et à notre barbe.

—Bleue.

—Elle serait plutôt vert-de gris cette 2CV.

—Ou olive.

On poursuit notre conversation autour de la définition de cette indéfinissable couleur sortant des sables. La voiture s’est arrêtée au ras de nos tongs.

—Vert embrun, année 1961. Modèle Sahara, vendu en Suisse. Le Sahara en Suisse, qu’ont-ils dans la tête, ces gens du marketing ?

Leur 2CV a en effet un petit côté aventure, avec ses garde-boues arrière découpés et surtout la deuxième roue de rechange posée sur le capot avant. C’est le passager qui nous a interpellé, coude à la portière à travers la fenêtre rabattue vers le haut comme un bord de chapeau, sourire démesuré. J’y réponds en me penchant vers lui. Le chauffeur arbore le même sourire, le même visage, le coude calé de même à sa portière. Ils sont semblables et symétriques.

—Oui, nous sommes quelque peu jumeaux, sans être frères.

Nous pouvons monter à bord. Pas de siège arrière. Le chauffeur l’a laissé en Suisse, pour faire de la place, pour ramener des souvenirs. Ils en sont heureusement au début de leur voyage exotique. Marrakech sera pour dans une semaine. On se case comme on peut, les fesses sur la tôle, le dos appuyé sur les sacs à dos, les yeux à la frontière du visible, des collines ocres qui défilent, un arbrisseau, un humain sur son âne et surtout, ou que se dirige le regard vers le haut, le ciel très pâle, celui de toutes les canicules. La capote a été roulée, les cheveux volent en tous sens, nous arrivons en vue d’un marché, crient-ils pour couvrir le vent et les trépidations du petit « flat-twin »de la Citroën. Des camions nous croisent ou nous dépassent. On n’atteint pas le 50km/h, louvoyant entre les nids de poule. Mais nos hôtes roulants n’ont pas l’air pressés. La poussière blonde soulevée par les roues des camions nous envahit. Il faut faire halte au marché, le passager propose une cagnotte. Acheter quelques fruits, quelques pains tout plats, boire trois thés menthe, manger debout, suants au soleil.

Ils ont quitté la Suisse depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, ils n’ont pas d’agenda. Ils font des petits boulots pour avancer, manger et fourguer de l’essence dans « Gertrude », comme ils l’appellent. Ils sont sosies dans le physique et dans l’esprit.

Nous nous sommes quittés à Essaouira. Les deux gars voulaient traverser la vallée du Dadès et les gorges du Todra. De ce temps-là, les routes qui les joignaient n’étaient pas asphaltées. Nous en plus, leur deuche aurait été trop chargée.

Nos routes se sont croisées trois fois encore. Deux fois au Maroc et une fois en France

C’était en 1971, ce n’était pas notre bagnole. J’aurais aimé qu’elle m’adopte. 

3 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lise #

    Merci pour ce texte de lancement du jeu de Mai, je m’y voyais aussi, assise à même la tôle dans la deuche ! j’en ai eu une, dans cette couleur approximative qui mariait allègremenet le gris, le vert, et le brun. Increvable, tout ce qu’il fallait pour les routes des sables.

    3 mai 2013
    • Héhé, j’ai les souvenirs en poche de trois deuches dont une de cette couleur, capot crénelé et essuies glaces mécaniques couplés sur la boîte, à actionner manuellement à l’arrêt, grâce à une molette intra-habitacle. Vitesse maxi 75km/h. Parfait pour le permis à point, mais il n’existait pas encore. Avec quelques copains, nous avions reconstitué cette deuche à partir de deux modèles identiques qui traînaient chez un démolisseur. Prix demandé par le brave gars: l’équivalent de 50€. Tout un programme.

      3 mai 2013
  2. Lise #

    C’est vrai qu’elles n’etaient pas chère : la preuve, la mienne, j’avais pu la payer sans demander un sou à mon père, ébahi ! Et moi fiérotte un peu, tu penses !!

    3 mai 2013

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