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V R 14 / Trains (2) par Lise & Co.

ecritoire voyant rouge train 1

– Django ? On va tout recommencer. Ces gares, ces maisons, ces arbres, ces trains, ce lac, ces canards, c’est où, c’est quoi ? C’est rien, c’est nulle part. Ce n’est pas vrai, tu comprends ? On va tout reconstruire en vrai.

— EN VRAI COMME DEHORS ?

— Oui, en vrai comme dehors, mais en petit.

Comme-dehors-mais-en-petit ? Django ne comprends pas tout, mais il a depuis si longtemps l’habitude de ne pas tout comprendre qu’il écoute les explications de Clarion et les absorbe en pointillé. On va refaire le circuit ; oui. Dans le grand séjour, oui . On enlève la table, on la met ailleurs.

– Où ?

– Où tu voudras ; dans la cuisine, non ?

Ils rient, se bousculent, déplacent les meubles, roulent le tapis, défont le circuit pièce par pièce. Puis le réveil sonne et Django part en courant et en riant :

– Tu en as des bonnes idées”.

Avant de partir, il secoue la main de Clarion à lui décrocher l’épaule, chez lui seule manifestation de ravissement et d’’amitié.

Et Clarion avec au cœur, un espèce de pincement en forme de remords, pense :  » Le pauvre ! S’il savait ce que j’ai en tête… « 

*

 Django marche sur le trottoir, il vient de quitter la maison verte, la nuit tombe. Django n’aime pas marcher dans les rues quand il fait nuit, il n‘est pas sûr de retrouver son chemin, tous les trottoirs se ressemblent, et il aimerait bien que Clarion soit avec lui. Mais Clarion est toujours occupé avec le train, il a entrepris de refaire le circuit, il a tout démonté, et maintenant il remonte tout après avoir dessiné des rues et des boulevards sur le parquet avec la grosse craie blanche. Django pense qu’il aimerait bien rester dans la maison verte lui aussi. Il pourrait demander à Alicia s‘il peut rester ; elle ne pose pas des questions difficiles, il pourra lui expliquer. Il ne lui dira pas Clarion, ni qu’on a démonté tout le circuit. Il y a des choses qu’il ne doit pas dire. Il lui dira qu’il est content – elle demande toujours “ Es-tu content, Django ? “ ou bien “ Est-ce que tu serais content si je t’apportais une chemise neuve, ? “. Des choses qui n‘ont pas trop d’importance, mais il dit, oui, je suis content, ou oui, je serai content si tu m’achètes une chemise neuve. Il a l’habitude de dire des choses sans importance. Il sait que les gens n‘attendent pas autre chose. Il répète ce qui est dit, ce que les autres lui disent, ainsi il est tranquille, il n‘y a pas de questions difficile. Il a horreur des questions difficiles.

 Alicia est toujours là quand les choses deviennent compliquées, quand les gens se mettent à parler en élevant la voix et lui, Django, alors ne comprends plus rien et n’entend pas. Quand les gens parlent tous en même temps, c’est difficile de suivre, les mots s’entortillent ensemble, les choses se diluent, et ça fait un grand bruit d’eau dans sa tête.

 Avec Clarion , il n’y a jamais de bruit d’eau,. Clarion ne parle que de trains ou de manger. Avec Clarion, c’est comme avec Alicia, on est contents, la vie est simple.

*

 Après l’excitation, teintée d’un peu d’angoisse de pénétrer dans la maison verte, la découverte du réseau ferroviaire miniature installé par Django dans la grande pièce du rez-de-chaussée avait plongé Clarion dans un état de jubilation que sa captivité n’avait pas pu gommer complètement. C’était même à se demander, du moins au début, s’il n’aurait pas choisi de rester même si les portes de son lieu de réclusion s’étaient trouvées ouvertes.

A la longue, non. D’abord, il y a la séparation, l’absence : son père lui manque. Il n’avait jamais été séparé de lui, jamais dormi en dehors de leur maison, jamais passé une nuit seul. Le jour, ça va encore : il y a les trains, et, en fin d’après midi, la visite de Django, les Mac-do, les rires, le coca, les discussions animées, les boites de train. Soudain les heures passent rapidement. Mais lorsque Django repart, la solitude revient, insupportable, avec son cortège de peurs confuses et nauséeuses. Clarion a bien essayé une fois ou deux d’en parler avec Django, mais celui-ci a baissé brusquement les paupières, son visage s’est fermé et il a balancé doucement la tête de droite à gauche sans parler. Signal de détresse que Clarion n’explique pas mais dont il a perçu le désespoir, l’impasse. Il n’a plus jamais abordé le sujet de sa captivité.

 En dehors de son père, toute sa vie lui manque, aussi : l’école, les livres, la télévision, , son ordi, son violon, le chien, les deux chats, la concierge, la petite fille qui sait si bien se taire, l’épicerie du coin ; il donnerait bien trois locomotives pour entendre la sonnerie aigrelette de la porte, et recevoir en pleines narines le parfum bizarre, sournois, mélange de Roquefort et d’ail, qui règne dans la petite boutique.

 Heureusement, son naturel positif et enjoué reprennent vite le dessus : il comprend à la fois qu’il était bel et bien prisonnier de Django, impuissant à lui faire entendre raison, mais aussi que, pour une raison inconnue, celui-ci ne s’opposera jamais à ses demandes tant que celles-ci concerneront le circuit ferroviaire.

 A titre de test, il demande d’autres locomotives, d’autres wagons, d’autres portions de rails. Puis il s’enhardi : des ponts, des gares, des arbres, des barrières Django ne bronche pas et les jours suivants ponts, gares, arbres et barrières arrivent en même temps que le Big-Mac, les bananes et le coca. Les boites s’entassent sous l’escalier, et Django continue d’en ramener chaque soir. Clarion se demande comment il parvient à se les procurer .

 *

On aurait demandé à Clarion depuis combien de temps connaissait-il Django, il aurait pu répondre sans mentir depuis toujours. Django faisait partie des éléments du paysage de cet institut dans lequel le père de Clarion exerçait les vastes et imprécises tâches d’homme à tout faire. Depuis le décès de sa mère et comme plus personne ne l’attendait à la maison après l’école, Clarion avait pris l’habitude de le rejoindre sur son lieu de travail, l’assistant autant qu’il pouvait, prenant dans ce rôle un plaisir d’autant plus grand qu’il le savait partagé. Clarion ignorait tout des raisons d’être de l’institut. Pour lui, c’était un ensemble de jardins avec des pelouses à tondre, des massifs à désherber, des lampes dont il fallait changer les ampoules, des murs à peindre, tapisser, carreler ; des sols dont il fallait décoller les dalles de lino abîmées pour les remplacer par des neuves, qui tranchaient au début sur les autres, mais que les pas quotidiens finissaient par fondre dans l’ensemble.

 Il y avait des gens, occupés à quitter certains lieux pour en rejoindre d’autres. Clarion ne les voyait jamais faire autre chose. Quand leurs travaux d’entretien les conduisaient dans des pièces, elles étaient vides. La plupart des hommes et des femmes qu’ils croisaient adressaient à son père un salut de la main accompagné d’un « Salut chef ! » sur lequel Clarion n’avait jamais eu d’explication satisfaisante.

– C’est parce que je suis quelqu’un d’important ! », avait un jour répondu son
père à une question posée en ce sens. Y croyait-il vraiment ? En se rappelant la grimace dont il avait alors accompagné sa réponse, Clarion en doutait. Il préférait penser que son père avait été général en chef ou quelque chose comme ça, dans son autre vie, celle d’avant la sienne.

 Son père n’ayant jamais pris la peine de lui présenter les gens qu’ils croisaient, Clarion n’avait pas posé de question. Certains avaient l’air important, certains étaient toujours accompagnés, certains toujours pressés, d’autres un peu perdus, d’autres encore n’ayant pas l’air de savoir où ils étaient. Django faisait parti des très rares personnes de l’institut doté de la capacité de rester immobile, de n’être pas toujours en route pour un ailleurs l’attendant toutes affaires cessantes. Aussi avait-il fini par s’imposer comme un élément relativement permanent du paysage. Django n’était ni enfant, ni adulte, ni fille, ni garçon, du moins rien ne correspondant tout à fait à ces catégories. Quoique d’une taille et d’une corpulence impressionnantes, Django avait gardé un visage qu’on aurait dit emprunté à un jouet, un baigneur aux joues rondes et roses, aux yeux clairs bordés de cils de filles. De cette montagne à tête d’enfant s’échappait une voix sortie d’un orgue de barbarie, une voix babillante et flûtée, captivante.

 – C’est bien ?

Clarion avait levé la tête et reçu en plein regard la clarté un peu fixe des yeux de Django. Il avait montré le magazine :

– Ça ?

– Oui.

– Bof, oui, enfin, pas mal. Ils donnent des idées pour des circuits. Il y a beaucoup de pub. On peut faire des échanges.

– Tu me le prêtes ?

 Clarion avait pensé très vite qu’il ne reverrait sans doute jamais son magazine, mais il était d’un naturel confiant et généreux. Et puis, il en avait toute une collection dans sa chambre.

– Oui, tiens, prends-le.

– Non, c’est juste pour le regarder ici. On fait comment, pour l’acheter ?

– On s’abonne. Mon père m’a abonné pour mon anniversaire.

– Je n’ai pas de père, avait commencé Django.

Il hésitait :

– Je ne crois pas avoir un anniversaire non plus… “

Il faisait un gros effort pour se souvenir de la date, et n‘y parvenait pas :

– Ou si, je crois que j’en ai un, mais on ne nous donne pas des abonnements.

Il se souvenait soudain des pull, des livres. Et, il y avait bien longtemps, quand il était encore un enfant, de la part d’Alicia, une locomotive. Comme celles qu’il construisait à l’atelier 6.

– Écoute, avait dit Clarion, des Trains Magazine, j’en ai tout un tas, je vais t’en chercher, attends moi là.

C’est ainsi que leur amitié avait commencé, au milieu du campus de D2i, un après midi de juin, à l’ombre des châtaigniers, à deux pas de Madilan Hall.

 *

(Suite page 3)

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