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Titre d’avril / Veine, par Jaleph

VEINE.

 

Lionel empoigne le manche de la pioche, imprime un mouvement de balancier : la tête de l’outil percute le mur du fond du garage. Il frappe, sans force. Surtout pas de toutes ses forces : bien qu’il en ait encore un paquet en réserve, l’impact du métal distillerait ses vibrations dans les articulations des épaules. Il ne peut plus se le permettre. Trop amochées les épaules, par son premier boulot, la sculpture de pierres de tailles. Des croix pour la plupart, des madones larmoyantes aussi, et des angelots qui dans les cimetières, devaient répondre aujourd’hui aux attaques des gels hivernaux.

Avant, c’était le printemps de sa vie : un boulot, une femme et deux gosses. D’une certaine façon, c’est lui qui les a quittés. Pas vraiment qu’il en ait pris la décision : les instances judiciaires le firent à sa place. Il avait retrouvé sa famille neuf ans plus tard. Mais d’un côté comme de l’autre des murs, ils avaient changé. Le temps était devenu élastique, leurs visites à la prison s’étaient espacées. Enfin du côté de la liberté, ils finirent par se rencontrer moins encore.

S’il regrettait ? oui. Il avait accepté par défi ou peut-être parce qu’il s’ennuyait dans sa nouvelle profession qui ne lui convenait pas. Gardien de prison, c’est ce qu’il avait trouvé de mieux en attendant il ne savait quoi. Il avait été obligé de changer, les frappes sur les cailloux l’abimaient trop. Le temps passa.

 

Participer au casse, le préparer surtout, peaufiner le mouvement horlogique de la fuite, il en avait ressenti une telle jubilation que la seule pensée de l’illégalité de son geste ne l’effleurait plus. De son emploi de gardien de prison, il passa un contrat complémentaire auprès des malfrats. Des gars sympas au demeurant ; il les avait connu en tant que prisonniers. Avec un peu trop de copinage sur place. Après leur libération, Lionel organisa un barbecue en leur honneur. Cela se passa au cours de ces retrouvailles, en dehors des murs noirs. Ils vidèrent quelques verres de vin. Il était tard quand sa femme rejoignit la chambre à coucher. L’un d’eux présenta une idée géniale : une bijouterie jamais atteinte, mal protégée.

Mais l’informateur s’était gouré, ses révélations n’étaient pas à jour et le casse perpétré, la police n’eut aucune peine à retrouver chacun d’eux grâce à la vidéo de surveillance. Lionel en prit pour plus que son grade. Un gardien de prison qui bascule,  comprenez, faut un exemple !

 

Eldorado 1966, moteur V8 de 7 litres et 340 chevaux, première Cadillac à traction avant. Elle affiche des lignes aiguisées, superbes de rigueur et de proportions malgré des porte-à-faux démesurés et des volumes massifs. Les phares avant sont dissimulés par une trappe intégrée dans la grille de calandre, les roues reçoivent de magnifiques enjoliveurs à sept prises d’air. Le blason Cadillac entouré de sa couronne de lauriers trône au milieu du capot.

La « belle américaine » présentait un état pitoyable quand, pour quelques billets, Lionel en fit l’acquisition. Il la remit en état : les pare-chocs ogivaux déposés, de même que l’énorme calandre, plongèrent dans un bain électrolytique pour briller de chromes tout neufs. De vert-menthe, la voiture fut repeinte en blanc. Lionel proposa sa Cadillac comme voiture de cérémonie et lui-même derrière le volant en qualité de chauffeur.  De plus, il aimait pousser la chansonnette et comme souvent le véhicule était loué pour des mariages, il n’était pas rare qu’on lui demande d’exercer ses talents contre rétribution. Financièrement, il ne s’en sortait pas trop mal. Cela se passa après sa sortie de prison. C’était loin à présent.

 

Lionel donne quelques coups de pioche supplémentaires, les derniers moellons du mur du fond de son garage volent en éclat, offrant une vue dégagée sur le parking des grands magasins qui jouxtent l’arrière de son habitation. Il est temps, une camionnette vient d’arriver à sa hauteur. Deux hommes débarquent une porte de garage toute neuve et entreprennent de l’ajuster dans la nouvelle ouverture.

Le lendemain, dimanche, l’énorme parking est désert. Lionel termine sa tasse de café, rejoint son garage et s’installe au volant de la Cadillac Eldorado. Télécommande : la nouvelle porte à l’arrière de son garage s’ouvre sur le parking. Contact. L’enfer : huit cylindres s’abreuvent d’essence, goulûment. Bouton noir au centre de la console : la capote se replie dans des frémissements de toiles en frôlant le plafond.

Lionel s’est fait éjecter de sa compagnie d’assurance ; aucune autre n’a désiré le repêcher : deux accidents en dix ans mais trop vieux, le prétexte.

 

Devant lui s’étend le vaste parking. Aucun grillage, nulle entrave, le fond de son garage constituait une frontière naturelle. Première automatique : une légère poussée de la pointe du pied droit, l’Eldorado glisse lentement, carrosse brillant, creuset de tant de robes blanches et d’habits noirs, pointant les obus argentés du pare-chocs vers la lumière du jour. Derrière le volant, Lionel serre les dents, l’émotion. La largeur du parking lui fait penser à celle de ces autoroutes surdimensionnées comme on n’en trouve qu’aux Etats-Unis, du moins le croit-il. C’est sans importance. Ce qu’il vient de voir, c’est le début de sa vie, du temps où la voie était ouverte à toutes les directions possibles. L’américaines roule à présent entre les rangées d’emplacements vides. Lionel voit sa vie défiler, les artères se resserrer au fil du temps qui passe. Jusqu’à s’engager dans une rue à sens unique. C’est un cul de sac. Lionel comprend. Impossible d’y faire demi-tour, ni même marche arrière, sans aide. Il est seul. Comme dans la vraie vie, il sait qu’il doit abandonner son véhicule, s’engager à pied en tournant à droite, à gauche, dans une venelle qui serpente entre les dernières maisons. Alors qu’il s’éloigne encore, la venelle se perd en chemin.

un commentaire Poster un commentaire
  1. à Lise-Pomdepi-Jacou-Leventquisouffle, merci d’avoir lu, merci d’avoir dit.

    25 avril 2014

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