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Jeu de Juillet 3 / Ma chère Lucette, par Ma’

Ma bien chère Lucette,

Il n’y a qu’à toi que je peux dire ce que je vis ici. Je sais que tu ne m’en tiendras pas rigueur et que tu sauras trouver les mots pour adoucir la vérité auprès de notre mère, de ma tendre Marie et de notre petite Louison. Je sais aussi que malgré tout, tu veilleras sur elles trois et que tu trouveras les ressources nécessaires pour que la vie continue si jamais…

Je ne sais pas si cette lettre te parviendra ni si tu pourras la lire dans son intégralité. Nos officiers interceptent le courrier, le relisent et le censurent. C’est mon camarade Emile qui part en permission qui va essayer de poster celle-ci depuis l’arrière. Je n’ai aucune idée de quand ni même de si j’aurais un jour une permission. Lui, c’est parce que ses 3 frères sont restés au champ d’honneur comme ils disent alors il lui est permis de retourner embrasser sa vieille mère qui ne vit pas bien loin d’ici.

Notre village me parait bien loin, mais c’est surtout la présence bienveillante des miens qui me manque aujourd’hui, et le silence après le travail des champs l’été quand il ne reste même plus le chant des cigales car le soleil a quitté l’horizon ou bien quand à cette saison la neige recouvre tout et que l’on a l’impression qu’aucun son ne peut plus sortir de terre.

Nous n’avons pas de silence ici, jamais… En permanence, nous entendons les ordres des supérieurs, que couvrent les coups de feu, les éclats d’obus, les cris des blessés. La terre a pris une drôle de couleur également, et je me demande ce que les paysans d’ici pourront bien y faire pousser quand tout cela sera fini. Car je garde l’espoir que tout cela finisse un jour, et je prie chaque fois qu’il m’est possible pour connaître ce jour. Il m’arrive de douter cependant et j’espère que le Seigneur saura faire preuve d’indulgence quand je me présenterai devant lui.

J’aurais voulu te raconter pour tenter d’exorciser ce que je vis et là, devant cette petite feuille salie par la boue qui nous entoure, je ne trouve pas les mots justes. Ou plutôt si, je les connais les mots : peur, crainte, angoisse, terreur…  Plus le temps passe et plus je vois de braves gars tombés autour de moi, des fils, des frères, des maris, des pères… comme moi… Quoi qu’il arrive dorénavant, je sais que je ne rentrerai pas entier. Une partie de moi sera restée ici, dans ces paysages dévastés, dans ces trous boueux, dans ces forêts déracinées, accrochée sur les barbelés des tranchées, ensevelie dans les galeries, éparpillée par les obus…

Alors voilà ma Lucette, il faut que doucement tu prépares Maman, Marie et même la petite Louison à ne pas me retrouver tel que j’étais, qu’elles sachent qu’en revenant j’emporterai des fantômes avec moi… Je compte sur toi ma Lucette.

Je vais faire un autre courrier pour notre chère mère et ma tendre Marie par la voie officielle. Il devrait arriver à peu près en même temps que celui-ci. Comme cela tombe au moment de ta fête, tu pourras leur dire que c’est pour cela que tu as eu un courrier spécial.

Je t’embrasse bien fort ma Lucette,

Ton petit frère Léon.

un commentaire Poster un commentaire
  1. Lise #

    Triste et pourtant elle a pu être écrite par des milliers de soldats , en tout temps et en tous lieux. Merci pour cette 3ième lettre de Juillet, Ma’

    6 août 2013

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