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Jeu de Septembre 7 / Prince George, par Jaleph

Old railway bridge Prince George, Canada

Old railway bridge Prince George, Canada

Cela se passa en 1980, fin octobre ou début novembre, je ne m’en souviens plus clairement.

J’avais été pris en stop par un jeune gars qui pilotait un truck de couleur noire. Ce genre d’énorme 4 x4 verticalement tout plat de tous les côtés. Dans la benne à ciel ouvert, j’ai rejoint une demi-douzaine de jeunes qui voyageaient sous le même mode. La prise en charge avait été faite dans la plaine, non loin de Vancouver dans l’état de Washington. Je n’avais pas plus étudié la route. J’envisageais seulement admirer les forêts, l’explosion des érables rougis par l’été indien. Je fus servi. Calés à l’arrière du truck, nous avons roulé plusieurs heures vers le nord. Le soleil déclinait et la température de concert. Les derniers rayons d’un soleil froid se rétractèrent pour faire place à la nuit. Avec le recul, j’ai le sentiment que cela se fit sans délai. Que sont les souvenirs, ces passerelles ?

Il faisait nuit noire quand nous sommes arrivés à Prince George, dans l’état de Colombie Britannique.

Nous nous sommes entraidés pour descendre du plateau du gros véhicule. Nous étions  tétanisés par le froid. Mes compagnons de voyage habitaient cette ville et savaient quelle direction prendre pour réchauffer leurs corps. Il me fallut plusieurs minutes pour  recouvrer mes esprits et l’usage de la parole. Quand je la retrouvai, ils étaient tous partis, les voyageurs, le chauffeur et son véhicule. Seul dans cette rue déserte, j’ai d’abord marché  pour trouver un lieu de refuge. Je n’en trouvai aucun. Une couche de neige gelée rehaussait les trottoirs. Très vite je trottinai pour me réchauffer et ne pas geler sur place. Avec le départ du 4×4,  toute lumière avait fui la ville. Seule la neige durcie renvoyait un chouia de luminescence céleste. La fatigue me harcelait, piquait mes décisions de ses dards venimeux. Mon sac sur l’épaule et l’esprit en rade je ne vis alors qu’une issue possible : quitter la ville au plus vite pour planter ma guitoune dans le premier coin de verdure blanchie. À l’aller, l’approche de la ville s’était faite sans transition et je m’assurais de pouvoir trouver un endroit afin de planter ma tente dès que j’aurais passé la rivière. Recroquevillé dans la benne du véhicule, aux dernières lueurs crépusculaires, je me rappelais avoir traversé un pont à l’aller. Cette fois, je marchais en sens inverse. La reconnaissance des lieux s’avéra aléatoire dans l’obscurité. Je me dirigeais grâce au bruit tumultueux de la rivière en contrebas de la route. Elle devait être fort large, je distinguais vaguement les premiers contreforts qui dessinaient la berge opposée. Je m’en rapprochais. Je distinguai un pont grâce aux entretoises métalliques qui se découpaient sur des stratus gris. Ce pont ressemblait-il à celui que nous avions emprunté à l’aller ? Je n’en étais par certain mais à cet instant je me répétais qu’il fallait quitter le bitume au plus tôt, quitte à corriger ma route  le lendemain, à la faveur d’un jour nouveau. Quand-même, était-ce le même pont ? La suite allait m’apprendre que ce n’était pas le cas. Lors du trajet en plein vent glacial à bord du 4×4 puis à pied en sens opposé, le froid m’avait trop trituré les méninges pour y réfléchir correctement.

Ce pont métallique était divisé en deux parties. Celle de gauche était destinée à la traversée des voitures, la partie située à ma droite était un chemin de fer à une seule voie réservée aux trains. Je supposais qu’ils étaient à destination de la gare de Prince Georges. Mon sac sur le dos, j’allais m’engager pour une traversée d’aveugle. Mais pas tout de suite. J’ai attendu plusieurs minutes. Venant en sens inverse, trois voitures  ont traversé le pont, leurs phares me permirent de deviner le trajet rectiligne. Le passage était trop étroit pour m’engager à pied du côté véhicules, rien n’avait été prévu pour les piétons de ce côté du pont métallique. Je doutais de la justesse de mon choix mais taraudé par le gel, je me suis engagé sur la voie du chemin de fer. Dans les premières dizaines de mètres, tout se passa bien. Après quelques encablures à tâtons, le passage piétonnier se confondit avec les rails du chemin de fer qui empruntait le même pont. Je sais, je n’aurais pas dû poursuivre, il aurait fallu que je fasse demi-tour. Je n’étais plus moi. La prudence avait laissé la place à l’irrépressible besoin de quitter la ville. J’ai continué à marcher, encouragé par une déchirure nuageuse qui laissait jouer des fragments de lune sur la rivière en contrebas. J’estimai mon trajet sur le pont à un tiers de sa longueur quand la voie du chemin de fer se dissocia du terrestre pour surplomber la rivière. Je n’avais plus d’autre choix que de poursuivre ma route en marchant sur les traverses de bois. Je craignais à chacun de mes pas de glisser dans l’entretoise, l’horrible chute s’ensuivant vingt mètres plus bas. J’aurais pu faire demi-tour. C’est après coup que je me le suis dit et j’y pense encore aujourd’hui. Je n’étais vraiment plus dans mon état normal. De poutre en poutre, je calculais la longueur de mes pas en observant les remous de l’eau scintillante sous le spot de la lune. A ma gauche, les reflets des phares de quelques rares voitures  me permettaient de jauger de ma scabreuse situation. Tous les vingt mètres je m’arrêtais pour observer le profil des rails, essayant de déceler si aucun train n’arrivait dans un sens ou dans l’autre. Je craignais de ne pas l’entendre arriver; sous mes pieds, la rivière faisait un bruit d’eau trébuchante et de roches malmenées. Régulièrement, le bruit assourdissant de réacteurs d’avions au décollage venait de l’autre côté de la rivière, sur ma droite. A l’estimation, après plusieurs longues minutes, je conclus que j’avais dépassé la moitié de la longueur de cet ouvrage. Une consolation: la présence d’un garde voie métallique sur lequel j’aurais pu m’appuyer à ma droite côté rivière si une locomotive venait me saluer. Pour plus de précaution, j’avais inversé le portage de mon sac en le portant sur l’avant du corps. De cette façon je pouvais laisser plus d’espace dans mon dos si j’avais été obligé de me pencher par dessus la rambarde. D’autre part, tous les vingt mètres environ, des échancrures permettaient de trouver un abris plus distant d’un demi mètre par rapport à la voie; ils devaient être destinés à s’y réfugier si un convoi empruntait les rails. J’ignorais à quelle vitesse il traverserait ce pont de métal. L’ensemble de l’ouvrage semblait archaïque et résonnait en vibrant à chaque passage de véhicule. Je m’encourageais en me disant qu’aucun train ne pouvait rouler bien vite sur ce tas de ferraille. Je ne traînais pas pour autant, mais courir sur les traverses de bois sans en rater une était irréaliste.

De quelle façon j’ai dormi ensuite est une autre histoire. C’était dans un bosquet voisin du terrain d’aviation.

Au sortir de cette nuit-là, j’eus l’impression d’avoir gaspillé une de mes sept vies de chat.

9 Commentaires Poster un commentaire
  1. Mamannnnnnnnnnn et il nous écrit cela aujourd’hui qu’on se gèle ici avec un petit tout petit 10 dehors … alors, j’imagine, Prince George, ouille…
    Atmosphere idéale pour nous précipiter a ta suite sur le fameux pont
    Aucune idée du temps mis pour le traverser ?
    Il en a fait des ravages, Kerouac, avec son « on the road  » , hein ?

    27 septembre 2013
  2. J’ai trouvé cette photo du vieux pont ( bois et métal) qui est devenu un monument historique : c’est là que tu es passé, en pleine nuit, chenapan ?

    27 septembre 2013
    • Merci pour la photo Lise. Oui, c’est bien ce pont. La photo est prise en sens opposé à mon trajet pédibus, Prince Georges doit se trouver à l’autre bout. Je comprends mieux pour quelle raison les voitures ne passaient que dans un seul sens. Elles ne se trouvaient pas au milieu mais sur le flanc de ce pont. J’étudie le texte en ce sens.

      28 septembre 2013
      • lise #

        pitanggg il me fait peur en photo et e plein jour, ce pont ! alors, imagine de nuit et en pour-de-vrai ?

        Et tu as réussi à dormir, arrivé de l’autre coté ?

        Pour le retrouver, tu fais « old historical bridge prince george » dans Google. il y a plein de photos, l’origine, l’histoire, etc.. Impressionnant.

        28 septembre 2013
        • Pas dormi du tout. J’ai attendu les premières lueurs du jour pour mettre les voiles vers des cieux plus cléments.
          Que dirais-tu si j’employais le temps présent pour ce texte?

          28 septembre 2013
          • lise #

            oui, j’y pensais – reécris-le au présent mais garde le texte ci-dessus – je veux dire, nous mettrons les 2 textes en parallèle et on mettra aux votes !
            Je suis très « temps présent » moi même. avec quelques touches au passé simple pour le relief.

            28 septembre 2013
  3. madamedekeravel #

    Le texte au passé me va bien…
    Quelle nuit ! A le lire je suis fatiguée ! 😉

    30 septembre 2013
    • Le must à décrire: ce fut la pire nuit de ce long voyage.
      Il y en eut de douces aussi, rassurez-vous, hi hi.

      Temps passé, temps présent, il en faut pour tous les goûts.

      30 septembre 2013
  4. lise #

    ohhhhhhh quelle nui-iiit !! J’ai couché en haute montagne dans des duvets directement dans l’herbe sans tente ni rien, sous des sapins et les etoiles, et dormi comme un bébé, quand je faisais les quatre cent coups, mais je n’ai jamais traversé un pont DE CHEMIN DE FER EN PLEINE NUIT … !!

    ( Lise, tentatrice ) Jaleph, mine petit Jal, tu nous les raconteras, les douces ??? )

    30 septembre 2013

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