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Défi de mars 2015 – De Marguerite à Françoise

MAMAN seule

De Marguerite à Françoise
Tu es là, si jeune, si fraîche, lumineuse.
Mon coeur se serre à la pensée de ce qu’est devenue cette personne.
Tu es née Marguerite, un 31 mars. Aujourd’hui tu as 96 ans. « C’est beau. »disent-ils.
« Non! » Chaque fois, je me révolte. Voilà cinq années que tu végètes; parquée dans un fauteuil d’infirme.
Tu ne lis plus, toi qui dévorais des romans, toujours avide d’apprendre les nouveautés en matière littéraire; seuls les romans historiques ne t’intéressaient pas. Tu ne peux plus participer à ces jeux télévisés où tu excellais, mémoire intacte; je crois que tu aurais les réponses; mais voilà tu entends si mal, que on ne peut te laisser écouter, sans que le volume sonore n’assourdisse les autres.
Alors, tu comptes, tu remarques et fais part de ce qui te paraît insolite. Heureusement pour toi, tu parles, fais des réflexions sur la déco, les gens, la météo…tu oublies que tu as mangé à midi; tu fais semblant de ne pas savoir où est ton appartement; tu es souriante.
Le passé se mélange dans ta tête; je suis tantôt ta fille, ta soeur; tu as eu trois enfants, les miens, mon père passe te voir MAMAN et papade temps en temps, ton père te téléphone…cela s’appelle, selon la neurologue « le syndrome du compagnon tardif ».
MAMAN et papa bisTon compagnon, ce compagnon, qui t’a quittée il y a 46 ans, 46 longues années, toi, inconsolable, inconsolée, révoltée, refusant cette injustice.
Ce compagnon, pygmalion, t’as appris la musique, les écrivains, la politique, les voyages…s’occupait des courses, des paperasses, essuyait la vaisselle, vous étiez toujours ensemble.
Tu l’as connu à l’Ecole Pratique. Il est parti à la guerre. Il est revenu, une blessure à un bras, des éclats d’obus se promenant dans son corps.
Vous vous êtes mariés. Je suis née.
Native de Dordogne, tu as grandi à Bordeaux; ton père, instituteur, gravement malade. Il avait bu de l’eau gazée dans les tranchées. Il ne pouvait plus enseigner. Vous avez quitté la Dordogne, ton père, travaillant, désormais à l’Inspection Académique à Bordeaux.
Elève dans un lycée bordelais, tu décidas de t’appeler Françoise, ton second prénom. Marguerite, tu ne l’aimais pas. Est-ce parce que ta mère avait promis, à une de ses institutrices, de donner à son premier enfant, le prénom de celle- ci? Je ne te l’ai jamais demandé. Je sais que tu trouvais cela ridicule.
Ton père, très affaibli, décède à l’âge de 36 ans. Vous restez trois femmes, orphelines.
Le voisin te demande en mariage. Malgré les remontrances et pressions de ta mère: » Il est riche. », tu ne veux pas de lui. « Il est trop bête. »
Il deviendra ton beau-frère, mon oncle. Ta soeur ne travaillait pas bien à l’école. C’est elle qui épousa le voisin.
La disparition de mon père t’a laissée démunie de tendresse, de raison de vivre. Alors naquit ton premier petit fils, rayon de soleil, premiers sourires, premiers éclats de rire…la vie se réinstallait, prenait possession du désespoirMAMAN MAMIE

Tu appris à te débrouiller, sans béquille; tu pris les choses en main, seule maîtresse de tes décisions. Energique et résolue, tu appris à gouverner seule ta vie. Tu réappris à conduire…toi, qui avais la trouille au volant. On te vit circuler, te déplacer comme une grande, proposer et transporter des personnes qui n’avaient ni permis, ni automobiles.
Tu étais la grand mère radieuse de trois petits enfants, que tu as adorés. La mère inquiète d’une enfant unique. Pour moi, c’était pesant. Tu me faisais l’effet d’une mère araignée…
Aujourd’hui, maman, tu as 96 ans, et j’ai mal à toi.
C’est ton anniversaire, Françoise.

Défi de mars 2015 – A rebours décomptés

ECRITOIRE3007665

A rebours décomptés

Nous étions neuf filles, toutes bonnes à marier.
La première nous quitta, au bras d’un bel étranger,
S’en est allée dans son pays,  y est restée.
Nous étions huit filles, toutes aussi jolies que la première.
La deuxième s’envola, dans un aéroplane, guidée par son passager
Aujourd’hui, de l’aviation est une retraitée.
Nous étions sept filles, très envie de s’amuser.
La troisième partit danser, sous les sunlights renommés
Et les publics du monde entier, en ont été enchantés.
Nous étions six filles, à l’école aimions aller travailler.
La quatrième, à l’université, très vite est entrée
Depuis,  bardée de diplômes, ne l’a jamais quittée.
Nous étions cinq filles, très polies et bien élevées.
La cinquième ne rêvait que fastes et célébrités,
Dans un journal télévisé, tous les soirs, le beau temps nous promet.
Nous étions quatre filles, avides de curiosités.
La sixième, des pyramides et autres ruines s’est entichée
Et aux quatre coins de la planète, toujours en train de les explorer.
Nous étions trois filles, la tête pleine d’idées, liberté et générosité.
La septième, aux côtés de missions humanités, engagée,
Avec des peuples déshérités, lutte désormais.
Nous étions deux filles, toutes les autres aimions écouter
La huitième, pour les retrouver, a tout fait, tout tenter
Aujourd’hui, heureuses, d’être à nouveau rassemblées.
Nous étions neuf filles, toujours ensemble photographiées.
La neuvième, très anxieuse de nous laisser à jamais
De nous toutes, ce portrait avait tiré.

Et de tout cela, témoignage est relaté,
Parce qu’une des filles, tout son temps, à écrire passait.
Elle était la dixième, derrière son pupitre se cachait.

Défi de mars 2015 / Cimes du Canigou

Défi de mars- Les Filles Mars

Ecrit pour écritoire MARS, défi et giboulées

Vous prenez une vieille photo, disons, au moins 10 ans, et plus si vous en trouvez. Et vous répondez à la question :  » Que s’est-il donc passé entretemps ?  »

Amusez-vous bien et amusez-nous en même temps …

FEMMES EVOLUTION

Les filles Mars
Elles étaient quatre copines, les filles Mars ; Mars parce que Marie, Alberte, Rose, Simone.
C’était un de ces samedis, comme tant d’autres ; elles se retrouvaient, parlaient vacances, familles, nouveautés, carrières, avenirs…
1938, les congés payés, quelques jours sur la plage, le bassin d’Arcachon.
Marie voulait être médecin ; Alberte était couturière, Rose travaillait dans une imprimerie, Simone était comptable dans un grand magasin.
Aujourd’hui, Marie, infirmière à la retraite, a bien du mal à se réapproprier la vie diurne, habituée qu’elle était au service nocturne d’un hôpital.

Sujette à des insomnies, elle reste de longues heures éveillée, à écrire ses mémoires, de sa vie durant la guerre. Abandonnant ses études, elle avait rejoint la Croix Rouge, soignant, assistant les blessés, jusqu’au bout de ses forces. Là, elle avait connu un soldat; ils s’étaient aimés; mariés quand la guerre fut terminée. Pas question de reprendre ses études; il fallait travailler; Marie attendait un bébé. Jean était mécano.

Elle écrit,  souvenirs mêlées, moments terribles, joies, pleurs, souffrances, déchirements, espoirs, inquiétudes, solitudes.

Il y avait Rose est ses invraisemblables chapeaux, Rose, si coquette, rieuse, qui aimait tellement danser, Rose, qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait; Rose qui disparaissait, refusant de porter l’étoile jaune: »Je serais donc juive » disait-elle, éclatant de rire.  » Depuis quand, est-on juif, avant d’être français? », continuait-elle d’ un ton coléreux. Un jour, on ne voulut plus d’elle à l’imprimerie. Quelqu’un l’avait dénoncée. Les autres filles Mars l’aidèrent à supporter cette injustice, ignominieuse;  sa famille se cachait. Elle fut arrêtée, à la fin de cette guerre.

Alberte avait des doigts d’ or, beaucoup d’idées et de talents. Elle transformait rideaux, nappes, couvertures en tenues élégantes; créant un salon de couture pour toutes ces femmes; sans maris ou fiancés; soldats, prisonniers, résistants; grâce à son atelier, des messages étaient échangés, des codes transcrits par patrons de vêtements. Un atelier cuisine vit le jour; on tentait d’améliorer le peu que l’on trouvait, pour manger; des recettes de cuisine transformées en messages, aussi.

Simone, travaillant dans un grand magasin, arrivait, parfois, chargée de superflus, faisant la joie de tout le monde.

Marie sourit, repense à ce jour de la semaine passée; jour anniversaire de leurs retrouvailles, après la guerre.

Elle annonçait son mariage, sa grossesse, pêle-mêle, au milieu des rires et des embrassades; Alberte et Simone virevoltaient, ne tenaient pas en place…

« Et Rose? »

« On ne sait pas. »

Tous les jours, elles allaient attendre, déchiffrer ces visages, ces corps sans âme; revenaient bouleversées.

« Allo, Jean, préviens Marie, on a retrouvé Rose! »

Rose, maigre, au delà de la tristesse, au delà de la lassitude, ses yeux refusant les larmes, sa bouche ne pouvant expliquer, ce que son coeur avait vu.

Rose avait revu son père, là-bas. Un squelette, trop d’émotions, revoir sa fille, l’avait terrassé. Seule consolation, il n’était pas mort respirant ces gaz génocidaires.

Il fallut qu’elle réapprenne la vie, les bonheurs, malheurs, libertés et mensonges. Terrible et rude parcours, quand tout vous pousse à fuir, fuir cette vie dont on ne veut pas, que l’on ne peut pas, avec au fond de soi, des images, pour lesquelles aucun être humain n’est préparé; parce que ces images témoignages de l’inhumanité, parce que nous ne sommes pas des in-humains, ces images nous détruisent.

Aujourd’hui, elle a repris une existence, en apparence, normale; mais ses amies savent bien qu’elles ne retrouveront jamais Rose aux chapeaux extravagants.

D’ailleurs, qui porte des chapeaux de nos jours? pense Marie.

Defi de mars 1 / En blanc et noir

Tatie et papa 1939  gris 001

Au dos de la photo, août 1939 ; que s’est-il passé entre temps ?

Papa, si jeune, un gamin. Tatie si jolie,et sa mousse de cheveux bouclés, fins, son grand chapeau de jardin. Maman prend la photo.

C’est encore les vacances : dans un mois, Tatie et Maman retrouveront leurs élèves. Mais tout sera bouleversé : quelques jours après cette photo ce sera la déclaration de la seconde guerre mondiale ; Papa partira pour une séparation qui ne se terminera qu’en juin 1945.

Tant de vies se sont écoulées entre temps : les trois personnages de cette photo, Tatie, Papa et ma mère invisible, disparaîtront. Dans le village dont on entrevoit quelques maisons sur la droite, mes grand parents, mes cousins, mes oncles, ma tante Apollonnie, disparaîtront aussi. Mes petites amies d’enfance, encore en landau au moment ou cette photo est prise, grandiront, se marieront, auront des enfants , qui, eux mêmes continueront la ronde. Certaines de mes amies sont arrière-grand-mères, qui étaient encore en langes ce jour-là.

La colline rugueuse et pelé qui ferme l’horizon se couvrira de maisons, des « villas » , dont la plupart avec piscines. C’est là que mes parents, au moment de leur retraite, construiront leur maison.

Le chemin conduit toujours au Bousquet, il est simplement élargi, rendu carrossable aux tracteurs et aux machines à vendanger.

Il s’est passé tant de choses entre temps, pensez ! Des guerres et des défaites, des victoires amères. Il s’est passé des absences et des départs, des déchirures invisibles, des séparations inguérissables. Dans l’une des maisons, cachée par la grande blanche, ma cousine vieillit doucement, seule. Elle ne sait pas que je pense à elle.

Tant de choses, des amours et des mariages, des fiançailles rompues et des amitiés retrouvées, des cœurs crucifiés et des sourires courage. Tant de choses qui font une vie, deux vies, des dizaines, des centaines de vies. La lourde trame des années qui passent en traînant la chape d’amour et de haine des vies humaines.

MARS, défi et giboulées

Tatie et papa 1939  gris 001

C’est mon amie Belge Marie-Francoise qui vient de me donner l’idée* :

Vous prenez une vieille photo, disons, au moins 10 ans, et plus si vous en trouvez. Et vous répondez à la question :  » Que s’est-il donc passé entretemps ?  »

Amusez-vous bien et amusez-nous en meme temps …

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* heu, oui, je viens de la lui piquer, en l’arrangeant sauce l’Ecritoire …