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Calendrier 11 / Vivement dimanche! , par Adrienne

Samedi soir, elle avait déjà mis la nappe bleue et posé sur la table ses plus beaux verres en cristal, sa plus fine porcelaine et ses couverts en argent. Pour la visite du lendemain. Elle avait ses rides profondes comme ses soucis et sa volonté de bien faire. De tout bien faire comme avant. Le matin, elle avait lavé toutes les vitres et même les portes. Celle du jardin et celle de la rue.

Elle m’a envoyé au grenier chercher quelques belles échalotes. En les tâtant pour vérifier s’il y en avait de pourries, j’ai jeté un œil par la lucarne et j’ai vu que quelqu’un s’était arrêté à la grille, au bout du jardin. Un de ces hommes en gros pardessus, aux paupières lourdes et aux talons ferrés. De ces hommes qui normalement ne viennent jamais seuls. Alors je me suis dit que peut-être je me trompais.

Ça me fait toujours peur, de voir un homme à la grille. Je suis toujours inquiet. Une lettre dans la boîte, des pas qui s’arrêtent devant la porte. Un pas traînant sur le gravier. Les habitués de la maison n’ont jamais le pas traînant.

Je n’imagine pas qu’une lettre puisse apporter une bonne nouvelle. Je ne me souviens plus du temps où la vie s’écoulait sans que j’aie à avoir ces craintes continuelles. Le temps où je pouvais moi aussi franchir ces marches humides et pousser la barrière de la prairie d’à côté pour marcher au soleil.

Autrefois je me promenais dans les rues. Je passais du temps dans des cafés, des parcs, des musées. Je participais à des tournois de tennis. Voilà bientôt deux ans que je n’ai plus tenu une raquette en main. J’ai le cœur serré chaque fois que je vois mon vélo dans l’appentis. J’aurais peut-être dû m’en défaire, mais comment m’y résoudre?

Ce samedi-là, en poussant le petit cadre rouge du calendrier sur le dimanche 3 septembre, je n’osais pas encore croire que nous serions libérés le lendemain. Ni que dans la nuit, les derniers Allemands auraient définitivement quitté la ville.

6 Commentaires Poster un commentaire
  1. lise #

    tant de choses en si peu de mots , bravo et merci Adrienne. Bruxelles a été libéré le 3 Septembre 44 ? Nous n’avons pas encore assez partagé les souvenirs et récits de la seconde guerre mondiale : nous , Français, ne savons pas assez que la Belgique en a beaucoup souffert aussi.

    22 juin 2014
  2. merci Lise
    Il ne s’agit pas de mettre en balance qui a souffert le plus, ce que je constate – et c’est une sorte de constante pour tout ce qui concerne mon petit pays – c’est que nous avons aussi eu nos Oradour mais que le monde ne le sait pas.

    22 juin 2014
  3. lise #

    Justement, et tu as raison : il ne s’agit pas de « peser » la souffrance, mais tout de même, ne pas ignorer celle des autres. Surtout lorsqu’il s’agit de nos plus proches voisins.

    22 juin 2014
  4. oui Bruxelles a été libérée le 3 septembre par les Anglais et par la brigade Piron (des Belges, donc) et ma ville le 4.
    http://www.bruxelles.be/artdet.cfm/5562
    ce texte sera sur mon blog le 26 juin, avec d’autres liens, en hommage à mon oncle 🙂

    22 juin 2014
  5. euh pardon je me trompe, ma ville c’était aussi le 3 septembre, bien sûr, vu que ma Flandre se trouve sur la route de Bruxelles 😉

    22 juin 2014
  6. madamedekeravel #

    oui, l’occupation comme si on l’avait vécue… c’est bien peint !

    22 juin 2014

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