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Titre d’Avril / Photos jaunies, par Jacou

 

Masnancd (21)

– Non, la venelle de chez le Pierrot, elle passait entre la maison de Germaine et le garage de l’institutrice.
– Mais non, le garage de l’institutrice, il était pas là du tout, il était à côté des abattoirs. De l’autre côté de chez le Pierrot, c’était chez Jeanne, la couturière ; tu te souviens pas, qu’on lui avait cassé son beau géranium, en jouant au ballon, et que le fils du Pierrot, il avait tout été lui rapporter ; qu’on lui avait plus parlé, après.
– Le pauvre, qu’il est allé se faire tuer en Algérie. Quand on y pense.
Charlotte et Clémentine ont sorti les vieilles photos. Vingt ans déjà, que leur vie a basculé, un jour d’avril. Depuis, malgré les efforts d’une nouvelle vie, quelques voyages, des fêtes, les mariages, les enterrements, les baptêmes, elles n’oublient rien. Si, une chose, elles ne sont jamais d’accord sur le nom des rues, qui habitait à tel endroit, à tel autre.
Souvent elles y pensent, en parlent, mais plus particulièrement, certains soirs, quand dans le ciel dégagé, pas une étoile ne manque, que la cloche de l’église tinte, là bas, au loin, son ténu, qu’elles sont seules à entendre. Nous sommes en avril. Alors affluent les souvenirs.
La mère Fantille que l’on a dû emmener de force, qui voulait rester, mourir dans son lit, les objets vite emballés, les meubles attachés sur les charrettes ; la longue file des habitants, partant sans se retourner, les maigres troupeaux de chèvres, les cochons qui grognaient, les chiens, les chats ; la petite Mauricette qui pleurait, parce qu’elle ne trouvait plus son chat, que l’on avait dû redescendre en vitesse au village, l’appeler,regarder dans les coins et moindres recoins, pour retrouver ce chenapan en train de dormir tranquillement sur le fauteuil de la mère Viornet.
Et puis regarder l’eau sillonner les rues, envahir petit à petit les maisons, jusqu’à ce que ne restent plus que les toits de visibles. Chacun fixait son chez-soi, sans en perdre une miette, le cœur lourd. Il ne restait bientôt plus que le clocher de l’église. Quand tout fut englouti, un silence de mort se fit, troublé par quelques pleurs de bébés, et le bruit de cette eau qui montait inexorablement. Alors la petite troupe se remit en route vers le village nouveau, maisonnettes coquettes, petits jardinets, rues rectilignes.
– Et quand on s’était cachées dans la venelle qui mène à l’église, qu’on regardait l’Antoine et la Françoise qui s’embrassaient…

Mphoto-ancienne-6

 

 

2 Commentaires Poster un commentaire
  1. lise #

    un texte du terroir avant la fin d’avril, merci Jacou !

    28 avril 2014
  2. lise #

    je viens de le relire, et je le trouve de plus en plus beau ton texte, Jaccou . Triste aussi. C’est vrai qu’on en a noyé ainsi un peu partout des venelles, au nom d’un progrès dont on peut aujourd’hui se demander s’il méritait un tel sacrifice.

    3 mai 2014

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