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ORAGE

L’orage arrive ici de l’ouest, à travers les montagnes vertes du nord, rejoignant la chaine des Berkshire. A Plymouth,  l’orage arrivait sur moi de l’est, venu droit de l’océan et frappant les vitres de toute sa colère. Ici, c’est une pluie tranquille, quelques bourrasques de vent, un murmure réprobateur venant du jardin s’il souffle trop fort : nous sommes en pays civilisé, la bonne tenue s’impose aussi aux éléments naturels. Il y a des matins où je me crois à l’aube du vingtième siècle, quand The Hill est sorti de terre, avec sa grandiose terrasse meublée d’orangers en caissettes et de fauteuils de rotin.  La pluie seule apporte bruits et mouvements. J’ai toujours aimé l’eau du ciel, les vents, les éclairs et les tonnerres ; les orages du Berkshire n’ont rien d’effrayant.

 Ce jour là, au plus fort de l’orage, j’ouvre la porte fenêtre, je cours sous la pluie jusqu’au parapet, suivie de monsieur Zou qui n’en mène pas large car il déteste l’eau, mais se ferait hacher menu plutôt que me laisser partir loin de lui, ne fusses que de quelques mètres. C’est un vieux grognard qui montre les dents et menace d’extermination quiconque  s’approche de moi sans y être invité. Il s’arrête soudain, et je vois les poils se dresser sur son dos, comme lorsqu’il a très peur : à quelques mètres de moi, appuyée au parapet et tête nue sous l’orage, il y a une femme. Une grande femme vêtue d’une longue jupe, coiffée en chignon. A ses pieds, un sac de voyage.

Bizarrement, Zou ne bronche pas, il ramasse ses pattes sous lui, baisse la tête et tremble. Pour le rassurer, je m’exclame : «  Rentrez vite, ne restez pas ainsi sous la pluie, venez vous sécher ! »  Zou lève la tête vers moi et me regarde d’un air surpris, mais ne tremble plus.

– J’ai vu l’écriteau à l’entrée, dit l’inconnue. J’ai essayé de téléphoner pour savoir si vous aviez encore une chambre libre pour trois ou quatre jours…

Je dis que oui, j’ai une chambre libre, mon téléphone est en dérangement. La vérité c’est que je l’ai perdu depuis trois jours.  Je continue de parler à l’inconnue et tout en parlant, je l’entraîne  à l’intérieur de la maison. Je ne devrais pas. On m’a appris à ne pas ainsi laisser entrer chez moi des gens qui ne m’ont pas été présentés. Elle sourit légèrement pour me remercier mais avec réticence, comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude de sourire. Nous entrons toutes deux dans la bibliothèque, suivies de Zou qui marche collé à mes jambes.

J’ouvre un registre acheté le mois dernier par Tabitha. J’inscris son nom, son adresse. Elle s’appelle Edith. J’ai l’impression de jouer à la marchande. Elle me donne un chèque du montant d’une nuit en guise d’arrhes. Je fais du thé, j’ouvre la boite de Lu, je me mets en quatre. Edith s’est approchée de la cheminée, j’allume le feu,  nous commençons de bavarder. Je lui  demande si elle connaît Lenox, les Berkshire.

– Oui, j’y habitais il y a longtemps, mais j’en suis partie il y a quelques années.

Elle s’exprime en français avec un léger accent que je n’arrive pas à définir

– Vous avez peut-être connu  les gens qui habitaient ici lorsque vous étiez à Lennox ?

Elle soupire :

– Connaît-on jamais les gens avec qui nous sommes les plus proches ?

Puis comme si elle en avait trop dit, se ravisant :

– Les gens qui ont construit The Hill, vous voulez dire ? Ils sont tous morts depuis longtemps, et leurs héritiers n’ont jamais aimé cette maison. Elle est passée de mains en mains. Ils en ont même fait une école privée, il fut un temps : voyez  dans quel état elle est aujourd’hui…
– Elle était inhabitée depuis plus de six ans,  elle a besoin de quelques soins d’urgence. Je viens tout juste d’emménager.

Elle a son sourire muet, elle sourit beaucoup maintenant, calme, digne,  sûre d’elle, avec pourtant une fragilité dans sa façon de se draper dans son châle, d’en resserrer les deux pointes sur sa poitrine, comme les héroïnes des romans de Jane Austen.

  La nuit est définitivement installée. Nous dînons d’un beefstew apporté le matin par Tabitha qui passait par là en coup de vent. Ensuite, nous cherchons les draps, les couvertures, le duvet, dans les grandes boites en plastique. Edith couchera dans la chambre-qui-sera-bleue ; elle  ri :

– Bleue, oui, je la vois bleue moi aussi. Un beau bleu porcelaine.

Je voyais plutôt un bleu marine clair, celui que j’ai utilisé dans ma maison des dunes.  Soudain, il me parait quelconque. Un bleu porcelaine, oui, en camaïeu.  Avec beaucoup de blanc.
– Non, le blanc est dur ici, il y a trop de reflets verts, à cause des arbres. Il faudrait un beau gris clair, un gris tourterelle. Brillant. Pour les portes, les plinthes, les fenêtres …
– Et les rideaux, assortis ou non ?
Nous voici discutant décoration dans le couloir, il est prêt de minuit. Il pleut toujours, la pluie résonne en cliquetis autour de la maison.  Nous nous séparons enfin en souriant, très contentes l’une de l’autre.

Je me suis retrouvée dans mon lit, au matin, après une belle nuit de sommeil sans rêve.  Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour me souvenir de la veille, d’Edith, de la pluie et du gris tourterelle. Je suis descendue dans la cuisine qui n’est encore qu’un chantier, je suis remontée, j’ai écouté à la porte de la chambre bleue, j’ai attendu, j’ai frappé, pas de réponse. Je suis entrée. Je me suis rendue à l’évidence : Edith était repartie.

 ________________

Lise ( The Hill/ 2013) – 6 aout 2016

3 Commentaires Poster un commentaire
  1. Très belle façon de raconter l’orage; émouvant, inquiétant, et on a envie d’en savoir plus.

    10 août 2016
    • Lise #

      C’est dans un manuscrit non-publié, dont j’ai écrit 220 pages, que je retrouve et ressors de tps en tps , mais que je n’arrive pas à finir, lol !

      11 août 2016
  2. Un orage, une visiteuse de la pluie…. la suite, vite !

    11 août 2016

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