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Le Voyant Rouge / 4 / Adrienne

Il regarde tourner le tambour de la machine. Derrière le hublot, les jeans sombres, le drap blanc, les slips, les serviettes, les T-shirts, les chaussettes, tout ça flotte dans une eau mousseuse, se mélange, se retourne, dans un ronron monotone. Il n’a pas la moindre idée du temps que ça prendra et n’a rien prévu, ni journal, ni magazine, ni musique.

Quand il est arrivé là en début d’après-midi, il y avait déjà une dame assise sur un des sièges en plastique orange, lisant un épais volume pendant que deux machines tournaient. Il a été un peu gêné de déballer son linge sale. Elle lui a souri.

– On s’y fait vite, vous savez.
– Euh… à quoi ?
– C’est votre première fois ?

En fait, c’était même la première fois qu’il mettrait un lave-linge en route. Ça devait sauter aux yeux. Elle a posé son livre et s’est levée pour l’aider.

– Vous avez bien lu les étiquettes ?
– Les étiquettes ?
– Oui, sur les vêtements. Pour savoir si on peut les laver, et à quelle température.

Il s’est mis à tripoter ses chaussettes sales. D’étiquettes, point.

– Pour les chaussettes, je vous conseillerais 30°. Pour les jeans aussi. Mais c’est mieux de les retourner.
– Les retourner ?
– Et puis de vider les poches, aussi. Tenez… On dirait qu’il y a une lettre dans celle-ci.

C’est elle, finalement, qui a tout fait, la poudre à mettre, les boutons à tourner et à enfoncer. Un voyant rouge s’allume.

– Voilà ! Vous appuyez là en fin de cycle pour l’ouverture de la porte. Vous saurez, la prochaine fois ? Sinon, il faut revenir le samedi à la même heure qu’aujourd’hui.

***

Il regarde le hublot et ce voyant rouge. La pensée d’Alice le traverse, ses paroles prophétiques. Exactement ce qu’avait dit sa mère, quelques années auparavant. Elles ne s’aimaient pas, les deux femmes de sa vie, mais elles avaient tant de choses en commun. Non, il ne leur donnerait pas raison. Il saurait se débrouiller seul.

Le regard fixé sur ce voyant rouge, avec dans les mains la lettre d’Artan, il a enfin pris sa décision. Plus rien ne le retient ici. Bientôt, il fixera un autre voyant rouge, celui d’un studio d’enregistrement londonien.

____________

Adrienne, 5 janvier 2014

20 Commentaires Poster un commentaire
  1. lise #

    D’un voyant à l’autre, ou plutôt : un voyant ajouté aux autres, car il devra continuer de laver son linge. Multiplions-nous les voyants rouges dans nos vies ?
    J’aime ton texte, je vois très bien le monsieur et la vieille dame ; mes fils jetaient pêle-mêle leurs vêtements dans le tambour, il en ressortait des nuances du plus bel effet qu’ils refusaient de porter – et que je refusais, moi, de remplacer. Au bout de trois ou quatre mauvaises expériences, ils ont compris, hi hi !

    5 janvier 2014
  2. c’est incroyable le nombre de voyants rouges que nous avons dans notre vie, Lise! je crois que je vais faire un texte sur celui de mon percolateur 😉
    merci pour ton comm’
    bises

    5 janvier 2014
  3. lise #

    hi hi et je viens d’envoyer une photo de ma rue enneigée à un ami et en plein milieu, que vois-je ? ( je n’y avais pas prêté attention en la prenant ) ? deux magnifiques signaux rouges !
    Oui, nous vivons ENTOURES de voyants rouges !

    5 janvier 2014
  4. lise #

    Mais oui, je regarde dans ta liste : ou sont passés tes autres textes ? je pars en course, et je vais rectifier ta liste au retour.

    5 janvier 2014
  5. J’aime beaucoup ton texte plein d’espoir Adrienne, et de bonté aussi…

    5 janvier 2014
  6. merci Lise, merci Ma’
    j’en ai eu l’idée en passant devant une « wasserette » (comme on ditt chez nous) où un jeune homme regardait tourner sa machine 🙂

    5 janvier 2014
  7. C’est très optimiste, pas gore du tout (private joke pour Lise, désolée pour les autres). J’imagine tout a fait la scène.

    5 janvier 2014
    • merci pomdepin 🙂
      oui, c’est résolument tourné vers l’avenir, sans doute parce que c’est le point sur lesquel je me trouve (mutatis mutandis, je ne vais pas enregistrer à Londres ;-))

      5 janvier 2014
  8. lise #

    et bien, je vois qu’on s’amuse ici ! et pendant ce temps, je cherche des sous-titres – hé là, il est presque 20 heures, je file au dodo – ben oui, je me lève habituellement vers 5 h du mat, mais à 20 heures, y’a pu person’, ma’ame
    Et v’là qui me fait penser, tiens, tiens : OU est donc passée not’ Ma’am’ de K. nationale ?

    5 janvier 2014
  9. lise #

    Coucou, Special Adrienne : j’ai retrouvé 4 textes, mai, juin, juillet et aout ! j’ai resserré quelque vis et remplacé le delco et je crois que tout fonctionne desormais sur du velours – dis moi s’il y a encore des hoquet dans le moteur ?)

    6 janvier 2014
  10. Wasserrette Adrienne ? Il en est une à Louvain-La-Neuve qui s’appelle « Sec Shop », hi hi.
    Je m’en souviens aussi, du bruit resté en mémoire et des odeurs dans les narines.
    A toutes et tous,Meilleurs vœux.
    La lanterne rouge.

    6 janvier 2014
  11. j’ai bien aimé ce texte (initiatique) mais je n’ai pas bien compris la fin… c’est quoi Artan ? une spécialité belge ? 😉

    8 janvier 2014
  12. Artan est un prénom serbe, Madame de Keraval 😉

    1 février 2014
  13. pardon, Keravel (j’aurais dû me relire)

    1 février 2014
    • madamedekeravel #

      Aahh ! ben je connaissais pas…

      1 février 2014

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