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Jeu de Juin 4 / Les vacances de Jasmina, par Lise

ecritoire vacances jasmina

“Les vacances, ah … “

Nous sommes sous la véranda, à l’abri du vent et du soleil.  Jasmina est assise dans un rocking-chair, et se balance. Elle est vêtue de clair, je ne l’ai jamais vue en sombre, même après la mort de ses parents, même après le départ de son mari, même après l‘abandon de ses enfants. Même après la fête de ses nonante ans.

Elle a toujours porté l’uniforme bleu clair des employés du domaine, et quoique elle ait cessé de travailler depuis des décennies,  elle a gardé le costume, la jupe longue à mi-mollet d’un bleu céleste, le corsage blanc, la longue blouse de travail recouvrant le tout, arrivant à mi jupe, “powder blue” , d‘un bleu très clair avec ses initiales brodées en bleu marine.

J’aime venir chez elle au petit matin, par les jours calmes, lorsque nous pouvons entendre, venant de notre gauche, le ressac des vagues sur la plage. J’apporte les petits croissants, j’aime boire avec elle le café dans les tasses jolies qui lui furent offertes il y a vingt ans, le jour où elle est partie à la retraite ; j’aime me prélasser dans la balancelle accrochée aux poutres de la véranda ; et par-dessus tout, j’aime l’écouter.

Un mot suffit pour lancer une histoire, une petite phrase la transporte sans effort vers un temps qui me semble à moi remonter au déluge. Ce matin, j’ai dit sans y penser :  “ Je serai en vacances dans trois jours…” et la réponse a jailli, exclamatoire, en trois petits mots : “ Les vacances, ah ! « 

Elle se recueille une fraction de seconde, puis, elle commence par un petit rire, une façon légère et gracieuse de secouer un peu la tête, comme pour se moquer de ce qu’elle va dire, une manière de me mettre en garde, de m’annoncer que son histoire n’a pas tellement d’importance, que tout cela est fini, c’est  passé,   » n’est-ce-pas, c’était ainsi de mon temps, tu ne dois pas être triste, promets-moi, jure-moi que tu n’en feras pas une montagne,   je te connais « , me disent ses grands yeux malicieux,  » tu vois du malheur partout, mais ce n’était pas ainsi, nous étions heureux, tu sais, à notre manière, qui n’a rien à voir avec ce que vous vivez aujourd’hui, et vos vacances que vous confondez avec voyages, ah la la … “

Me disent ses yeux, sans paroles, et je m’incline, il n’y a plus que cela à faire, s’incliner, se mettre en position d’écoute, vas-y, Jasmina,  raconte-moi, tu en meurs d’envie ; les mots sont au bord de tes lèvres, tu sais que nous rirons dans une heure ou deux, tu sais aussi que tes mots me suivront toute la journée et plus encore, tu sais que nous allons une fois de plus cimenter entre nous quelque chose que nous nommons amitié faute d’avoir trouvé un autre nom. Tu sais que nous tissons ensemble la toile de la vie, tes mots en fil, mon écoute en contre-fil.

“ Les vacances, j’en ai si souvent rêvé, dit-elle…”

“ Nous avions des jours de liberté, tu sais, un par semaine, le dimanche.  Nous avions aussi les jours pour les fêtes, pour les mariages, pour les naissances. Ta grand-mère n’était pas méchante, ton grand-père était un homme juste : ils ne nous voulaient pas de mal. Mais si nous avions parlé de vacances, ils n’auraient pas compris, ils n’en parlaient jamais. Ils n’en prenaient pas eux-mêmes. Nous ne savions pas ce que c’était. “

“ Tout a commencé l’année où ta mère est revenue de Paris avec sa cousine Clara.  Elles organisaient des fêtes, des tournois de tennis, des randonnées en voiture, en vélo, en scooter, et des parties de bateaux. La maison était toute en l’air, nous étions envahis par une colonie d’oiseaux migrateurs, garçons et filles dont le seul point commun était les vacances.  Un état spécial dont je ne savais rien, sauf qu’il apportait un surcroît de travail à ceux qui n’avaient pas la chance d’en avoir. »

 » Je me souviens que j’ai commencé alors d’en rêver, d’abord lorsque j’étais seule, le soir ; et puis peu à peu dans la journée, en repassant, en cueillant les fruits, en épluchant les légumes. Ça commençait toujours par les mots magiques : “ Si j’étais en vacances … “ et le reste suivait docilement, les couleurs, les formes, une maison rose à flanc de colline, un jardin  et des rosiers, un chemin qui descendait à la plage. Une véranda, et un rocking-chair, le bruit des vagues, le ciel tendu en soie bleu au dessus des pins, les mouettes jacassantes. Et dans tout cela, qui me semblait le paradis, ne rien avoir à faire d’autre que laisser le regard se poser sur les choses, et admirer. “

Elle s’arrête et me regarde, toujours malicieuse :

– Et tu vois, je les ai, maintenant, mes vacances ; et  depuis si longtemps que je n‘en rêve plus jamais. J’y suis au milieu, j’en suis entourée, exactement comme je les imaginais, mes vacances, dans une maison rose, avec les mouettes, et les pins, et la mer.

 » Verse-moi donc une autre tasse de café . “

______________

PS : cette histoire se passe aux USA : les entreprises américaines n’ont aucune obligation légale en matière de congés payes. Cependant, 90 % d’entreprises offrent quelques vacances a leurs employés, la plupart sur ce schéma :  5 jours ouvrables par an, pendant les 4 premières années de l’employé. Puis 10 jours ouvrables par an ; et, au bout de 10 ans, l’employé a droit à 15 jours ouvrables.

___________________

Lise Genz, 14 juin 2013

3 Commentaires Poster un commentaire
  1. Lisa #

    heu, j’oubliais, on travaille 40 heures et on a aussi 2 jours de repos par semaine. Ces jours de repos, dans certaines entreprises, ne sont jamais donnés consécutivement. Dans certaines entreprises (construction, jardinerie) un calendrier est établi, avec défense de prendre des vacances pendant les mois d’été, de juin à fin août.

    14 juin 2013
  2. madamedekeravel #

    délicieux !
    ton texte, pas les commentaires dessous… 😦
    c’est horrible de ne pas avoir de vacances ! comment voir ses enfants ? ses parents ? ses amis ? je frissonne rien que d’y penser ! ça ressemble à de l’esclavage je trouve.

    15 juin 2013
  3. Lise #

    Non, pas l’esclavage, mais non. Mais enfin, j’avoue que c’est tres bizarre, dur à accepter au debut. D’ailleurs : ma crise, la première fois que j’ai été confrontee à ce truc, tu peux pas savoir ! je voulais revenir en France illico.

    Mais on s’y fait, on s’y fait meme tres bien. Faudra que j’explique ça un jour.

    Oui, les enfants et la famille – alors, que bizarrement, ici encore, la famille a une très grande importance et il y a beaucoup de réunions de familles, par exemple, chez nous, il ne se passe pas un mois sans que nous soyons tous réunis. Va comrpendre.

    Trop quand les enfants sont [petits : ils sont hyper-chouchoutés, demande à Ariana, tu verras.

    Et puis, par je ne sais quelle aberration, paf, lancés hors du nid avec parfois rudesse au moment de l’adolesce.

    D’ou les crises et les abus que l’on sait (drogues, fugues, suicides ) et la règle voulant que les Djeunes ne soient pas, par exemeple, jugés aptes à « boire » ( vin, bières, champagnes ) avant 21 ans – mais peuvent aller se faire tuer à la guerre du moment à partir de 18 … mhummmmmm ? J’ai mis longtemps à l’accepter. je ne suis pas sùre d’y être arrivée, mais je me conforme. Parce qu’il y a des sujets plus graves pour lesquels il FAUT se battre – et les journées n’ont que 24 heures ici aussi.

    Je me suis régalée d’écrire ce texte, merci pour le sujet, madame . Et Merci pour ta lecture.

    15 juin 2013

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