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Le Voyant Rouge / 5 / Dino, par Jaleph

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L’histoire semble tirée par les cheveux, soit.

En y réfléchissant, ce qui m’en semble étrange démarre sans transition: la concierge madame Grichon semblait incapable de me préciser à quel moment de la journée ou de la nuit le rectangle de plastique vert-de-gris fut fixé sur le mur, juste à côté de sa loge. Une vis à chaque coin, cela fait quatre si je compte bien, et pour les visser ces vis, il a bien fallu que quelqu’un emploie un outil pour les loger dans des trous bien ronds. J’ai vérifié vous pensez bien, la plaque se trouve fixée à un demi centimètre du mur, elle laisse apparaître la qualité des perforations : c’est parfait et ce fut donc effectué par un engin électrique genre perceuse-visseuse-défonceuse-tirbouchonneuse, enfin un machin incapable de laisser les rondes marques de son passage dans le mur, sans faire de bruit.

Or, notre assidue madame Grichon remplit exemplairement son office ; elle a baptisé sa loge : son bureau, et pour que nul doute ne s’immisce dans les conversations tournant autour de sa personne et de la qualité de son travail, elle a fait apposer une plaque émaillée « BUREAI » au-dessus de sa porte, une plaque blanche et bombée entourée d’un liseré noir qui se donne des airs de faire-part mortuaire. Lors de sa fixation porte, un malencontreux coup de marteau sur un clou du côté droit fit exploser une partie de la lettre U de l’émail, raison pour laquelle j’écris BUREAI qui comporte les différentes voyelles de l’alphabet, hormis le son O de bureau.

Et la plaque de plastique vert-de-gris ? J’allais y venir. Il y est inscrit en lettres rouges thermoformées : « Le voyant rouge se trouve au bout du couloir », l’énigmatique phrase étant complétée d’une flèche de même couleur indiquant effectivement le fond dudit couloir. Je dis énigmatique parce que vous vous en serez douté, j’y suis allé voir, au fond de ce couloir : eh bien il n’y a rien d’autre que d’un côté la porte qui donne sur les escaliers qui mène aux caves et de l’autre la porte du locataire du rez-de-chaussée, voisin de la concierge madame Grichon. Mais de voyant rouge, point.

J’empruntai l’escalier de la cave jusqu’aux portes individuelles distribuées sur deux rangées parallèles. Les murs de briques sont peint en blanc, le tout un chouia défraîchi mais propre ; rien à dire concernant la qualité des prestations de madame la concierge. Le seul téton protubérant à la base de l’escalier est l’interrupteur, mais de voyant rouge : nada.

Je ne suis pas plus curieuse que la plupart des gens, juste un petit peu pour ne pas mourir idiote et certainement moins que madame Grichon mais qui pourrait le lui reprocher, cela ne fait-il pas partie des exigences de sa profession ?

Mais cette fois, sa sagacité fut mise en défaut, elle n’avait pas suffisamment fait montre de curiosité ou d’attention pour m’éclairer concernant cette absence de voyant rouge pourtant parfaitement désigné par une flèche gravée sur son rectangle de plastique.

En quittant la cave, je me retrouvai en face de la porte du locataire du rez-de-chaussée. J’avais appris de madame Grichon qu’il s’agissait d’un homme ayant emménagé depuis peu. Mais je ne savais rien de lui. Je ne l’avais pas croisé non plus jusqu’à ce jour.

Toc-toc-toc !

« Entrez mademoiselle, c’est ouvert », fit une voix forte.

J’entrouvris timidement la porte, risquai un œil par l’ouverture et lorsque l’habitant l’ouvrit en grand, je faillis m’étaler dans la pièce.

« Je ne voudrais pas vous déranger, j’aurais juste besoin d’un petit renseignement », lui dis-je.

– A mon tour, je ne voudrais pas vous offenser mais pour les renseignements, rien ne vaut l’encyclopédie de la concierge.

Je ne fus pas sûre de bien comprendre et pour faire diversion, je biaisai en lui demandant comment il savait que c’était une demoiselle qui avait frappé à sa porte.

« C’est tout simple : c’est votre façon de frapper à la porte, le toc-toc est léger, pas du tout comme ceux d’un homme ; je vais vous montrer. »

Là-dessus, de son poing fermé, il frappa trois énormes coups contre le panneau de bois de la porte, ce qui fit sortir de son bureau une madame Grichon complètement interloquée, qui s’époumona à travers la cage d’escalier : « Quelqu’un fait des travaux, là-haut ? »

Cela mit l’homme de fort bonne humeur et je me permis de rire avec lui, ce qui détendit définitivement l’atmosphère.

« Alors mademoiselle, en quoi pourrais-je vous être utile si le renseignement que vous cherchez a échappé à notre cerbère de service ?

– Oh, je ne suis pas toute seule à me poser la question et peut-être la réponse ne me regarde-t-elle pas. Mais je ne voudrais pas qu’une information de nature à préserver la sécurité de l’immeuble et de ses occupants soit mal comprise ou au pire, pas du tout.

Au Pire, dites-vous, pourquoi prononcez-vous au Pire ?

– Mais, parce que cela fait partie de la phrase ! Au pire, l’expression, vous comprenez ?

– Ah ! Désolé, j’avais cru que vous parliez de moi. Mon nom ne figure pas encore sur la sonnette : je m’appelle Pire, Dino Pire, pour vous servir mademoiselle.

– Me servir à quoi ?, dis-je bêtement en regrettant sur-le-champ mes paroles. C’est vrai quoi, ce ne sont pas des choses à dire à un inconnu. Même s’il n’est pas mal du tout de sa personne. Mais le monsieur resta parfaitement courtois.

– Vous servir à quoi ? Vous n’avez pas remarqué mon petit panneau dans le couloir ? Il est placé juste à côté de la loge, enfin du bureau de madame Grichon. Il me semblait pourtant bien visible, c’est regrettable que vous ne l’ayez point remarqué.

– Comment ça ? « Le voyant rouge au fond du couloir », c’est vous ? Avec la flèche et tout ?

– Ah, vous voyez que vous m’avez remarqué.

– Il y a méprise monsieur, je voulais vous demander ce qu’il signifiait.

– Le texte est pourtant simple et fort explicite.

– Peut-être, mais désolée, primo je n’ai pas trouvé de voyant rouge et deusio, concernant l’emplacement où selon vous il devrait se trouver, j’aimerais savoir à quoi il pourrait bien être utile pour la communauté de l’immeuble.

– Mais mademoiselle, le Voyant Rouge, c’est moi… moi tout simplement !

Je restai muette ; mais de quoi parlait-il donc ce bel homme ? Une caricature sexuelle s’imposa dans mon esprit, expansive. Non, ce n’était pas possible ! Il semblait tout à fait bien éduqué, il ne pouvait pas avoir expressément osé m’aiguiller vers cet endroit-là !

– Désolé mademoiselle, je vois que vous rougissez. Cela m’est déjà arrivé une fois, sans conséquence dommageable n’ayez crainte. Mais je corrige : il s’agit de mon nom de théâtre. En réalité je suis médium extra-lucide et toujours à la recherche de travail, j’ai pris l’initiative de demander au propriétaire de l’immeuble l’autorisation d’apposer cette plaquette pour indiquer aux éventuels visiteurs la direction de mon logis.

– Ah, vous êtes voyant ? Mais pourquoi rouge ?

– Cela remonte à plus d’un siècle, c’était en 1905, le 31 mars précisément. William Frederick Cody y présenta sa troupe lors du Carnaval de Paris.

– William qui ?

– Frederik Cody, vous devez connaître le personnage, il a participé à la quasi extermination des bisons des grandes plaines.

– Buffalo Bill ? Mais que faisait-il à Paris ?

– Il dirigeait sa troupe théâtrale et fit défiler ses cavaliers qui se joignirent au Cortège à la Place de la Concorde. Les indiens avaient la tête et le dos ornés de longues plumes de couleurs variées, la lance à la main. C’est du moins ce que j’en ai lu.

– Je ne vois toujours pas ce que le voyant rouge vient faire là-dedans.

– J’y arrive, nulle impatience. Il s’agissait de mon arrière-arrière-grand-père, Dino Pire. Lui-même faisait partie des gens du théâtre et il rencontra William Frederick Cody lors d’une représentation dans un grand café-spectacle de la capitale. Il s’y fit fort remarquer grâce à ses dons de voyance. En fait, il s’était surtout bien renseigné à propos du passé de Cody et lui en mit plein la vue.  Ce dernier ne fut sans doute pas dupe mais trop heureux de cette publicité, il invita mon grand aïeul à participer à sa grande parade en revêtant une tenue d’indien, sans le cheval s’entend, il en serait tombé.

– Ne me dites pas qu’il avait un voyant rouge sur la tête ?

– Vous ne comprenez toujours pas ? Mon grand parent avait été déguisé en peau-rouge. A partir de cette date, les affiches ne firent plus jamais mention de Dino Pire qu’en toutes petites lettres. Par contre, en caractères énormes, au-dessous de sa photographie, apparut dorénavant son nouveau nom de scène : « Le Voyant Rouge ».

– Que vous avez repris pour votre compte ? Mais Dino, ce n’est pas votre prénom ?

– Non, c’est Daniel. J’aimais bien Dino à cause de l’anagramme.

– L’anagramme ?

– Oui, c’est Pied-Noir, comme l’indien.

– Drôle de hasard.

– Je ne sais pas, j’hésite.

– Excusez-moi, vous êtes vraiment voyant ?

– Devinez. »

7 Commentaires Poster un commentaire
  1. lise #

    ah du bon, de l’excellent Jaleph, bon, ça valait la peine d’attendre et de t’appeler aux quatre vents du Net ! merci Monsieur !!! Une illustration, des bisons, Buffalo Bill, une lanterne rouge – heu, non … bref…

    6 janvier 2014
  2. Encore mille bonjours à toutes et tous , des voeux heureux,
    des oeufs de Pâques pour bientôt.

    6 janvier 2014
  3. ah formidable! comprendre « voyant » dans le sens de la voyance, c’est l’idée qui m’était venue dans l’espoir de faire mieux que Lise et puis j’ai abandonné parce que je ne trouvais pas de bonne histoire…
    bravo Jaleph!

    6 janvier 2014
  4. lise #

    Merci, même chose pour toi et les tiens : ici, nous démarrons l’année en beauté et nous tâcherons de garder le même rythme pendant les 259 jours qui restent.

    6 janvier 2014
  5. un autre voyant rouge, comme on ne l’aurait pas imaginé, bravo !

    8 janvier 2014
  6. Jaleph, si tu as envie de mettre une image, tu en as quelques unes (libres de droit) ici :
    https://commons.wikimedia.org/wiki/Buffalo_Bill

    8 janvier 2014
  7. Et voici un Buffalo Bill recoiffé à la mode Jaleph. Cela fait plus propre, non ?

    9 janvier 2014

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