Aller au contenu principal

Articles de la catégorie ‘ALMANACH 2013 de l’ECRITOIRE’

Le pénamatus

Le pénamatus est une plante nuisible peu originale qui pousse sous toutes les latitudes. Je l’ai découverte il y a déjà un grand nombre d’années, j’ai parfait mes connaissances sur internet et dans des livres choisis ; je pense être à même aujourd’hui de vous en parler avec assurance.

Le pénamatus peut donc naître n’importe où sur le globe terrestre. Petit il peut encore être redressé, mais si on tarde trop il va progressivement, au fur et à mesure de sa croissance, s’approcher d’une belle plante qui pousse à proximité jusqu’à se joindre à elle comme si elle s’y greffait. La plante « support » est généralement discrète, tendre et bonne. Le pénamatus l’envahit jusqu’à l’étouffer et l’obliger à vivre par elle-même. Celle qui était timide devient inexistante. Au moindre signe de singularisation, elle est immédiatement rappelée à l’ordre.

De jeunes pousses peuvent surgir du pénamatus. Immédiatement, dès leur apparition, elles forment la nouvelle raison de vivre du pénamatus. Si elles reçoivent un tant soit peu d’affection, celle-ci n’est jamais sincère et toujours intéressée. En réalité, le pénamatus n’a que lui-même dans son cœur, et nulle place pour aucun autre même les siens. Tout est toujours intéressé. Si les jeunes plaisent, ce n’est qu’à la condition de se mettre en adéquation parfaite avec la mère. Elles ne dérouleront leurs feuilles que sur un signe de la mère, elles n’auront d’avis que sur accord de la mère, elles ne réussiront que pour la mère. Toute velléité d’individualisation sera brimé sans recours.

Après un certain nombre d’années, les jeunes pousses émettent le souhait de prendre leur autonomie pour s’enraciner plus loin, le pénamatus déploie alors des trésors d’ingéniosité pour les maintenir dans sa proximité immédiate et garder un contrôle total et absolu sur sa progéniture.

Le pénamatus sombre dans le désespoir, les pousses se recroquevillent sur elles-mêmes. Elles  ont tellement entendu qu’elles ne pouvaient être capables de se débrouiller seules et que seul le pénamatus avait les capacités de les aider qu’elles ont fini par le croire, et qu’elles ont appelé le pénamatus au secours, de telle sorte qu’il a pu briller par tous les services qu’il semblait rendre.

Un jour le pénamatus mourra, mais les jeunes pousses devenues vieilles ne redresseront plus jamais, elles resteront indéfiniment courbées devant le souvenir du pénamatus pervers, narcissique et manipulateur.

V comme voyageuse (3)

Suzanne, qui ne dit mot à quiconque, depuis si longtemps déjà ; personne n’a compris dans le village, ce qui s’est passé ; alors, ils ont fini par laisser tomber, haussant les épaules, pensant « Quand elle aura fini de faire la fière, et quand elle en aura assez de rester seule, elle reparlera. » Ils se sont détournés d’elle. Seule, sa voisine a continué à lui parler ; à partager ses soucis, à lui parler de tout, de rien, de la pluie et du beau temps. Alors Suzanne a recommencé à sourire, hocher la tête, faire des signes pour dire bonjour et au-revoir, à échanger des livres, à écrire des phrases, des questions, des réponses…

Un jour, elle lui a montré une lettre; sur l’enveloppe, un timbre et le tampon d’un pays lointain. Ses yeux étaient pleins de larmes, un sourire doux décorait ses lèvres. A cette époque, l’hôtel, peu fréquenté, hébergeait justement un étranger de ce pays. Janine proposa à Suzanne qu’il vint la voir. Elle refusa, la proposition semblant l’effrayer.

– Ne vous méprenez pas; Suzanne a cessé de communiquer depuis des années.

– Comment vous a-t-elle prévenu alors?

– C’est notre secret, répondit Janine, dans un rire joyeux.

V comme voyageuse (2)

Elle cuit sur ce seuil depuis bientôt une heure quand une dame blonde descend de son vélo, tout sourire. Il y a un gros sac de courses de chaque côté de son guidon et un ou deux autres sur le porte-bagage. Qui donc trimbale tout ça en plein cagnard, se demande-t-elle en voyant les pots de yaourt. Et quel est son secret pour ne pas montrer la moindre trace de sueur quand il fait 40° à l’ombre?

– Vous êtes là! s’exclame la cycliste en jouant l’étonnement.

– Vous n’avez pas eu mon message?

– Si, si! Mais je n’y ai pas répondu parce que j’étais en grande conversation avec mon fils et puis j’avais des courses à faire, comme vous voyez. C’est Suzanne, la dame d’en face, qui m’a prévenue que quelqu’un voulait à toutes forces entrer chez moi.

Et disant cela, elle part d’un grand rire.

Entrer à toutes forces? se dit la voyageuse, il me semble que j’ai seulement sonné deux fois, très poliment.

Et là, derrière ces volets clos de la maison d’en face, il y a une Suzanne qui a tout vu depuis le début et qui ne s’est jamais manifestée, même pas pour offrir un verre d’eau? Quel pays!

V comme voyageuse

Quand elle arrive enfin dans la petite bourgade où elle va passer les huit prochains jours, elle tourne un peu au hasard des ruelles étroites, toutes à sens unique, et n’est que trop contente de trouver une placette où le stationnement n’est pas réglementé. Il n’y a pas d’ombre, rien n’est parfait. Elle sort dans la fournaise, prend sa valise, son sac. Trouver la Grand-Rue ne devrait pas être trop difficile et dans une si petite ville, chacun, elle le suppose, connaîtra l’emplacement de son hôtel.

Première difficulté, trouver âme qui vive dans les rues endormies en plein midi. Un garçon passe et en réponse à sa question, fait un large geste vers la droite: la Grand-Rue, c’est là-bas, derrière.

Elle arrive sur une place où il y a quatre platanes et quelques commerces, tous fermés. Passe un vieil homme tout de travers, qui porte son maillot de corps à l’envers, coutures apparentes. Il n’a jamais entendu le nom de cet hôtel. Mais il y a d’autres hôtels, lui dit-il. Sans doute, mais elle a réservé une chambre dans celui-là.

Elle finit par le trouver, un peu par hasard. Il n’a pas d’enseigne, rien qui fasse ressembler sa façade bourgeoise à une hôtellerie. Elle sonne. Une fois. Deux fois. Rien ne bouge à l’intérieur ni à l’extérieur et elle ne voit que des volets fermés dans une ruelle écrasée de soleil.

Elle a soif. Sa dernière bouteille d’eau est vide. Elle a besoin d’aller aux toilettes. Elle a envie de se rafraîchir. Elle a faim.

Elle décide d’appeler le numéro de l’hôtel, allume son portable, tombe sur une boite vocale, laisse un message.

Elle est fatiguée. Le trajet a été long, mouvementé. Elle a frôlé l’accident mortel. Elle s’assied sur le seuil. Tant pis s’il n’y a pas d’ombre: elle ne bouge plus. Elle attend.

Défi de juin 2015- Fil rouge

Fil rouge

Je devais avoir huit ou neuf ans; une verrue se plut à orner le bout de mon nez.

Mes parents essayèrent plusieurs remèdes; nous partîmes à la cueillette de la chélidoine.

Ma mère, peu encline à croire aux remèdes de bonne femme, lança par dessus son épaule un mouchoir, probablement frotté sur la verrue, mouchoir contenant trois cailloux.

La verrue n’était point décidée à disparaître pour autant.

Ma nounou, personne très attachée à moi, et je lui le rendais bien,  personne aimable, dévouée, eut l’idée, un jour, d’attacher un fil à coudre rouge à cette excroissance nasale.

Je partis jouer, insouciante, dans l’impasse, sur laquelle donnait l’appartement de mon enfance.

Huguette m’appela, invoquant le quatre heures; je rentrais chez moi. Ses quatre heures étaient toujours succulents.

Je sentis une légère piqure au bout de mon nez. Elle me montra le fil rouge, que,  sans m’avertir, elle avait tiré d’un coup sec, me débarrassant de cette disgrâce encombrante.

Je n’eus plus de verrues de ma vie.

Défi d’avril 15 – avril file !

Là !
Avril file,
Arrive le charivari,
Sonne la fin du froid imbécile.
L’hiver sénile sanglote, avril le détricote,
Ôte congère et grésil, livre à domicile ses promesses de jonquille !

Jubile,
Avril défile !
Demain, c’est mai, le joli mois futile,
Bientôt fini le printemps volatil, demain, vient l’été volubile,
Puis l’automne versatile, couleur de pleurote
Montrera sa bobine, déroulera le fil,
Vide la pelote.

Alors l’hiver reviendra, froid, cousu de fil blanc.
Mais pas de bile,
Là, maintenant
Avril
File !

Défi d’avril 2015 – Leçon de couture –

Leçon de couture

A comme aiguille à coudre, attention, pointe acérée
V comme visez et voyez si le fil est  passé par son chas
R comme remettre cent fois votre ouvrage sur le rouet
I comme une infinité de points, inventerez
L comme lacez et entrelacez, lancez-vous.

AVRILCOUTUREimgp1145

Défi d’avril 2015 – Histoire à coudre –

AVRILARCENCIELtissu-laser-arc-en-ciel

Histoire à coudre

Nous étions en avril. Au loin, je le vis, il attendait dans la file.
Dans le ciel défilaient les nuages, un rayon de soleil parvint à s’y faufiler.
La bobine du temps dévidait ses espoirs, fêtes et défilés printaniers.
Je le revis, figure carnavalesque, longues jambes  échalas, marionnette sans fil.
Dans le ciel pleuvaient les confettis, surfilant les nuages de rêves colorés.
Nous étions en avril. La- haut, je le vis, fildefériste sans filet, équilibriste précaire.
Un soleil d’opérette maquillait la scène, illusoire et fantasque, mon cœur et mes yeux en émoi.
Lui sur son fil, moi, retenue au sol par des liens invisibles, que je ne pouvais dénouer.
Arrivèrent alors, venus de nulle part, des oiseaux magnifiques, ailes tissées de songes,
Broderies mouvantes, dessinant des rubans aux couleurs arc en ciel.
Suspendirent leur vol au-dessus de la corde, ses mains saisirent les soieries multicolores.
Une écharpe l’enveloppa, l’escamotant à ma vue, laissant un ciel voilé de lin.
Au loin, petit point dans la file migrante, je le vis. Nous étions en avril.

AVRILARCENCIELtissu-laser-arc-en-ciel

un nouveau mois, un nouveau défi : les mille et une nuits, et après ? (7)

Pour éviter les péripéties des jours précédents, le sultan ordonne que nous passions la journée du mille et quatorzième jour enfermés dans la poterne. Il est moins amène que la veille et tue le temps en grignotant des loukoums et en buvant tasse de café sur tasse de café sans songer à m’en proposer. De mon côté, j’essaie de me faire oublier derrière mon écritoire, afin qu’il ne s’avise pas de demander à relire mes notes de la veille… même moi, je n’y arrive pas toujours !

Quand vient enfin le soir, Schahriar ouvre la porte donnant sur la ruelle ; les quatre frères sont là, adossés au mur. Le sultan leur fait un large sourire et leur dit :

« Al-Fakik-l’édenté, Al-Haddar-le-paresseux, Shakashik-au-bec-de-lièvre et Bacbouc-le-bossu, je suis heureux de vous trouver ici. Votre attente n’aura pas été vaine, et je pense avoir trouvé le moyen de vous protéger de l’oubli : mon meilleur copiste – il fait un geste dans ma direction, et, peu habitué aux compliments, je me retourne pour voir de qui il parle. Mais non, je suis bien le seul dans cette poterne à avoir plume et écritoire – mon meileur copiste va coucher par écrit le récit de vos aventures. Bien à l’abri dans un livre à l’épaisse couverture, vous ne risquerez plus de disparaitre dans l’oubli. Qu’en dites-vous ?

Al-Haddar se lève, s’incline et répond :

– Sultan Schahriar, c’est une très belle idée et une offre très noble. Si nous ne doutions pas de ta générosité, nous n’osions imaginer une telle proposition. Il ne nous appartient pas de parler du prix d’un cadeau, même si l’encre de calmar du texte, l’or, l’argent et la poudre de turquoise des enluminures ne se trouvent pas sous le pas d’une mule…

Shakashik le coupe :

– Mon frère, tu l’as dit fort justement, qui serions-nous si nous paraissions estimer la valeur d’un cadeau du sultan à son simple prix monétaire ? Sans compter qu’il faudrait compter le bois de cèdre marqueté d’ivoire et d’ébène des couvertures, ainsi que les lanières de cuir et de soie des reliures…

Bacbouc intervient :

– Mes frères, surtout ne laissez pas le sultan penser que nous escomptons son cadeau comme des marchands au souk ; d’autant que vous oubliez le parchemin –ou le papier, ou le papyrus ? Enfin, qu’importe, le choix du sultan sera forcément le meilleur – des pages intérieures. Et le transport, la main-d’œuvre, la façon, le travail des papetiers, des enlumineurs, des maroquiniers, des relieurs, des tabletiers, et j’en oublie certainement. Bref, cela fait certainement une belle somme, même pour un trésor comme le sien !

– N’ayez crainte, balbutie le sultan qui n’a pas pu s’empêcher de faire, de tête, le compte des matières premières évoquées par les frères et de le trouver plus qu’exorbitant – ça coûte donc ça, un livre ? Heureusement qu’il n’en lit jamais. De fait, pour le livre des frères, il songe plutôt à de l’encre de brou de noix, du papier de réforme, du bois de palmier et du cuir d’âne mort, réservant les enluminures et la soie pour les pages le concernant ; mais cela, il se garde de le dire.

Al-Fakik se lève et s’incline à son tour :

– Ta bienveillance est telle que nous ne saurions craindre quoi que se soit, sultan. Mais ton temps est précieux et le notre est compté. Et écrire un tel ouvrage va prendre beaucoup de temps…

Là, le sultan ne peut s’empêcher de l’interrompre :

– N’ayez crainte, tout est prévu : vous êtes quatre ; si je me souviens bien, vos histoires couraient entre la cent-soixante-et-unième nuit et la cent-quatre-vingt-troisième ; en ajoutant le récit de votre frère le barbier, et, en guise d’introduction, un bref récit de mon auguste vie, il n’y a rien que mon scribe ne puisse achever rapidement. Il a d’ailleurs intérêt à y arriver, ajoute-t-il en me lançant un bref regard sévère.

– Sultan, nous ne doutons pas de la vivacité de ton scribe, mais un tel ouvrage va être long à rédiger, car nous ne sommes pas les seuls concernés.

Pas les seuls concernés ? En entendant Al-Haddar prononcer ces mots, le sultan et moi sommes frappé d’une telle stupeur que le sultan reste sans voix et que j’en perds ma plume ! Le spectacle incroyable que nous voyons apparaitre dans la ruelle n’est pas sans contribuer à accentuer cette stupeur, au point que nous glissons l’un et l’autre sur le sol, inanimés !

Et, la joue déjà dans la poussière de la ruelle, juste avant de perdre conscience, je me dis qu’au moins, pour cette nuit, ça n’est pas l’aube et le chant du muezzin qui interrompront l’épisode !

 

* * *

Par un miracle que je ne m’explique toujours pas, nous sortons de notre sidération exactement un jour et une nuit plus tard, soit au beau milieu de la mille-et-quinzième nuit depuis que Shéhérazade a commencé à narrer ses contes. Ce mille-et-quinzième jour s’est écoulé pour nous comme entre parenthèses !

En ouvrant les yeux, le sultan et moi découvrons une scène fabuleuse : pendant notre absence, la ruelle sinueuse et vide qui longe le mur du jardin du palais s’est remplie d’une foule qui s’amoncelle derrière le groupe des frères du barbier. Stupéfait, le sultan reconnait les silhouettes des quarante voleurs, de Simbad le marin, de Marouf le savetier, d’Aladin, d’Ali Baba, de la princesse kazakhe – enfin échappée de la barbe du vizir ? -, du vaillant petit tailleur, du prince du Royaume-dans-le-ciel – sans compter deux paons, mais peut-être ceux là se sont-ils seulement échappé de l’enclos du jardin du palais -, et enfin, vous l’aviez deviné, celles des centaines de personnages des histoires que Shéhérazade lui a patiemment conté pendant mille et une nuits.

Schahriar suffoque, et moi aussi ; chacun pour des raisons différentes ! Il ne s’agit plus d’écrire les aventures de quatre importuns, mais d’un recueil de centaines de contes contenant les histoires d’innombrables personnages ! Pour le sultan, cela veut dire, selon qu’il choisira papyrus, parchemin ou papier, qu’il faudra raser des marais entiers, exterminer des troupeaux complets, hacher menu de grandes forêts, sans parler des tonneaux d’encre et des boisseaux de plumes et de calames ! Malgré ses richesses proverbiales, son trésor va subir une sacrée ponction…

Et moi, je me dis qu’il va y falloir une vie entière de copiste – mon rêve – ! Mais il faudrait d’abord savoir écrire correctement : je prends conscience avec douleur que mes illisibles pattes de mouche bancales ne sont pas dignes d’écrire une telle histoire ; d’un coup, me prend un regret des heures de classe passées à tremper des mouches dans l’encrier… Mais pourquoi n’ai-je pas écouté sagement, étudié avec ténacité ? Alors, ma vie pourrait prendre un autre tour.

Et puis avant d’écrire, il faut recueillir toutes ces histoires… combien de nuits faudra-t-il pour cela ? D’autant que, pendant la mille-et-sixième nuit, l’un des frères (Al-Fakik ? Al-Haddar ? Shakashik ? Bacbouc ? qu’importe !) a dit qu’ils n’avaient que peu de nuits pour convaincre le sultan, et qu’ils disparaitraient à l’aube de la nuit de la nouvelle lune, qui les renverrait dans les limbes des rêves. Et si c’était justement l’aube de cette nuit ! Et s’ils partent tous en me laissant sans un mot à écrire ?

De son côté, le sultan a fait le même calcul et observe que le ciel sans nuage est bien noir ; allez, un peu de sang-froid, il ne s’agit que de les faire patienter assez longtemps et il sera tiré d’affaire. Après tout, qu’ils disparaissent sous la couverture d’un livre ou dans les limbes de l’oubli, du moment qu’il en est débarrassé ! Redressant son turban, il prend la parole d’une voix qui s’affermit de parole en parole :

« J’ai donné l’ordre que le livre soit promptement écrit, et il le sera ! Mais, bien chers princes, génies, sages, tailleurs, âniers, pêcheurs, savetiers, paons, et vous tous et toutes – et pour gagner encore du temps, il décline les noms, qualités et titres de tous les personnages dont il se rappelle pour les saluer les uns après les autres -, héros de contes, je vous en prie, dites-moi encore comment je peux vous faire patienter agréablement pendant que s’écrira le livre qui vous gardera dans la mémoire des hommes ?

tout en parlant très lentement pour gagner encore quelques instants, il jette un coup d’œil par-dessus le mur d’enceinte ; les étoiles scintillent de plus en plus faiblement, le ciel s’éclaircit et prend une teinte d’aquarelle. Bientôt, le soleil va prendre son envol et déchirer le voile de la nuit ; alors, l’appel du muezzin dispersera cette foule de fantômes.

Mais, à ce moment, une ombre traverse le ciel et l’oiseau Roc se pose sur le rempart. Ses ailes gigantesques ramènent la nuit sur Bagdad, le palais, le jardin, la poterne et la ruelle où nous nous trouvons. Sur son dos trônent Shéhérazade et sa sœur Dinarzade, bien légers fardeaux. Cette dernière glisse à terre prestement et dépose sur mon écritoire une pile de cahiers. Avec un sourire complice, elle me chuchote :

– Ne t’inquiète plus, ton livre est là : il te suffit de lire les cahiers et de les recopier ; mais applique-toi pour former les lettres ! Puis elle se fond dans la foule en emportant mon cœur, tandis que son rire tinte encore dans mes oreilles.

Puis, dans le silence revenu, la voix de Shéhérazade s’élève comme le chant du rossignol, avec juste une petite nuance de moquerie :

– Cher sultan, à l’ombre des ailes de l’oiseau Roc, nous aurons tout le temps d’attendre que ton scribe ait fini son œuvre. Tu te demandes comment nous distraire ? C’est bien simple mon prince : à ton tour. Raconte-nous une histoire. »

 

* * *

la suite ? à vous de l’imaginer !

un nouveau mois, un nouveau défi : les mille et une nuits, et après ? (6)

Le mille-et-douzième jour, le sultan ne me convoque qu’à la nuit. Si j’ai pu dormir un peu dans la matinée – mais pas assez à mon goût après la nuit blanche passée à l’attendre dans la poterne -, lui a visiblement dormi toute la journée, et il a l’air encore passablement ensommeillé et la barbe embrumée. Tandis que je me prosterne sur le tapis de la salle d’audience, je l’entends qui murmure d’une voix pâteuse :

« Et si je ne rêvais pas de lui, mais que c’était lui qui rêvait de moi ? Mais alors les rôles seraient inversés, et je pourrais menacer et terrifier ce maudit génie ! »

On dirait que sa confiture d’opium a été un peu trop efficace. D’ailleurs, trois pots vides traînent près du sofa du sultan. Malgré tout, l’audience débute assez bien. Le sultan me fait faire de savants calculs : sachant que les quatre frères du barbier sont quatre, ce qui veut dire quatre histoires ; qu’il convient de ne pas séparer une famille unie ; qu’il ne faut pas oublier que c’est le barbier qui, le premier, a raconté leurs histoires ; qu’il est donc plus prudent de le boucler dans le même livre ; que cela fait donc cinq histoires ; bref, sachant tout cela, combien d’encre et de papier faut-il prévoir pour le livre ? Car, décidément, le livre est la meilleure solution. Mais convient-il de le rédiger sur du fin papyrus, du solide parchemin, ou sur ce papier confisqué à un marchand chinois il y a quelques années ? Ce serait l’occasion d’en débarrasser les entrepôts royaux. Quoique, à y réfléchir, le papier est fragile et on ne sait pas ce que ça dure. Si le support tombait en poussière, l’encre des personnages des contes serait libre de filer et de noircir sa réputation. Non, à bien y penser, le papier, ça n’est peut-être pas ce qu’il faut pour un livre !

Bon, on verra plus tard. En tout cas, cinq histoires, cela ne devrait pas coûter trop d’encre ni de papier – ou de papyrus, ou de parchemin – surtout si on évite les illustrations et les enluminures. Et pour cela, pas de danger, si mon écriture est illisible, que dire de mes dessins !

Magie de l’écriture, mon récit est aussi bref que cette discussion est longue : le sultan somnole entre les phrases, revient en arrière, répète mes réponses et oublie ses questions, tous sauts du coq à l’âne que j’évite sur cette page.

Entre deux questions, le voilà qui fouille sous ses couvertures et en repêche un dernier pot clos. Il l’ouvre avec précaution, comme s’il s’attendait à en voir sortir un génie. Mais non, inspection faite, il s’agit bien de confiture de melon mêlé d’opium. De chaotique, la conversation devient elliptique : chaque cuillerée ralentit la diction de Schahriar ; à mesure que sa langue endormie confond les noms et les qualificatifs, suscitant d’improbables protagonistes, Al-Fakik-le-bossu, Shakashik-l’édenté, Bacbouc-le-sublime, Schahriar-le-paresseux ou Al-Haddar-au-bec-de-lièvre, mon esprit et ma plume suspendus à ses paroles alanguies peinent à suivre le cours cahotant des méandres ralentis de ses phrases absconses.

Et puis vient un moment où un silence de plus en plus consistant se substitue à ses bredouillis, suivi d’un lent ronflement rasséréné que le bref tintement du pot -vide – de confiture roulant sur le sol n’interrompt pas. Qui suis-je pour réveiller un sultan qui dort ? Personne. D’ailleurs, personne ne pourrait le sortir de ce sommeil d’opium. Même si le génie s’en donne à cœur-joie, grondant et menaçant au fil des rêve du sultan, il ne le réveillera pas cette nuit !

Et j’ai idée que si les quatre frères, quels que soient leur noms et surnoms vrais ou supposés, attendent dans la ruelle qui longe le mur du jardin du palais, près de la porte qui donne dans la poterne, ils peuvent attendre longtemps.

Quant à moi, j’enfouis mes notes dans ma besace, je ramasse mon écritoire, et, après une génuflexion toute symbolique, je franchis à reculons la porte de la salle d’audience. Cette nuit, pas question d’attendre l’aube pour dormir !

* * *

Le lendemain, je me lève dès l’aube. Sans nouvelles du sultan – on chuchote qu’il dort encore, si profondément que personne n’ose le réveiller -, je passe la matinée dans la bibliothèque, à parcourir mes notes. En pure perte : les propos incohérents et opiacés du sultan, passés au filtre de mes pattes de mouche, sont définitivement incompréhensibles. Si je dois écrire ce livre sans tout inventer, il faut que je trouve une source d’information plus sûre. Les quatre frères ? Un scribe écrivant sous la dictée des personnages du conte, ça serait mettre la noria avant l’âne ! Qui d’autre connaît ces histoires ? Shéhérazade ? Une princesse, parler à un scribe ? Même pas dans mes rêves ! Sa sœur Dinarzade ? Elle n’est pas de rang princier, et puis je l’ai souvent aperçue à la bibliothèque du palais, remplissant jours après jours de petits cahiers de notes prises dans des vieux recueils de contes ; chacun, parmi les bibliothécaires et les scribes, s’est demandé pourquoi elle s’astreignait à ce labeur. Mais ça fait près de deux semaines qu’elle n’est pas venue.

En fin de journée, je reçois ordre du sultan de le retrouver directement dans la poterne J’attrape mon écritoire et je file à travers le jardin. Le sultan m’accueille aimablement, rasséréné par le long sommeil causé par l’opium et la conviction qu’il sera bientôt débarrassé des quatre frères. Jugeant l’occasion favorable, j’ose lui proposer quelques améliorations auxquelles j’ai songé :

« Sultan, le livre que tu m’as ordonné d’écrire contiendra le récit des vies de Bacbouc, de Shakashik, d’Al-Haddar et d’Al-Hakik ; mais pour le joli de la chose, il devrait dire aussi en quelle occasion et comment les contes ont été dits ; et donc raconter l’histoire de Shéhérazade et la tienne, sultan ! »

L’idée parait d’abord lui déplaire… être passé à l’encre et enfermé dans les mêmes pages que ces quatre vauriens, non merci ! Et puis comme je lui suggère de placer, indépendamment du récit, une préface qui le présenterait dans sa majesté princière, il se déride. Il me demande des détails, se prend au jeu, et bientôt, m’ordonne de prendre sous sa dictée les précisions qui lui semblent importantes. Sa généalogie, le catalogue de ses chevaux, de ses royaumes, de ses titres et de ses épouses, la liste des princes qui lui doivent hommage, celles des ambassadeurs qui lui ont rendu visite, celles des cadeaux qu’il a reçus pendant ces visites…. il est intarissable ! Impossible de l’interrompre pour lui faire remarquer que les archives du palais sont déjà remplies de manuscrits détaillant tout cela… tant pis, je fais semblant de noter et je recopierai tout cela dans les registres et le calme de la bibliothèque.

Je me dis qu’avec tout ce travail, il ne serait que justice qu’il y ait aussi un petit passage sur moi, car sans scribe pas de livre et sans livre pas d’histoire, mais l’instant parait mal choisi pour en parler. Et puis, qui sait, je pourrais peut-être me consacrer, incognito, un petit paragraphe discret ? Qui le remarquera ?

Sur sa lancée, Schahriar passe à la description des costumes qu’il voudrait porter dans ce récit. Il précise les matières, brocard, mousseline, mohair, soie, taffetas, laine, cuir maroquin ou damasquiné, plume, fourrure, les formes –amples, souples et élégantes – et les vêtements – de la pointe des babouches au sommet du turban ou du fez, en passant par les caftans, les gandouras, les tarbouches, sans oublier les ornements, diamants, rubans, collier, bracelet, broche, bref, tout le vestiaire princier de la plus ample djellaba jusqu’au plus minuscule colifichet. Puis vient le tour des tenues de Shéhérazade et de Dinarzade… Tout en faisant mine d’écrire d’abondance, je note juste «le sultan est somptueusement habillé» et «Shéhérazade et sa sœur sont vêtues comme des princesses» ; hé quoi ? L’imagination du lecteur fera le reste.

Puis il faut choisir le lieu du récit. La chambre princière ? La terrasse du palais ? Le voilà comptant les marches, énumérant les colonnes, décrivant les arcs outrepassés, les coffres d’acier, les portes d’ébène et les tables d’ivoire. Et ce qu’il y a sur les tables, coupes, plats, menus objets ; et ce qu’il y a derrière les portes, et dans les coffres, les coupes et les plats. Et ainsi de suite, tandis que je note sobrement « La scène se passe dans un palais si somptueux que sa description défie l’imagination ».

Une fois tout cela dument énuméré, décrit, complété et validé, le sultan se lève : il s’agit maintenant de rejoindre les quatre frères qui doivent piétiner dans la ruelle.

Mais stupeur ! Comme nous poussons la porte de la ruelle, voilà que l’aube nous attend sur le perron de la poterne !

 

* * *

la suite ? demain !