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Articles par Alphonsine

Le pénamatus

Le pénamatus est une plante nuisible peu originale qui pousse sous toutes les latitudes. Je l’ai découverte il y a déjà un grand nombre d’années, j’ai parfait mes connaissances sur internet et dans des livres choisis ; je pense être à même aujourd’hui de vous en parler avec assurance.

Le pénamatus peut donc naître n’importe où sur le globe terrestre. Petit il peut encore être redressé, mais si on tarde trop il va progressivement, au fur et à mesure de sa croissance, s’approcher d’une belle plante qui pousse à proximité jusqu’à se joindre à elle comme si elle s’y greffait. La plante « support » est généralement discrète, tendre et bonne. Le pénamatus l’envahit jusqu’à l’étouffer et l’obliger à vivre par elle-même. Celle qui était timide devient inexistante. Au moindre signe de singularisation, elle est immédiatement rappelée à l’ordre.

De jeunes pousses peuvent surgir du pénamatus. Immédiatement, dès leur apparition, elles forment la nouvelle raison de vivre du pénamatus. Si elles reçoivent un tant soit peu d’affection, celle-ci n’est jamais sincère et toujours intéressée. En réalité, le pénamatus n’a que lui-même dans son cœur, et nulle place pour aucun autre même les siens. Tout est toujours intéressé. Si les jeunes plaisent, ce n’est qu’à la condition de se mettre en adéquation parfaite avec la mère. Elles ne dérouleront leurs feuilles que sur un signe de la mère, elles n’auront d’avis que sur accord de la mère, elles ne réussiront que pour la mère. Toute velléité d’individualisation sera brimé sans recours.

Après un certain nombre d’années, les jeunes pousses émettent le souhait de prendre leur autonomie pour s’enraciner plus loin, le pénamatus déploie alors des trésors d’ingéniosité pour les maintenir dans sa proximité immédiate et garder un contrôle total et absolu sur sa progéniture.

Le pénamatus sombre dans le désespoir, les pousses se recroquevillent sur elles-mêmes. Elles  ont tellement entendu qu’elles ne pouvaient être capables de se débrouiller seules et que seul le pénamatus avait les capacités de les aider qu’elles ont fini par le croire, et qu’elles ont appelé le pénamatus au secours, de telle sorte qu’il a pu briller par tous les services qu’il semblait rendre.

Un jour le pénamatus mourra, mais les jeunes pousses devenues vieilles ne redresseront plus jamais, elles resteront indéfiniment courbées devant le souvenir du pénamatus pervers, narcissique et manipulateur.

Lire c’est la santé !

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Le calendrier 16 / Le calendrier

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Hier j’ai fait le ménage de mon bureau. J’ai posé le calendrier en carton qui me tient lieu de sous-main sur la chaise, et j’ai passé le chiffon à poussière. Le calendrier a glissé à terre, le téléphone à sonné, j’ai décroché, papoté, oublié le calendrier. En raccrochant, j’ai fait deux pas en arrière, et j’ai marché sur le calendrier.

J’ai glissé, glissé, jusqu’à disparaître dans le calendrier. Je me suis retrouvée assise, le souffle coupé. J’étais dans une petite salle de cinéma. J’ai regardé autour de moi, il n’y avait qu’une vingtaine de sièges, et devant moi, une télécommande. J’ai appuyé au hasard, et je me suis retrouvée le 9 avril. Moment de bonheur, j’ai soufflé mes bougies, ouvert mes cadeaux, profité de ce doux moment de famille. Et puis, suite à un brusque geste, mon doigt a appuyé une touche : 17 janvier. J’ai revu toute cette journée. Je l’avais oubliée. Elle ressemblait tellement à tant d’autres jours semblables.  

J’ai eu froid d’un coup. Le tremblement que j’ai éprouvé m’a fait bondir et voila le 14 juin qui s’est affiché à l’écran. Le saut de 30 degrés a été un peu brutal. J’ai retiré mon tricot, et sous le soleil, j’ai examiné la télécommande avec attention.

La première rangée comportait les touches 1 à 31. La deuxième les 12 mois de l’année. Pour rire, j’ai tapé « 31 juin ». Un texte amusant est apparu à l’écran :

Le 31 juin,
Je serai gentille avec tout le monde,
je finirai mon travail en retard,
Je ne dirai plus de gros mots,
Je ferai un régime sérieux.

Le 31 juin,
Je bouderai mes filles,
Je changerai de mari,
J’oublierai mes amis.

Le 31 juin,
De l’année prochaine…

Il était signé « Madame de K »

J’ai alors tenté d’autres expériences : le 14 juillet. Mais l’écran est resté noir. Quelle déception, je ne saurai donc pas si je pourrai participer au défilé du 14 juillet dans mon village ?

Et que dirait la télécommande si je cliquais sur un mois ? « Avril ». Une porte s’ouvrit sur le côté, et je vis apparaître un homme, drapé dans une toge, la tête couronnée de lilas. Vite, « Juillet ». Un autre homme le suivi, plus grand, la tête couronnée de roses. Vite, je cliquais sur tous les mois, les uns après les autres, chacun couronné selon sa saison. Mais qu’était-ce que ce boiteux qui claudiquait derrière les autres ? Il était gris, grincheux, petit, et grognait : « Vous pourriez m’attendre, j’étais avant vous. Et ce n’est pas parce que je suis le plus petit et que je boîte parce que j’ai une jambe de 28 et une autre de 29 que vous devez vous moquer de moi ».

Le mois de février, car c’était bien lui, râlait, pestait, grognait, grondait. Il se tourna vers moi, et me regarda d’un air féroce. J’empoignais la télécommande, et je cliquais sur « OFF ».

J’étais assise sur mon calendrier, ma tête avait cogné le coin de la table basse. Mais tout allait bien, j’allais pouvoir terminer mon ménage…

Mars 11/ Les gaufres

Les gaufres, dans cette famille, ont une histoire qui mérite d’être contée.
Un certain jour de juin, une maman déjà largement enceinte, avec un bébé prévu pour le mois de septembre, part allègrement chercher ses cinq enfants à l’école, en poussant le dernier dans sa poussette. Il fait beau, le soleil brille, la maman se surprend même à chanter.
Elle arrive devant l’école, le vent se lève. Elle regarde vers le ciel, et voit arriver à grande vitesse, des nuages noirs. « Aie, l’orage… ce n’était pas prévu ». De fait, habituellement, dans ce genre de situation, la maman prévoit les cirés dans le panier de la poussette, mais cette fois, le panier est vide. Or il est 16 heures, l’heure où les enfants sortent fatigués de l’école, sont affamés, et ont un niveau de patience minimum.
Le temps de se faire ce genre de réflexions, le ciel est bien noir. la maman récupère les plus jeunes à la maternelle, et attend les deux aînés scolarisés en primaire. Enfin, ils sortent, mais elle comprend bien qu’elle n’a aucune chance de rentrer en évitant la pluie. Ne pouvant courir, elle sera mouillée, et ses enfants avec elle. Ils vont être grognons, et elle sera impatiente. Vite, son cerveau s’emballe, et cherche comment faire passer ce moment pénible à ses enfants.
« Eureka ! » Elle a trouvé. Elle attend que tout le monde ait pris place autour de la poussette (celui qui suce le pouce droit à droite, pour qu’il puisse tenir la poussette de la main gauche, celle qui suce le pouce gauche à gauche pour qu’elle puisse tenir la poussette de la main droite, et l’aînée marchant à côté, et le deuxième tenant la main de sa maman), et elle fait une déclaration digne d’un discours à l’ONU (Il y a un point commun entre l’ONU et cette famille : la paix à faire respecter).
« Les enfants, savez-vous que lorsqu’on rentre mouillé à la maison, on peut manger des gaufres ? » Les enfants regardent leur mère d’un air interloqué : « non, on ne savait pas ». « Et bien, je vous l’apprends, lorsqu’on est surpris par la pluie et qu’on n’a pas de quoi se protéger, on mange des gaufres ».
Elle a à peine terminé sa phrase, que des grosses gouttes commencent à tomber du ciel. Elles sont encore éparses : « Regarde, maman, il pleut, on va pouvoir manger des gaufres ». Elle sourit en coin. Les gouttes se font plus serrées. « Maman, cette fois, c’est sûr, il pleut ».
– En effet, il pleut, mais vous n’êtes pas encore suffisamment mouillés.
– Et maintenant ? (L’orage s’approche, la pluie devient dense)
– Pas encore, vous avez à peine quelques taches de pluie sur vos chemises. Il faut vraiment être mouillé.
Toute la famille attend la pluie avec une joie non dissimulée.
– Et maintenant ?
– Une partie de vos vêtements est encore sèche.
– Et là ?
– Je pense que l’on pourra faire des gaufres en rentrant.
Enfin, les voilà devant la maison. Ils ne sont pas seulement mouillés, ils sont dégoulinants. Avant de rentrer dans l’immeuble, tout le monde se déchausse, et vide ses chaussures de toute l’eau qu’elles contenaient. Les enfants se postent sur le paillasson où ils attendent leur mère. Elle court chercher des serviettes de toilette et une grande bassine. Ils se débarrassent de leurs vêtements trempés, et se sèchent et se rhabillent en riant de bonheur !
Et ce soir-là, ils ont mangé des gaufres.
Et c’est  depuis lors, que dans cette famille on mange des gaufres lorsqu’on se fait surprendre par la pluie. C’est de cette façon que naissent les coutumes familiales !

Elle

La toute première fois que je la vis, je passai devant elle, sans même lui accorder une quelconque attention. Pourtant son regard avait croisé le mien. Je tentai de rester indifférent, mais en réalité je fus comme électrifié jusqu’au tréfonds de moi-même. Son regard n’était pas comme les autres regards. Il avait un je ne sais quoi de terrifiant, de repoussant, de révulsant. De la journée, je ne cessais de penser à elle. Toutes mes pensées étaient tournées vers elle. J’essayais de recomposer son image dans mon cerveau, mais plus je recherchais les détails, plus sa figure devenait floue et irréelle. Le soir venu je n’aurais même plus su la décrire. Etait-elle blonde, était-elle rousse, était-elle grande, petite ? Tout ce que je retenais était l’intensité de son regard. Il m’avait marqué au fer rouge, et cette impression de terreur restait en moi, à tel point que je n’en dormis pas de la nuit. J’attendais le matin avec impatience.

Au petit matin, je me levais. Je voulu débuter ma journée comme je le faisais tous les jours, mais j’en étais bien incapable. J’étais terrifié, et je vivais avec cette peur lugubre au fond de moi-même. Je ne savais plus que faire, où aller, tout me semblait vain. J’en tombai malade. Je fus plusieurs jours entre la vie et la mort. Je ne voulais plus y penser, et je ne rêvais que d’elle. Quel tourment. Je me remis petit à petit, et je pus doucement reprendre une vie normale, mais elle ne fut plus jamais comme avant. Mon esprit n’était plus avec moi. Lorsqu’on m’adressait la parole, je n’entendais pas. Dans une discussion, malgré tous mes efforts pour être présent, je m’absentais continuellement en pensant à elle et au rayonnement que dégageait ses yeux.

Pour couper court à cette vie devenue infernale, je changeai de technique : je décidai de plonger à corps perdu dans la vie. Quel rythme infernal je m’imposais là : du sport, des horaires qui m’obligeaient à courir d’une activité à l’autre, un réveil matinal, un travail acharné, des fêtes qui me vidaient encore plus, puisque je ne pouvais plus m’amuser avec la terreur qui me minait. Au bout de deux mois je m’écroulai de fatigue, mais l’impression que m’avait laissée son visage, et surtout le regard entrevu ne me quittaient pas. C’était d’ailleurs fort étrange : il m’était presque perceptible, je le voyais presque, mais immédiatement il me fuyait. J’étais toujours incapable de le décrire.

Je compris alors qu’il fallait que je la revoie, et surtout que je croise son regard pour arriver à m’en libérer. Mais si les choses étaient pires encore ensuite ? Un coup d’œil m’avait anéanti, qu’en serait-il du second ? Je résistais alors de tout mon être à cette tentation, je ne voulais pas qu’un deuxième regard me soit fatal. Je continuais donc à marcher tête basse, de façon à éviter tout regard vers les autres. A aucun prix il ne fallait que je regarde autrui dans les yeux. Je ne pouvais savoir si ce serait elle qui serait là, devant moi. Je craignais tout le monde et chacun. Chaque homme rencontré, croisé, entraperçu pouvait être un danger pour moi. Mais quelle vie je m’imposais là : je vivais encore plus renfermé qu’un ermite, je côtoyais une multitude de personnes, dans le bus, les supermarchés, la rue, le lieu de travail, mais sans jamais avoir de contact avec aucune d’elle. Pas un regard, je m’interdisais tout. A force de voir des pieds, je l’imaginais avec une robe légère parce que je voyais de fines sandalettes, ou au contraire, en tailleur sévère dans des escarpins gris sans fantaisie, ou n’était-ce pas plutôt elle, en brodequins et en pantalon ?

Il fallait que je me libère de toute incertitude. Comment pouvais-je savoir si c’était elle qui venait à me frôler, à me croiser, me fixait-elle de loin, m’ignorait-elle complètement, avait-elle disparu, était-elle là, ailleurs ? La tête m’en tournait. La nuit, je rêvais de chaussures de toutes sortes sur lesquelles des yeux s’ouvraient, attrapaient mon regard, puis se mettaient à tourner autour de moi, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. C’était un manège infernal qui se poursuivait jusqu’au réveil. Je sortais alors de mon rêve en sursaut, le cœur battant, transpirant. C’en était fini de ma nuit. Je savais que je ne m’endormirai plus. Il en allait ainsi de chaque nuit. Quel supplice !

Un matin, cela faisait à présent huit longs mois que je l’avais vue, et elle m’habitait encore comme à la première seconde. Ne pouvant me guérir en me cachant, j’eus l’idée qu’il fallait que je la retrouve, que j’échange un nouveau regard avec elle. Si un premier regard m’avait tant bouleversé, un deuxième regard allait, c’était bien sûr, me libérer de cette emprise. Comment n’y avais-je pensé plus tôt ? J’en fus comme apaisé. La vie me semblait brutalement à nouveau belle, gaie, et je retrouvai une vivacité perdue huit mois auparavant. Je vaquai à mes occupations le cœur léger, presque gaiment. Je me dépêchai de sortir de la maison, je levai le regard, c’était un jour ensoleillé, il me fallait bien du soleil après avoir vécu tous ces mois dans l’ombre et la terreur. Je n’avais plus besoin de river mon regard au sol, je relevai les yeux, et je contemplai la nature : d’abord le ciel, les nuages, puis les oiseaux, les arbres. Que de beautés qui m’avaient été interdites si longtemps. La première personne que je rencontrai me procura un choc : depuis tant de mois je n’avais plus vu d’être humain. Je passai la journée dans une euphorie telle que j’en étais arrivé à l’oublier, elle. Je revivais, c’était mon printemps, j’étais guéri, je revivais, je revivais, je revivais.

Dans la nuit, je me réveillai en sursaut, le même cauchemar m’avait saisi. Je compris que je n’étais pas guéri, que la journée de la veille n’avait été qu’un sursis, et que l’angoisse me reprenait plus forte encore qu’auparavant.

Cette fois, j’étais bien décidé, il fallait coûte que coûte que je la revois. Mais comment, et où, inutile de passer une petite annonce : même si elle venait à la lire, qu’aurais-je écrit ? Comment se reconnaîtrait-elle puisque moi-même je n’aurais su la décrire ? Je décidai de prendre des vacances, je chaussai des chaussures confortables, et je sortis. Je commençai à arpenter les rues. Je marchai, marchai, marchai. Je ne pris aucun repos. Je passai et repassai dans les rues et les ruelles. Par temps de pluie, j’arpentais les grands magasins, chaque étage, l’un après l’autre. Je passais d’une galerie à une autre. J’allais au cinéma, au théâtre, j’attendais bien avant l’ouverture des caisses pour examiner tous les spectateurs qui entraient. Le soir, je m’écroulais de fatigue, mais je me réveillais toutes les nuits en sursaut, poursuivi par le même rêve. Au petit matin, je reprenais ma marche de plus belle.

Après huit jours de course je me ressaisis : inutile pensais-je de marcher droit devant moi. Il suffisait qu’elle soit derrière moi pour que je ne la voie pas. Cette technique n’était donc pas la bonne. Je pris donc l’habitude de faire demi-tour, brutalement, pour tenter de la surprendre, et je reprenais ma marche dans le sens contraire. Oui, mais si elle était à présent derrière moi, c’est-à-dire devant moi alors que j’allais dans l’autre sens, mais si je me tournais une fois de plus, elle serait peut-être derrière… Je n’étais plus qu’un tourbillon. Je courais à présent, d’une rue à un magasin, d’un magasin dans un bus, d’un bus à un jardin public. La folie me gagnait.

J’eus alors une idée : j’irai me poster près de l’endroit où je l’avais vue la première fois, et j’attendrai qu’elle réapparaisse. Cette solution me semblait à présent la plus logique et la plus simple. Pourquoi donc n’y avais-je songé plus tôt ? Je me rendis dans la rue où je l’avais croisée, et par chance, j’y découvris un banc à proximité. Je m’y assis. Quelle impression curieuse : depuis si longtemps je ne m’étais pas assis, oisif. Je crus même un instant que j’allais pouvoir profiter de cette pause. Mais non, la soif de la voir, de la revoir, de guérir, me tenaillait trop vivement. A peine assis, je me mis immédiatement au travail : je regardais chaque passant avec acuité. J’étais avide de regarder chaque visage qui passait, non pas par plaisir, mais par désir d’en terminer enfin avec cette obsession. Je regardais à droite, à gauche, je passais de l’un à l’autre avec détermination. Pourquoi cette jeune femme tournait-elle la tête, était-ce elle ? Refusait-elle de me voir ? Faisait-elle exprès de parler avec son interlocuteur pour que je ne puisse saisir son visage ? Je me levais alors, courrais pour la dépasser, et plusieurs mètre plus loin, je faisais demi-tour pour lui faire face. Une fois de plus je m’étais trompé : ce n’était pas elle. Je regagnais mon banc, las. Cette fois, c’était bien elle qui s’approchait, j’en étais certain, c’était sa silhouette, sa couleur de cheveux. Hélas, encore une fois, je m’étais trompé. Je me remettais à l’affut, plein de courage.

Je ne comprends pas comment j’ai pu tenir si longtemps. Durant 10 longs jours, je me postais tous les matins sur mon banc, et je prenais ma faction. Les habitués m’avaient repéré. Ils m’observaient du coin de l’œil, je le voyais bien. Mais ils me laissèrent heureusement en paix. Etais-je ainsi courageux, je ne le crois pas, il m’était devenu vital d’épier son passage. Je l’attendais sans impatience, enfin, je croyais l’attendre ainsi. En réalité, dès qu’une personne lui ressemblait, je frémissais, je tremblais même, je ne pouvais plus tenir assis, je scrutais avec attention. Plus d’une fois, une femme ainsi observée me foudroya du regard. Un jour, je crus même que son ami s’en prendrait à moi. Je fis immédiatement amende honorable, je ne pouvais me permettre de dissiper mon attention. Pourtant, les jours s’écoulaient, les uns après les autres, mes vacances allaient toucher à leur fin. Que ferais-je alors ? J’étais devenu maigre, presque diaphane, je n’imaginais pas de retourner travailler, comment allais-je pouvoir reprendre une vie normale avec l’obsession qui m’habitait. C’est alors que je la vis.

Elle était là, exactement à la même place qu’elle occupait lorsque je la vis la première fois ; Elle ne me regardait pas. C’était donc elle, elle qui m’avait mené en enfer durant toute une année par un seul regard. Je me détendais imperceptiblement, je soupirais d’aise, je sentais comme un vent de liberté me traverser. Cette vue m’avait bel et bien redonné mon intégrité. Elle ne m’habitait plus, j’étais à nouveau capable de poursuivre ma route sans obsession. Quelle victoire ! A présent, je pouvais partir. Je me levai. Elle tourna alors la tête et me regarda. Son regard me transperça et…

 

 

Lu dans les faits divers :

Hier, vers 16 heures, un homme âgé de 28 ans a été retrouvé mort sur un banc, rue des orfèvres. Sa mort paraissait naturelle, mais une expression d’horreur émanait de son visage. Une enquête a été ouverte pour essayer d’éclaircir cette mort bien mystérieuse.

Vingt-quatre heures exactement

Ce matin, j’ai trouvé un Smartphone dans le bus. Etrangement, le véhicule était désert lorsque je suis montée, c’était pour le moins inhabituel. Je me suis assise immédiatement derrière le conducteur, et… j’ai vu un Smartphone sur le siège devant moi. Je l’ai pris délicatement, un sourire a éclairé mon visage : je n’avais jamais encore tenu de Smartphone. Certes, j’en avais entendu parler, j’avais même manipulé celui d’une amie. Mais je n’en possédais pas. Et voilà que j’en avais un. Je chassais immédiatement cette pensée : bien entendu, il n’était pas à moi, il me fallait chercher son propriétaire. Je voulus consulter le carnet d’adresse. Il n’y avait qu’un seul numéro. Un seul numéro, certainement celui d’un très proche. Je ne perdais rien à appeler. Je tombai sur un répondeur : « Bonjour, j’étais le propriétaire de ce Smartphone, je n’en veux plus, je vous l’offre bien volontiers. Ne vous faites pas de soucis pour l’abonnement, et n’oubliez pas le câble pour le recharger, il se trouve sous le fauteuil… Bon courage ! »

Curieux… je cherchai sous le fauteuil, et je trouvai le câble comme indiqué. Mais pourquoi donc ce ton ironique dans les deux derniers mots ? Je me levai en sursaut : j’allais laisser passer l’arrêt. Je sortis. Je me rendis à mon travail, et, chose étonnante, je fus tellement prise par mon travail que j’en étais arrivée à oublier l’existence de mon nouveau téléphone. C’est en montant dans le bus le soir que je le sortis à nouveau de ma poche. Je passerai la soirée à l’adopter, à le comprendre, à télécharger des sites incroyables.

En descendant du bus, il se mit à sonner. Sans même réfléchir, je décrochai :

– Allo ?

– Bonsoir. Appuyez sur la touche 1 de votre téléphone.

– tut, tut, tut

On avait raccroché. J’appuyai sur la touche 1, et il ne se passa rien. J’étais arrivée. J’introduisis la clef dans la serrure, j’entrai dans l’immeuble, pris mon courrier, et grimpai les étages. Arrivée devant ma porte, je la déverrouillai, et comme à mon habitude, je donnai un grand coup d’épaule dans la porte pour qu’elle s’ouvre. Je passai au travers, et me retrouvai dans mon appartement, la porte fermée et la clef toujours sur la porte ! J’eus l’idée de repasser mon bras à travers la porte, je récupérai la clef, et ramenai le tout à l’intérieur. C’est alors que je réalisai ce qui venait de se passer. Incroyable. J’en restai immobile de stupeur. Je tendis lentement la main vers le placard qui me tenait lieu de penderie, et je traversai la porte pour attraper un cintre. J’y suspendis mon manteau, et tentai de le raccrocher à travers la porte fermée. Ce n’était pas facile, parce que je ne voyais rien. Et c’était amusant…

J’entrai dans la cuisine, et décidai de préparer mon repas sans ouvrir les portes des placards. C’était assez drôle ! Je pris mon dîner en consultant mon tout nouvel Smartphone que j’avais pris la précaution de brancher pour le recharger. J’en restai émerveillée. Le dîner terminé, il se mit à sonner :

– Allo, vous serait-il possible de vous rendre au château du Fellibourg à l’instant ?

– Oui, mais…

Il avait déjà raccroché.

Je repris mon manteau, mon Smartphone, et cherchai mon vélo pour pédaler allègrement vers la sortie de la petite ville. Arrivée devant le château, nouvel appel téléphonique, cette fois pour me demander de pénétrer dans le château. Sans plus réfléchir, je trouvai beaucoup de charme à cette situation (et je me suis mainte fois reproché ensuite de n’avoir pas plus réfléchi), je traversai la muraille. J’arrivai dans la cour. Le « téléphone » me demanda de me diriger vers le donjon, puis d’y entrer. Ensuite, je reçu un ordre curieux : il me fallait compter les dalles à partir de la fenêtre, puis pénétrer à cet endroit, il y aurait un escalier sous mes pieds, je pouvais être rassurée. Surprise, j’hésitai un instant à obéir, mais je tentai malgré tout la chose : si je pouvais traverser latéralement les murs, il n’y avait aucune raison de ne pouvoir les traverser vers le sol. Je comptais les dalles, et, arrivée au centre de la pièce, je posai le pied sur la dalle indiquée. Incroyable, mon pied passa à travers et prit appui sur une marche. Je commençai à descendre lentement, mon corps traversant la pierre. Autant le passage des murailles m’amusait, autant je fus prise d’un frisson d’angoisse à traverser le sol.  Je repris mon Smartphone pour utiliser la fonction lampe de poche, parce que la lumière de la lune ne pouvait traverser les sols et que je me trouvai dans un endroit sombre ! Je regardai autour de moi : le caveau contenait des merveilles. Mais je n’eus pas le temps de me pencher sur les coffres, mon téléphone se mit à émettre des sons curieux. Je le regardai et fut prise d’une peur panique : la réserve de batterie était à son minimum, et si je ne pouvais plus sortir ?

Je poussai un cri effroyable, et gravis les marches de l’escalier de toute la vitesse dont j’étais capable. Je sentis comme un drap sur ma tête, mais je pus le traverser sans effort particulier. Mes épaules heurtèrent quelque chose de mou. Je poussai de toutes mes forces, et je pus traverser cette masse épaisse : un bras, un autre, je peinai à extirper mon corps, mes jambes montaient les dernières marches avec un effort épouvantable. Je criais de terreur, à l’aide de mes bras, je repoussais la masse de la dalle qui devenait de plus en plus solide. Ma taille était sortie, puis mes fesses. J’étais hors d’haleine, je puisai dans mes dernières forces pour m’extirper de là. D’un côté, mes jambes prenaient appui sur la marche, de l’autre mes bras poussaient vers le haut un corps que je sentais s’emprisonner. Dans un ultime effort, je pus sortir mes jambes jusqu’aux genoux, cette fois il me semblait impossible de progresser plus loin. Je ne sais comment l’être humain est capable de l’impossible, mais je le constatai ce soir-là, dans ces minutes qui ont été les plus longues de ma vie. J’arrachai littéralement de la pierre une de mes jambes, je pris appui sur le sol ferme, et tirai dans un hurlement de douleur ma deuxième jambe. Je ne pus jamais récupérer ma chaussure : elle était comiquement coincée dans la pierre, au milieu de la dalle.

Je m’écroulai évanouie. Lorsque je revins à moi, tout mon corps me faisait souffrir, et ma jambe gauche plus encore que tout le reste. Mon cerveau se mit lentement en marche, et je finis par comprendre que j’avais été manipulée pour agir au nom d’inconnus qui avaient des activités louches. Dire que j’aurais pu rester à tout jamais prisonnière de la pierre, la dalle aurait traversé mon corps de part en part, et je me serais sentie mourir lentement, écrasée par la matière. A quoi avais-je échappé !

Au petit matin, je me réveillai par un son de cloche. Comment avais-je pu m’endormir, je ne le compris jamais. J’entendis des bruits de pas, je me cachai dans le manteau de la cheminée, et je croisai les doigts pour que la personne n’entre pas. J’entendis une clef tourner dans la serrure, la porte s’ouvrit avec un grincement strident. Je retins ma respiration lorsque je vis ma chaussure coincée au milieu de la dalle. Qu’allait-il se passer ?

La porte s’ouvrit alors totalement, et un homme plutôt âgé pour ce que je pouvais en juger, entra en claudiquant. Il s’avança jusqu’au milieu de la pièce, se pencha en gémissant, puis poussa un hurlement qui me fit froid dans le dos, et s’enfuit en courant. C’était ma seule chance, je me précipitai vers la porte, tirant ma jambe gauche derrière moi. Arrivée à la porte, je jetai un coup d’œil rapide aux alentours, j’avisai un buisson, et pris le parti de m’y cacher, ne sachant trop où le vieil homme avait fui. Bien m’en pris, il revint immédiatement, portant un énorme fusil et accompagné d’une femme. Ils entrèrent tous les deux, et j’en profitai pour fuir vers l’entrée principale. Heureusement, la grosse grille était ouverte, et je plongeai dans le bois entourant le château. Je choisis de marcher plus lentement, sachant qu’avec mes blessures, je ne pourrai tenir un rythme soutenu.

Je récupérai mon vélo, grimpai tant bien que mal, ne pus pédaler, et continuai à pied en prenant appui sur ma bicyclette. Je parvins, je ne sais comment chez moi, branchai mon Smartphone pour le recharger, avalai des antalgiques et m’écroulai sur mon lit. Le téléphone sonna :

– Avez-vous trouvé ce que nous voulions ?

– Non.

– Alors retournez-y ce soir.

– Non, j’ai eu un problème et…

– Tut, tut, tut…

Mon cerveau était comme ankylosé. Dans un brouillard terrible, je me pris  à réfléchir, et je me rendis compte que j’avais été manipulée, et que je n’étais pas forcée de suivre les indications dictées par un inconnu, que de plus les demandes étaient plus que louches, et que si ce Smartphone me rendait esclave d’un phénomène que je ne maîtrisais pas, il me suffisait de me débarrasser de cet objet encombrant. Je le saisis, et le lançai dans la poubelle. Il se mit à sonner telle une sirène. Les voisins allaient accourir. Je le repêchai, il se tut. Je voulus alors ouvrir ses entrailles pour sortir la carte SIM, mais pas moyen, tout était scellé. Je le plongeai dans le lavabo rempli d’eau chaude (pourquoi chaude ? Je n’aurais su le dire !). Il flotta. Il se remit à sonner.

– Je vous conseille de respecter ce téléphone, sinon il pourrait bien vous arriver des malheurs.

Quelle ironie ! Le garder m’avait occasionné des aventures cuisantes dont je me serais bien passée, le détruire me nuirait également. Il fallait que je m’en débarrasse, mais comment ? Le détruire semblait impossible, quel que soit le moyen imaginé. A ce moment-là, le réveil se mit à sonner. Je réalisai alors qu’il était l’heure habituelle de mon lever. Je fis donc comme chaque matin, pris une douche, m’habillai de neuf, pris mon petit-déjeuner (entre temps, j’avais rebranché mon portable) et sortis… sans mon portable.

Au moment où je fermai la porte, il se mit à brailler. J’aurais dû m’en douter, ce cher petit ne voulait pas rester seul. Je retournai dans l’appartement, pris le Smartphone et le glissai donc dans ma poche et me rendis à l’arrêt de bus.

J’attendis mon bus avec impatience. Je montai, me penchai sur le premier siège, mais finalement décidai de m’installer au fond. A l’arrêt suivant, un jeune homme monta, s’assis au premier rang en tournant le dos au chauffeur. Je voyais son visage. Tout à coup, il eut un sourire extasié : il tenait un Smartphone entre ses mains…

 

Dans le corps d’une autre

Je me relève, attrape mon sac à main et regarde la foule qui m’entoure :

– Comment allez-vous ?

– Voulez-vous que nous appelions le SAMU ?

– Avez-vous mal quelque part ?

– Non, tout va bien, pourquoi ces questions ?

– Vous avez été renversée par une voiture, et votre tête a heurté le bord du trottoir. Etes-vous certaine que tout va bien ?

– Oui, absolument. Je vous remercie.

– Il vaudrait mieux vous faire examiner.

– En aucun cas, je vais très bien, merci.

– Alors, prenez au moins le numéro de la voiture qui s’est enfuie, il est noté sur ce papier.

Je fourre le papier dans mon sac en remerciant, et je fends la foule pour m’échapper. Je prends la première rue, au hasard. Brutalement, je m’arrête, saisie : « Où suis-je, où vais-je ? » Je suis prise d’une angoisse terrible lorsque la question suivante me submerge : « Qui suis-je ? » Je ne m’en souviens plus, je ne sais plus qui je suis, ni mon nom, ni mon adresse, je ne sais même pas comment je suis, je veux dire à quoi je ressemble. Je me tourne vers la vitrine située à ma droite, et je vois une jolie jeune femme brune, les cheveux tirés en chignon. Je suis seule sur le trottoir, ce doit donc être moi. Je lève la main vers mes cheveux, l’image fait de même. C’est donc moi. Je me fais l’impression d’avoir brutalement atterri dans le corps d’une autre personne, en ayant oublié qui je suis moi-même.

Vite, je cours vers l’endroit d’où je me suis relevée tout à l’heure, mais il n’y a plus aucun badaud. J’espérais tant qu’une des personnes pourrait m’aider en me donnant un renseignement qui me mette sur la voie… Je me tourne vers une vitrine, et je me contemple. J’essaye de « m’apprendre par cœur » pour me souvenir à quoi je ressemble. J’ai soif… C’est curieux comme on peut être terre à terre même dans les cas les plus terrifiants de son existence. Je me dirige vers une terrasse, je m’installe et je commande une bouteille d’eau. En sortant mon porte-monnaie de mon sac pour régler ma boisson, je contemple tout le fouillis de mon sac à main. Tant mieux, je vais certainement pouvoir découvrir des renseignements sur moi-même !

Tout en buvant, je fais l’inventaire : une petite pochette de maquillage. Je touche mes lèvres, mes yeux, je sors un petit miroir qui me confirme que je ne suis pas maquillée. Etrange, à moins que je n’ai mis cette pochette parce que j’ai quitté mon domicile précipitamment, et que je pensais me maquiller durant la journée ? Ce doit être ça. Mais dans ce cas, je pourrais avoir un rendez-vous urgent, je prends l’agenda, mais comme je ne connais pas la date du jour, je ne peux trouver le renseignement. Au moins, je sais que nous sommes en 2011. Je fais signe au serveur et lui demande si je peux avoir le journal du jour. Il me rapporte « Le Havre libre » daté du 5 juin 2011. Je fais semblant de le feuilleter, mais le replie rapidement pour me replonger dans mon agenda : la page est vide à cette date. Ouf…Je continue l’inventaire de mon sac à main : des clefs de voiture, d’appartement. Enfin, je trouve le portefeuille dans une poche latérale. Je l’ouvre fébrilement, je vais enfin savoir qui je suis : Anne-Lise Mirocourt. La carte d’identité est à renouveler depuis 5 années, mais je sais que j’ai 36  ans. Je regarde les photos de la carte d’identité et du permis de conduire. Les photos ne sont jamais vraiment ressemblantes, et forcément pas d’actualité. Elles ne m’apprennent donc rien de plus.

Tout au fond du sac, il y a une lettre. C’est moi qui ai dû l’écrire, puisque le timbre n’est pas oblitéré. Oui, c’est bien ça, il y a mon adresse au dos. Ouf, je vais pouvoir retrouver mon domicile, et donc des souvenirs, ma mémoire va revenir. De toute façon, les effets de ces chocs ne durent jamais bien longtemps, je vais rentrer, et bientôt je reprendrai mes esprits.

Je me lève, vacille : comment vais-je pouvoir retrouver ma route puisque je ne connais plus la ville ? J’avise un marchand de journaux. J’entre, choisis un plan de la ville, et comme si j’étais une touriste, je lui demande si je suis proche de l’adresse trouvée sur l’enveloppe. Très aimablement, il m’explique le trajet.

Tout en marchant, je réfléchis à ma situation. Et en passant devant une école, je ressens une véritable panique : et si je suis maman, si j’ai des enfants, ils vont à l’école, ils vont m’attendre à la sortie et je ne serai pas là pour les récupérer… Je cours vers mon appartement, me disant qu’il allait m’éclairer sur ma vie. Il n’est que dix heures et demi, j’ai le temps.

Je suis à présent devant mon immeuble. Je suis intimidée. Cette situation est si bouleversante. Cette impression d’être dans le corps d’une autre femme ne me quitte pas. Je me sens stupide, et j’ai peur d’entrer dans un intérieur qui ne m’est pas connu. C’est comme d’entrer chez quelqu’un d’autre en son absence. Tout en faisant glisser la clef dans la serrure, je lis les noms sur les boîtes aux lettres. Je trouve le mien. Deuxième étage. Je pénètre dans le hall. Pourvu qu’aucun voisin ne sorte et ne débute une conversation, je ne saurais comment réagir. Fort heureusement, il n’y a personne. Voilà la cage d’escalier (il y a moins de risque de rencontrer quelqu’un) et je monte en comptant les étages. J’y suis. Je suis à la fois impatiente et une retenue, la pudeur, me retient d’avancer. Il faut pourtant que j’y aille, ne serait-ce que pour savoir si des enfants m’attendent.

Le couloir est désert. Je lis les noms sur les sonnettes, et je trouve ma porte, j’entre. Ainsi, c’est chez moi. Je referme la porte derrière moi, et m’adosse contre elle, je laisse tomber mon sac, je glisse contre la porte et m’assied par terre. Je suis anéantie. Je ne reconnais rien. L’entrée est très spacieuse. Une armoire murale occupe tout le mur à côté de moi. En face, une jolie table surmontée d’une lampe, un peu de courrier, des piles de livres, un sac à main, un lainage. Une paire de sandalettes par terre. Je tourne la tête vers la droite : une cuisine. Tiens, la vaisselle du petit déjeuner est encore sur la table. J’ai dû être bien pressée ce matin. Un seul bol, c’est donc que je vis seule. Un soupir de soulagement sort des mes lèvres. A la fois, c’est rassurant, et à la fois c’est angoissant, il n’y aura personne pour m’aider.

En face de moi, le salon. Il est agréable avec ses rideaux fleuris, un canapé, deux fauteuils. Je me lève pour tout observer : une table dans un coin, recouverte d’une nappe assortie aux rideaux. Des livres sur une étagère courant le long du mur, des livres sur le canapé, sur la table, sur la table basse, sur le sol…

Je repasse dans l’entrée pour arriver à une petite pièce qui fait office de chambre à coucher : un lit étroit, des étagères remplies de livres sur tous les murs. Outre la salle de bain, il y a encore une grande pièce regorgeant de livres. Il y a même des étagères au milieu de la pièce, et tout juste de la place pour un bureau. Machinalement, je regarde les titres des livres : je n’en reconnais aucun.

Je retourne dans la cuisine, et tout en faisant la vaisselle, et en mettant de l’ordre, j’ouvre les placards et le frigo pour faire l’inventaire. Je me prépare un café, et je vais m’installer dans un fauteuil pour commencer à réfléchir avec méthode à mon aventure.

Donc, je m’appelle Anne-Lise Mirocourt, j’ai 36 ans, je vis seule, j’aime les livres. C’est peu. Comment vais-je faire pour compléter ces données ? Réfléchissons… Comme c’est difficile. Comme c’est curieux. Je ne me souviens plus qui je suis, ce que je fais dans la vie, où j’habite, mais je connais un certain nombre de choses : ma mémoire n’a évincé qu’une partie de mon savoir. Comment procéder pour découvrir ce qui me concerne ? Je peux trouver la réponse dans la mémoire de mon téléphone portable, dans mon ordinateur, je peux également examiner le courrier de l’entrée, fouiller dans mes tiroirs. Oui, c’est bien ainsi qu’il faut procéder.

Je me réveille deux heures plus tard. Je n’ai pas oublié les tâches à réaliser, et je me mets immédiatement à l’œuvre. J’ouvre systématiquement les tiroirs, j’essaye de connaître ma personnalité à travers les vêtements, la vaisselle, les objets qui m’entourent. L’ordinateur ne comporte pas de mot de passe. En lisant mes mails, je découvre que je suis critique littéraire. C’est ce qui explique les nombre de livres en ma possession. Et il me faut de toute urgence envoyer la critique du livre « La demoiselle en godilles » de Milène Artificier. Je cherche ce livre partout. Où peut-il bien être ? Je le découvre dans ma chambre à coucher. Je commence à lire, je m’accroche au sujet, il est bien tourné, il me plait. A présent, il faut écrire un commentaire. J’ai l’impression de n’avoir jamais fait cela de ma vie. Pourtant j’ai bien un avis, ce ne doit pas être si difficile. Je recherche dans les éléments envoyés de ma boîte à mails, je retrouve des articles de critiques de livres, et je m’inspire de la méthodologie. Voilà, mon texte est terminé. Je l’envoie, je peux respirer de soulagement.

Il est l’heure de dîner. Je me prépare un en-cas avec le contenu du frigo (il faudra que je pense à acheter des fruits), et je m’installe pour manger tout en consultant mon téléphone portable. Je commence par le carnet d’adresses. Je suis vraiment méthodique : pour chaque nom, j’ai noté la date d’anniversaire, et des détails pratiques. Voyons, qui pourrais-je appeler ? J’ouvre la rubrique « messagerie » puis « conversation ». Il y a différents interlocuteurs. L’un ou l’une d’eux me paraît plus proche. « Dominique Vertault ». J’hésite un court moment, puis je me lance et j’envoie un texto : « Bonjour, puis-je te voir, j’ai un petit souci »

La réponse ne se fait pas attendre : « Bien entendu, de quoi s’agit-il ? Veux-tu venir chez moi, ou préfères-tu que je vienne chez toi ? »

« Je crois qu’il serait préférable que tu viennes. J’ai eu un petit accident ce matin, je me suis cognée la tête sur le trottoir, et depuis j’ai des problèmes de mémoire. »

«  Ne bouge pas, j’arrive ».

Pendant cette attente, qui m’angoisse bien un peu, je dois l’avouer, je me mets à ranger ma cuisine. J’espère que j’ai frappé à la bonne porte, que Dominique est la personne qui pourra m’aider. Sur ces réflexions, on sonne. Je me dirige vers l’interphone : « oui ». Une voix d’homme me répond : « c’est Dominique ».

J’entrouvre la porte, il arrive. Je le fais entrer, il me dévisage. « Raconte-moi tout ». Je l’entraîne au salon, nous nous installons et je lui raconte tout ce dont je me souviens : les badauds qui m’ont relevé de ma chute, ma fuite pour leur échapper, mon affolement devant la perte de ma mémoire, comment j’ai retrouvé mon adresse, que j’ai pu envoyer à temps la critique du livre, et comment je l’ai choisi, lui, pour partager mon soucis.

Il reste tout un temps en silence. « Tu ne te souviens donc pas de moi ? » « Non, pas du tout ». « Tu as bien fait de me téléphoner, et de faire appel à moi. Je vais t’aider. Le plus simple est que tu restes bien tranquillement ici. Les pertes de mémoire après un choc sont normales, elles disparaissent en général après 24 ou 48 heures. Tu vas te coucher, bien dormir, et demain, je reviendrai. Surtout, ne répond pas au téléphone, n’ouvre pas ta porte. »

 Dominique va chercher deux verres, nous discutons tranquillement du livre que je viens de lire, de choses et d’autres. Il me quitte, je suis apaisée, d’ici deux jours tout sera rentré dans l’ordre. Je vais me coucher.

 Le lendemain matin, Dominique appelle comme convenu. Il me dit qu’il va prendre des renseignements chez un ami médecin à l’hôpital, et qu’il viendra me voir ensuite. Peu avant midi, il sonne. Il m’explique que vraisemblablement les choses vont suivre leur cour, que ma mémoire va revenir tout doucement, et que je ne dois m’inquiéter sous aucun prétexte. Il me propose d’aller me promener sur la plage : « Le temps est si beau, ce serait dommage de rester enfermée. Et peut-être reconnaîtras-tu certaines choses qui te mettront sur la voie et te permettront de retrouver ta mémoire plus rapidement. Souvent un choc émotionnel aide à précipiter les événements. »

 Nous sortons et marchons en direction de la mer. Nous passons à côté d’une magnifique librairie. « Tiens, ils ont changé la vitrine de La Galerne ». Je m’arrête, saisie, je me suis souvenue du nom de la librairie ! Incroyable ! Dominique sourit et m’encourage à poursuivre. Nous contournons le pot de yaourt, c’est moi qui ai indiqué la direction ! Nous arrivons au port de plaisance, et bientôt nous sommes sur la plage de galets. Dominique est vraiment sympathique. Il est un réel soutien, se charge de la conversation avec beaucoup de délicatesse pour que je ne me sente pas handicapée. Comme la marée est basse, nous poursuivons notre promenade sur le sable. Il y a peu de monde, malgré le beau soleil. Au loin, un père se promène avec ses enfants. Ils sont nombreux, cinq, non six. Ils viennent dans notre direction. Il me regarde avec insistance, ses enfants courent dans tous les sens. Tout à coup, l’un d’eux hurle « maman » et courre de toute la vitesse de ses petites jambes. Je me retourne pour chercher sa maman du regard, mais je ne vois personne. Dominique s’est éloigné, et je me sens entourée de six enfants criant : « maman, ma maman à moi ».

 

Je les regarde interloqués, je commence à saisir, je regarde leur père, Dominique, les têtes autour de moi, et brutalement, il se fait comme une grande déchirure dans mon cerveau : le brouillard qui l’obstruait depuis la veille se lève d’un coup. Je suis Virginie Plaideau, je suis mariée avec un homme exceptionnel, j’ai six enfants. Mon mari vient à temps pour me prendre dans ses bras, l’émotion est trop forte.

« Dominique est le fiancé d’Anne-Lise Mirocourt. Elle a été hospitalisée sans connaissance sous ton nom, parce que vos sacs à main ont été intervertis. »

Un peu, beaucoup… 5 / Violette par desnoeudsdansmonfil

ecritoire fevrier 5 daisy– Violette ? Violette ? Où es-tu ?

Violette courait, dans la flamme de ses 16 ans. Heureusement que sa mère ne l’avait pas vue sortir, vêtue comme elle l’était. Elle avait fouillé le placard interdit, celui que sa mère gardait religieusement et où elle conservait les vêtements de sa grand-mère. Violette aimait tant fouiller dans cette garde-robe, et penser à son arrière grand-mère. Elles se ressemblaient, c’était indéniable, la seule photo qu’elle pouvait contempler lui renvoyait son propre visage. Les vêtements étaient taillés sur mesure pour elle. Elle tirait sa lourde chevelure en un chignon bas, enfilait ces drôles de sous-vêtements, puis les jupons, le chemisier, la jupe. Elle ne voulait pas des bas, et entrait alors pieds nus dans les chaussures en cuir. Enfin, elle nouait un châle autour de ses épaules.

Ce jour-là, elle eu envie de sortir étrenner son costume. A peine dehors, elle enfonça le chapeau de paille sur sa tête, et se mit à courir. Pourquoi courait-elle ? Elle était bien en peine de le dire, peut-être pour ne pas être vue de sa mère, peut-être aussi parce qu’elle avait une énergie incroyable à dépenser, et que c’était si amusant de courir avec des jupons qui lui battaient les jambes.

Elle traversa le champ et s’arrêta à la lisière de la forêt, sur un rocher. Bien entendu, elle n’avait pas pris ses lunettes, son arrière-grand-mère ne portait pas de lunettes sur la photo (les aurait-elle retirées pour une question de coquetterie ?). Elle ne distinguait donc rien à plus de trois mètres.

Violette glissa du rocher, et s’assit dans l’herbe, s’adossant à la pierre chaude. Elle était bien, là, dans la chaleur douce du printemps. Avec sa vue si altérée, elle ne pouvait voir bien loin, elle contempla le monde qui l’environnait : les sauterelles, les mouches, les papillons, et les fleurs.

Les marguerites se penchèrent sur Violette, et l’une d’elle, la plus proche, chuchota à son oreille :

– Un peu de tristesse, pour que les jours de joie te paraissent plus heureux.

– Beaucoup de projets, pour remplir chaque jour sans penser au lendemain.

– Passionnément. Violette, il faut vivre passionnément, de tout ton être, de toute ta force. Chaque jour.

– A la folie. Un jour, Violette, tu aimeras à la folie. Ce sera pour toujours. Ne crois pas ceux qui disent que c’est difficile d’aimer toujours. C’est tellement plus facile d’aimer en sachant qu’en retour tu seras aimée tous les jours.

– Pas du tout. Jamais il ne faut avoir de regret. Jamais il ne faut regretter. Ce que tu auras mal fait, tu le corrigeras immédiatement, et tu repartiras de l’avant, en courant.

Profite Violette, la vie est belle, elle dépend de toi.

Violette ouvrit les yeux, elle avait fait un drôle de rêve. Elle vit la marguerite qui lui frôlait l’oreille, la cueillit délicatement, et l’emporta à la maison pour la faire sécher.

Violette déposa un baiser sur le cœur de la marguerite et la remit doucement dans sa boîte.

– Jolie  marguerite, tu m’as donné un jour une règle de vie. Je l’ai suivie chaque jour. Je te remercie, parce que j’ai été heureuse. J’ai eu des jours de tristesse, mais je n’ai retenu que les jours de joie. A présent je suis arrière-grand-mère à mon tour, et bientôt je vais m’endormir pour toujours, mais mon cœur est dans la joie.

Le voyant rouge /8/ La visite du musée

J’avais décidé ce matin là de revoir « La cité de la mer » (Cherbourg). Devant moi, à la caisse, j’avise deux adultes et une flopée d’enfants en cirés jaunes.

 

Je n’en crois pas mes yeux. Je les suis du regard, puis je les suis tout court. Ils sont stupéfiants, tellement nombreux. Je les compte : 5, non 6, non 7, mais pourquoi bougent-ils tant ? Non, les voilà immobiles devant la maquette du bateau. Ils sont bien 6. Sont-ils fous, ces deux adultes qui s’encombrent de tant d’enfants ? Où les ont-ils trouvés d’ailleurs ?

 

Tiens, ces deux là pourraient être des jumeaux s’ils n’avaient pas une si grande différence de taille. Ces deux se ressemblent, la fille est sa mère tout craché, le tout petit aussi avec son teint mat et ses cheveux noirs. Quant aux autres ils ressemblent à leur père en miniature.

 

Je m’approche, je ne peux y croire. Mais oui, ils disent « maman » à la femme, et « papa » à l’homme. Et les deux adultes se concertent : « Tu prends les quatre grands et tu marches à leur rythme, je m’occupe des plus jeunes et je t’attends à la sortie ».

 

Pour le moment ils sont encore en groupe. Je ne comprends pas l’attitude de la femme, que veut dire « tu marches à leur rythme ? »

 

Ce qui est sympa, c’est qu’ils ne remarquent pas que je les observe. Si, je crois que la maman a découvert mon indiscrétion. Je vais tâcher d’être plus invisible.

 

Ils sont rigolos, ils parlent tous en même temps, et la maman répond à l’un après l’autre, rattrape le plus jeune qui a filé. Finalement le groupe se sépare : c’est au moment où les petits commençaient à perdre patience. Je commence à comprendre : le père s’occupe des grands, leur explique les différents points, et la mère fait de même avec les petits. Mais comme ils sont plus impatients, elle va plus vite.

 

Mais maintenant, qui vais-je suivre ? Le père donne des explications, et avance lentement. La mère est plus drôle. Elle court sans arrêt pour rattraper le petit dernier. A chaque fois qu’elle le tient, il profite d’un moment où elle lit un écriteau pour faire glisser sa quenotte de sa main et filer. Lorsque la mère s’en aperçoit, il est déjà loin, et prêt à appuyer sur « LE VOYANT ROUGE ».

 

La mère bondit, et au dernier instant, rattrape la main qui voulait enfoncer le bouton rouge à ne manipuler qu’en cas d’urgence, et l’histoire se reproduit de salle en salle !

 

Me voilà dehors, hilare, sans avoir rien vu du musée. Mais je m’en souviendrai toute ma vie.

Jeu d’Octobre – 6 / Je suis telle une gare

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Mes larges fondations sont posées au milieu des arbres, tout près d’un château. Je ressemble à s’y méprendre à une gare, avec mon architecture de station ferroviaire. Je ne ferme jamais les yeux, mes volets rouges restent toujours ouverts, j’espère ainsi être plus accueillante. Mon préau permet aux enfants de jouer, aux familles d’y prendre les repas, ou de s’asseoir tranquillement en regardant le temps passer.

J’ai tout d’une gare, l’apparence extérieure, mais également mon intérieur qui accueille des gens de passage. Ils vont et viennent, y dorment une nuit ou soixante, parfois même un peu plus, mais guère plus. Mon intérieur n’est pas reluisant, il n’est pas attractif non plus, mais tout le monde m’aime, de la cave au grenier.

La cave d’abord, humide et froide, été comme hiver, est un paradis pour les enfants. Ils descendent en tremblant, et remontent en courant. S’ils y jouent, ce n’est jamais pour très longtemps.

Le rez-de-chaussée est l’étage que j’aime le moins. Il est celui des gens sérieux. Les réunions des adultes sont mortellement ennuyeuses. Heureusement, il arrive qu’une maman ouvre toutes les portes de communication, ce qui permet à ses enfants de jouer au loup ou de faire un parcours en planche à roulette. Enfin, je vis, je respire, je me délecte. Mes poumons se remplissent de vitalité et d’entrain.

Le premier étage est mon préféré, avec ses dix pièces (neuf chambres et une immense salle de réunion), et ses deux paliers époustouflants. J’accepte que l’on y installe tous les trains, circuits de voitures, jeux de billes, parcours du combattant. Quelle joie d’entendre les cris et les rires des enfants, c’est pétillant, c’est frais, c’est gai.

Mes douches qui communiquent par le haut font le bonheur de ceux qui aiment poursuivre leur conversation tout en se lavant. J’entends chanter à deux voix, c’est toujours un peu faux, mais tellement attendrissant. Et mes douze lavabos font hurler les mères de famille, ce qui m’amuse toujours autant.

Un grenier interdit… Et comme tout grenier interdit, j’y accueille les enfants désobéissants. J’aime les voir ouvrir discrètement la porte en prenant soin de ne pas la faire grincer, puis la refermer tout aussi doucement derrière eux. Ils montent l’escalier en colimaçon en levant la tête. Je vois alors un peu d’anxiété dans leurs yeux, je sais qu’ils jouent à se faire peur. En arrivant, ils soupirent, soulagés, il ne s’est rien passé. La dernière fois, c’était une petite fille en robe qui dansait et tournoyait en chantant. Une autre fois, un garçon déjà grand qui avait fixé sa corde à une de mes poutres et que se balançait en hurlant. Le malheureux, j’aurais tant voulu lui dire de ne pas crier, mais sa maman bien perspicace l’avait repéré avant que je ne puisse intervenir.

Je ne suis pas belle, non, mais attachante, et je marque les hommes, les femmes et les enfants qui passent chez moi. Je suis bien telle une gare : on passe chez moi sans y penser, mais on se souvient toute sa vie de ce moment de grâce.