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Titre Avril / Il y a des signes, par Lise Genz

Il y a des signes.

Sur facebook ce matin :  « Je t’embrasse » et une photo : M-L, la fille de mon amie d’enfance me revient en plein cœur le lendemain de l’anniversaire de la mort de mon enfant ; ce matin où je me sens un peu malade, un peu vacillante ; le jour où mon jardin de printemps se fige en glace sous dix centimètres de neige fraiche ; le matin où justement, justement, je pensais que c’est trop bête, trop indigne de nous, ces silences et ces séparations avec les vivants, et ces ruptures innommables. En seconde pensée, me voici chevauchant mon dada favori : une amitié tissée par les liens de l’enfance, un tel tissus de souvenirs denses, navette courant dans les entrelacs de nos venelles sauvages au grand soleil des jours heureux, comment, par quels malveillants prodiges ceci, dont nous chantions en duo la solidité, a-t-il pu être définitivement cassé, perdu, effacé, enseveli avant que mort – la nôtre – s’ensuive ? Il faut, faut, faut faire quelque chose. Et vite, pensais-je. M-L m’a devancée, et c’est bien. La suite sera facile.

M-L, la fille de ma meilleure amie me revient en trois mots et une photo. Un « je t’embrasse » comme elle pudique et rigoureux dans sa brièveté qui n’ira pas plus loin. Je connais l’emprise qu’elle a sur elle-même, tu penses ! Je l’ai tenue dans mes bras, petite enfant au regard grave. C’est dire si je la connais.

Fille de mon amie la meilleure ; dont je me suis volontairement séparée par suite d’évènements malheureux survenus indépendamment de nos deux volontés, ô combien indépendamment. Mais survenus quand même, ces évènements, avec leurs grand ciseaux tranchants dans le vif de l’amitié. Car c’est tendre, l’amitié entre deux femmes. C’est fragile même si parfois très fort.

Tendresse effarouchée. Recul. Obstination. Honte un peu. Entêtement beaucoup. Fierté. Crainte. Les années passent, consolident ce qui devrait retourner en poussière : imbécilité obstinée, ancrage dans la routine des jours, comment couper le silence ?

Il y a des ruptures sur lesquelles on ne revient pas “ Nous le pensions, en ce temps-là. Parce que nous étions des victimes parfaites de l’amour maternel. Parce que « nos enfants passent avant tout  » était un leitmotive à la mode de chez nous, tra la la. Et moi je disais : “ Si c’était faux ?”. Elle ne voulait rien entendre, mon amie tendre fidèle aux devoirs et aux principes. Je l’admirais. Je l’admire toujours d’avoir eu si grande foi dans les grands mots, les grandes exhortations. Je suis de la race des légères qu’un souffle disperse. Elle est de celles solidement enracinées. Les grandes amitiés, comme les grandes amours, sont faites de différences fondamentales.

“ Et si c’était faux ? “ . Il me fut prouvé par la suite, en ces quatorze ans de silence, que oui, c’était faux. Que non, les enfants ne passent pas « avant tout ». Qu’il y a ( avait ? ) des choses à préserver contre l’érosion du temps. Que « les enfants » ( certains ) partiraient et disparaitraient – et je ne parle pas de ceux qui nous furent enlevés mais de ceux qui se séparent et restent bien vivants ( merci, Seigneur ) loin de nous et pour toujours. Que l’amitié, elle, resterait présente et hors du temps. Que, lorsqu’on a la chance de la rencontrer dans sa grande pureté première, on se doit de la préserver coûte que coûte. Parce qu’elle continuera de cheminer à nos cotés jusqu’à notre dernier souffle ; tu ne peux pas en dire autant de tout le monde, même pas de tes enfants, par les temps qui courent. J’en sais quelque chose, que je clame en larmes ; et toi aussi, même si tu le passes sous silence.

Tandis que l’amitié, ça dure. Même après quatorze ans de silence. Tu vois ?

C’est au bout de longues années que j’arrive à cette conclusion J’ai retourné la question sous toutes ses faces, tu penses, j’ai bien eu le temps en quatorze ans de séparation, avec ton souvenir venant m’habiter aux minutes de la nuit, quand l’insomnie est là, dans les ruelles obscures des heures autour de minuit ; alors qu’il est déjà 6 heures du matin, chez toi, mon amie douce, et que je te sais en été sur le Couradou, en hiver auprès de la grande cheminée, car j’ai sur toi l’avantage de connaitre par cœur, avec le cœur, de tout mon cœur, la maison dans laquelle tu habites.

Au détour des venelles que nous parcourions ensemble en nos étés fureteurs, lorsque nous remontions le temps autour de la vieille abbaye moyenâgeuse, dans les ruelles du Fort loin des modes et des slogans ; dans les délicats entrelacs de nos conversations haut perchées, sautillantes, lorsque nous abordions à la fois Dieu et la vie quotidienne, dans nos mains unies et nos rires entrelacés ; lorsque nous construisions sans le savoir ce qui, de loin, fut le meilleur de nos vies, comment aurions-nous jugé cette rupture ? Nous l’aurions flétrie du regard et de l’âme, voilé ce que nous aurions fait que nous aurions eu raison, c’est tout ce que rupture mérite, c’est tout ce que nous méritons.

Nous étions préservées par le pureté de l’enfance qui ne voit pas la malfaisance et ignore la noirceur. Un demi-siècle plus tard, ton nom évoque toujours le meilleur du mon monde, un gout de miel a l’aube lorsque ma première pensée du jour va vers toi, si loin et si proche ; un sourire venu soudain à la relecture de tel livre découvert ensemble en aout 1955, l‘odeur du grenier poussiéreux revient en force à mes narines, et la chanson joyeuse de l‘orage sur les tuiles.

Des mots, des lettres, des milliers de lettres en plus d’un demi siècle d’amitié ; échange confiant par centaines de milliers de mots parcourant en ribambelles nos venelles d’enfance, en entrelacs d’abandon, rires jumeaux, émotions, découvertes, larmes, et désespoirs, enfin, plus tard, lorsque nous avons ensemble abordé aux rives des souffrances.

Rien ne nous a été épargné. Nous avons tout connu l’une de l’autre. Alors, pourquoi l’orgueil soudain, le recul, le silence ?

J’irai par les petites rues du cœur, ce soir, à l’heure où le silence s’étend et que je songe.

Je reviendrai vers toi.

_____________

Lise, 16 avril 2014

 

 

11 Commentaires Poster un commentaire
  1. Difficile de commenter ce texte, Lise; si ce n’est de te dire merci, d’avoir eu le courage de l’écrire.

    16 avril 2014
    • lise #

      On n’écrit que par courage, je crois – enfin, je veux dire : est ce vraiment un « courage » ? pour moi, écrire c’est mettre en mots ce que je suis au moment où j’écris. Il y a des fluctuances on n’est pas toujours semblables a ce que nous étions la veille, a ce que nous serons demain : ce matin, j’écris Signes, je vois Signes (je vois souvent signes, faut dire, hi hi ! ) et je me réjouis.
      Merci pour ta lecture, et merci pour ton commentaire aussi.

      16 avril 2014
  2. madamedekeravel #

    comme Jacou, je ne sais pas quoi dire…
    je t’envoie des bizzzz par dessus l’Atlantique

    17 avril 2014
    • lise #

      juge le texte, ma chère âme. la forme.
      Pour le fond, fais comme en Mai , ce qu’il te plait, hi hi !
      mon texte est-il si triste ?

      17 avril 2014
  3. Voilà un hymne à l’amitié, c’est beau Lise !
    La beauté, c’est ce qui a du caractère, a dit Rodin, c’est pourquoi même la souffrance peut être belle. C’est pourquoi ce texte est si beau.

    17 avril 2014
    • lise #

      Merci, Nœuds – oui, l’amitié est parfois difficile, parfois même blessante – mais si elle est vrai, si les fondations sont solides, tous els espoirs sont permis. Une amitié qui dure plus d’un demi siècle ne peut se briser.

      17 avril 2014
  4. Ton texte est beau, il sautille avec les deux fillettes…
    Ton texte est beau, il pleure les larmes des coeurs éloignés…
    Bises, Lise.

    17 avril 2014
    • lise #

      merci, Ma, pour ta lecture et ton commentaire. Peut-être résurrection ?

      17 avril 2014
      • Ca ne va pas tarder à être de saison en tous cas, résurrection… 🙂

        17 avril 2014
  5. Pomdepin #

    Oh, Lise, je n’avais pas vu ton texte…je suis désolée d’arriver si tard. Il n’y a que toi pour mêler aussi bien les larmes et l’espoir. J’espère de tout cœur que tu vas renouer ces liens si forts d’amitié. Très belles et douces Pâques.

    20 avril 2014
    • lise #

      Mais ce n’est pas tard, ce n’est jamais trop tard, on ne peut pas passer notre vie les yeux fixes sur cet #@#$% !!! écran de mes %$#@ !!! 24 heures sur 24 , hi hi !!
      Pour la suite à donner, je laisse d’abord passer Pâques et ses obligations familiales. Quoique j’en dise ( et pense) elles passent quand même avant l’amitié. Je me dis aussi que j’ai tort, mais …
      Donc, j’ai une semaine chargée a partir de demain 😉
      Merci pour tes bonnes paroles, et tous mes vœux pascals pour toi et ta famille

      20 avril 2014

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