Aller au contenu principal

Décembre 2014 : L’autre fin de Chéri

« La Fin de Chéri », Colette, Paris, 1926. La première guerre mondiale est terminée. Après 4 ans d’absence, Chéri (Fred) fils de Mame Peloux, Charlotte, cocotte de haut niveau, retrouve, dans l’hotel particulier maternel, sa jeune épouse Edmée, qu’il a épousée au sortir du lit de Léa.

Dix ans auparavant, Léa, une «amie» et congénère de Mame Peloux, a initié le très jeune Chéri aux délices charnels, avant de l’aimer fougueusement ( lire «Chéri», Colette, 1920). Elle est devenue pour lui plus qu’une maîtresse, plus qu’une amie, une «Nounoune» qui lui apprends avec tendresse les lois de la vie amoureuse dans le Paris de la Belle Époque. Mais Chéri, enfant gâté élevé dans une société de femmes abandonne Léa et épouse Edmée, quelques mois avant la déclaration de guerre.

A la fin de «Chéri» nous assistons à la défaite de Léa, abandonnée, et à la fuite de Chéri épouvanté par l’approche de la vieillesse chez Léa, vieillesse encore maîtrisée dans l’ensemble mais qu’annoncent sournoisement les nouvelles rides sur la main de Léa, sèche et rêche parmi les dentelles.

Dans « La Fin de Chéri », publié6 a ns plus tard, nous retrouvons Fred de retour de guerre. Il ne s’accommode pas de la nouvelle vie parisienne. Sa mère et son épouse se sont lancées l’une dans les spéculations boursières, l’autre dans le sauvetage des blessés rapatriés sur Paris. Elles ne lui sont d’aucun secours, il les toise du haut de son orgueil avec l’impression qu’elles n’ont aucun besion de lui.

Chéri ne se sent à sa place nulle part, ne retrouve ni amis, ni intérêts dans cette nouvelle vie. Il lui manque quelque chose. Il retrouve Léa, devenue une vieille femme cuirassée de volonté de vivre. Il ne peut pas accepter la disparition de celle qu’il a aimée, celle pour qui il était le «nourrisson méchant» , celui à qui Léa pardonnait toutes les incartades, l’égoïsme, les coups de griffe, les écarts. Lea aujourd’hui redevenue maîtresse d’elle même, protégée par ses kilos superflus et ses rides, ne lui sera d’aucun secours. Elle est hors d’atteinte, et cet éloignement, loin d’amener Chéri à une plus juste conception de la vie, le précipite dans un tourbillon de fantasmes. IL veut retrouver celle qu’il a perdu, celle qui n’est plus. Il veut se retrouver dans le cocon de son enfance, de sa jeunesse. Il veut revenir l’enfant chéri, le despote, le trop-aimé, celui qui passait avant tout et tous. Il est mur pour la déprime avec son aboutissement majeur, le suicide. Et c’est la fin de Chéri.

________________

J’ai toujours souffert pour lui, toujours voulu une autre fin. Voici donc, à la suite des derniers paragraphes de Colette ( en italique) ma nouvelle fin de Chéri, made in lmg.

________________

«  Il se tournait de coté et d’autres et imitait malgré lui les contractions musculaires de l’homme qui veut sauter de haut, et n’ose.

Il s’excita à gémir tout haut, et a répéter : «  Nounoune … Ma Nounoune… » pour se faire croire qu’il était exalté. Mais il se tut, honteux, car il savait bien qu’il n’avait pas besoin d’exaltation pour prendre le petit revolver plat sur la table. Sans se lever, il chercha une attitude favorable, finit par s’étendre sur son bars droit replié qui tenait l’arme, colle son oreille sur le canon enfoncé dans les coussins … «

C’est au moment où il allait, d’un petit effort de l’index, en finir pour toujours, que la sonnerie du téléphone blanc le fit sursauter. Qui appelait, et pourquoi ? La question arrivait en vrille jusqu’à lui bien qu’il essaya, par un mouvement furieux de la nuque et du front, de l’écarter. Mais elle continuait stridente et obstinée, et Chéri, qui de sa vie n’avait jamais laissé un téléphone sonner sans y porter la main et le souffle, s’assit brusquement. Le petit revolver s’en fut valser sous le divan.

– Oui ?

Il aboyait, furieux, et la voix douce d’Edmée, lointaine, dans laquelle perçait une jovialité inconnue, lui fit suspendre le mot dur, l’ironie, le sarcasme qu’il était prêt à lancer.

– Fred, disait la voix, Fred, j’ai quelque chose à te dire, il faut… J’ai…

La voix se cassait en mille étincelles de surprises, la respiration s’amplifiait:

– Oh, Fred, où es-tu ? Il faut absolument …

– Absolument ?

Il répondait hautain, cassant, et pourtant curieux, un peu inquiet par ce nouveau langage d’Edmée. La voix arrivait jusqu’à lui, porteuse de contentement serein, de puissance nouvelle. Et puis, si elle l’appelait, c’était qu’elle avait donc besoin de lui ? Il se radoucit :

– C’est grave ? Un accident ? Ma mère ?

– Non, oui, non, dit la voix d’Edmée.

Elle se permit un petit rire, une sorte de mouvement de mots se pressant dans l’appareil ivoire et ridicule – «… je fais changer ce téléphone demain sans faute, pensa-t-il – , puis :

– Je ne dirai rien au téléphone, ce serait, ce serait indécent, voilà, dit-elle, déterminée. Viens, je t’attends.

Elle ne lui avait encore jamais parlé sur ce ton, la douce amie malmenée, mal-aimée, délaissée, trompée. Chéri se sentit rougir. «  Mais, ma parole, j’étais en train de l’oublier ! »

– Tu as besoin de moi ?

Il s’était radouci, et Edmée perçut le changement de ton, s’en empara :

– Oui

– Tu es malade ?

– Non

Il y eut un petit silence. Elle reprit :

– Non, enfin, oui, enfin… non, pas vraiment.

– J’arrive, dit-il

____________________

Lmg, 29 décembre 2014

Aucun commentaire pour le moment

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s