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Jeu de September 8 / Fraser River, par Jaleph

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Texte repris de « Prince George et passé au temps présent.

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Cela se passa en 1980, fin octobre, début novembre.

J’avais été pris en stop par un jeune gars qui pilotait un truck de couleur noire. Ce genre d’énorme 4 x4 verticalement tout plat de tous les côtés. Dans la benne à ciel ouvert, j’ai rejoint une demi-douzaine de jeunes qui voyageaient sous le même mode. La prise en charge avait été faite dans la plaine, non loin de Vancouver dans l’état de Washington. Je n’avais pas plus étudié la route. J’envisageais seulement admirer les forêts, l’explosion des érables rougis par l’été indien. Je fus servi. Calés à l’arrière du truck, nous avons roulé plusieurs heures vers le nord. Le soleil déclinait et la température de concert. Les derniers rayons d’un soleil froid se rétractèrent pour faire place à la nuit. Avec le recul, j’ai le sentiment que cela se fit sans délai. Que sont les souvenirs, ces passerelles?

Il fait presque nuit noire quand nous arrivons à Prince George, dans l’état de Colombie Britannique.

Tétanisés par le froid, nous nous entraidons pour descendre du plateau du gros véhicule. Mes compagnons de voyage habitent cette ville et savent quelle direction prendre pour réchauffer leur corps. Plusieurs minutes me sont nécessaires pour  recouvrer mes esprits et l’usage de la parole. Quand je la retrouve, elle ne sert plus. Ils sont tous partis, les voyageurs, le chauffeur et son véhicule. Seul dans cette rue déserte, je me mets en marche  pour trouver un lieu de refuge mais  n’en trouve aucun. Une couche de neige gelée rehausse les trottoirs par endroits. Je trottine comme un zombie pour me réchauffer et ne pas geler sur place. Au départ du 4×4,  toute lumière a fuit la ville. Seule la neige durcie réverbère un chouia de luminescence céleste.

La fatigue de ce long trajet me harcèle et pique mes décisions de ses dards venimeux. Mon sac sur l’épaule et l’esprit en rade je ne vois alors qu’une issue : quitter la ville au plus vite pour planter ma guitoune dans le premier coin de verdure blanchie. À l’aller, il me semblait que l’approche de la ville s’était faite sans transition après avoir quitté les forêts. Je m’assure donc, dès que j’aurai passé la rivière, de pouvoir planter ma tente dans un endroit tranquille. Recroquevillé dans la benne du véhicule, aux dernières lueurs crépusculaires, je me rappelle avoir traversé un pont. Cette fois, je marche en sens inverse. Dans l’obscurité, la reconnaissance des lieux s’avère aléatoire.

Je me suis dirigé grâce au bruit tumultueux de la rivière en contrebas de la route. Elle devait être fort large ; loin, les premiers contreforts dessinaient la berge opposée.

Je me rapproche de la rivière. Je distingue un pont grâce à ses entretoises métalliques qui se découpent sur des stratus gris. Ce pont ressemblerait-il à celui que nous avions emprunté à l’aller ? Je n’en suis pas du tout certain mais je me répète qu’il faut quitter le bitume au plus tôt, quitte à corriger ma route  le lendemain, à la faveur d’un jour nouveau. Quand-même, est-ce le même pont ? La suite allait m’apprendre que non. Lors du trajet en plein vent glacial dans la benne ouverte du 4×4, le froid m’avait trop trituré les méninges pour à présent réfléchir correctement.

Ce pont métallique est divisé dans sa longueur en deux parties. Celle de gauche destinée à la traversée des voitures, la partie située à ma droite servant de chemin de fer à une seule voie.

Je suppose que les convois qui y passent se rendent à la gare de Prince Georges. Mon sac sur le dos, je m’engage pour une traversée d’aveugle. Mais pas tout de suite. J’attends plusieurs minutes. Venant en sens inverse, trois voitures  traversent le pont. Leurs phares me permettent de deviner leur trajet rectiligne sur ce pont qui me semble démesuré. Je compte mentalement pendant qu’un des véhicules traverses toute la longueur de l’ouvrage. Près de soixante secondes. Vu l’étroitesse du passage les autos ne doivent pas dépasser le trente ou maximum quarante km/h. Je calcule mentalement : la longueur du pont doit avoisiner les cinq cents mètres. Le passage est trop étroit pour m’engager à pied du côté véhicules, rien n’est alors prévu pour les piétons de ce côté du pont métallique. Une fois de plus, je doute de la justesse de mon choix mais taraudé par le froid, je m’engage enfin sur le bas-côté de la voie du chemin de fer.

Dans les premières dizaines de mètres, tout se passe bien. Mais après quelques encablures à tâtons, le mince passage piétonnier se confond avec les rails. Je sais, je ne devrais pas poursuivre, je devrais faire demi-tour. Je ne suis plus moi. La prudence laisse la place à cet irrépressible besoin de quitter la ville. Je continue de  marcher, encouragé par une déchirure nuageuse qui laisse jouer des fragments de lune sur la rivière en contrebas. J’estime mon trajet sur le pont à un tiers de sa longueur. C’est à ce moment que la voie du chemin de fer se dissocie du terrestre et poursuit sa route dans le vide en surplombant la rivière. Je n’ai plus d’autre choix que de poursuivre ma route en marchant sur les traverses de bois. À chacun de mes pas, je crains de glisser dans l’entretoise, l’horrible chute s’ensuivant vingt mètres plus bas en plongeant dans l’eau glacée ou en me fracassant la tête sur un rocher.

J’aurais pu faire demi-tour. C’est après coup que je me le suis dit et j’y pense encore aujourd’hui. Je n’étais vraiment plus dans mon état normal.

De poutre en poutre, je calcule la longueur de mes pas en observant les remous de l’eau scintillante sous le spot de la lune. A ma gauche, les reflets des phares de quelques voitures  me permettent de jauger de ma scabreuse situation. Je calcule la longueur de mes pas. Toutes les vingt enjambées, je m’arrête et j’essaye d’observer le profil des rails, de déceler si aucun train n’arrive dans un sens ou dans l’autre. J’ai peur de ne pas l’entendre arriver ; sous mes pieds, l’eau de la large rivière trébuche sur les roches malmenées. Régulièrement, le bruit assourdissant de réacteurs d’avions au décollage vient de l’autre côté de la rivière, sur ma droite.

A l’estimation, après plusieurs longues minutes, je conclus que j’ai dépassé la moitié  de cet ouvrage. Une consolation: la présence d’un garde voie métallique sur lequel je pourrais m’appuyer à ma droite côté rivière si une locomotive venait à me saluer. Pour plus de précaution, j’inverse le portage de mon sac en le positionnant sur l’avant du corps. Je laisserai ainsi plus d’espace dans mon dos si je suis obligé de me pencher par-dessus la rambarde en attendant de laisser passer un convoi. Je remarque pour la première fois que tous les vingt mètres environ, des échancrures permettent de trouver un abri plus distant d’un demi mètre par rapport à la voie. J’ignore à quelle vitesse un train traverserait ce pont de métal. L’ensemble de l’ouvrage semble archaïque et résonne en vibrant à chaque passage de véhicule. Je m’encourage en me disant qu’aucun train ne pourrait rouler bien vite sur ce tas de ferraille. Je ne traîne pas pour autant, mais courir sur les traverses de bois sans en rater une seule semble totalement irréaliste.

Au sortir de cette nuit-là, j’eus l’impression d’avoir gaspillé une de mes sept vies de chat.

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4 Commentaires Poster un commentaire
  1. lise #

    je préfère cette version, avec le premier paragraphe au passé. J’aime bien que tu perdes la parole, mais zut, quand tu la retrouves, tu n’en as plus l’usage, ça renforce l’idée-choc d’un froid intense paralysant comme il peut y en avoir dans le grand nord.

    29 septembre 2013
    • Oui Lise, on sent mieux l’action de cette façon. Amusant: après lecture du premier texte, c’est mon fils Quentin de bientôt 17 ans qui m’en fit la remarque: faut passer au temps présent, ‘pa.

      Je ne suis pas parvenu à faire mieux concernant la taille de police sur WP. Cela me semble un peu serré et ardu à lire. La taille supérieure me semble gigantesque.

      29 septembre 2013
      • lise #

        C’est parce que j’ai acheté hier quelques accessoires et au lieu de simplifier, ça complique ! grr… je vais vois ce que je peux faire.

        29 septembre 2013

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