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Articles de la catégorie ‘04 – Jeu d’Avril’

Défi d’avril 15 – avril file !

Là !
Avril file,
Arrive le charivari,
Sonne la fin du froid imbécile.
L’hiver sénile sanglote, avril le détricote,
Ôte congère et grésil, livre à domicile ses promesses de jonquille !

Jubile,
Avril défile !
Demain, c’est mai, le joli mois futile,
Bientôt fini le printemps volatil, demain, vient l’été volubile,
Puis l’automne versatile, couleur de pleurote
Montrera sa bobine, déroulera le fil,
Vide la pelote.

Alors l’hiver reviendra, froid, cousu de fil blanc.
Mais pas de bile,
Là, maintenant
Avril
File !

Défi d’avril 2015 – Leçon de couture –

Leçon de couture

A comme aiguille à coudre, attention, pointe acérée
V comme visez et voyez si le fil est  passé par son chas
R comme remettre cent fois votre ouvrage sur le rouet
I comme une infinité de points, inventerez
L comme lacez et entrelacez, lancez-vous.

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Défi d’avril 2015 – Histoire à coudre –

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Histoire à coudre

Nous étions en avril. Au loin, je le vis, il attendait dans la file.
Dans le ciel défilaient les nuages, un rayon de soleil parvint à s’y faufiler.
La bobine du temps dévidait ses espoirs, fêtes et défilés printaniers.
Je le revis, figure carnavalesque, longues jambes  échalas, marionnette sans fil.
Dans le ciel pleuvaient les confettis, surfilant les nuages de rêves colorés.
Nous étions en avril. La- haut, je le vis, fildefériste sans filet, équilibriste précaire.
Un soleil d’opérette maquillait la scène, illusoire et fantasque, mon cœur et mes yeux en émoi.
Lui sur son fil, moi, retenue au sol par des liens invisibles, que je ne pouvais dénouer.
Arrivèrent alors, venus de nulle part, des oiseaux magnifiques, ailes tissées de songes,
Broderies mouvantes, dessinant des rubans aux couleurs arc en ciel.
Suspendirent leur vol au-dessus de la corde, ses mains saisirent les soieries multicolores.
Une écharpe l’enveloppa, l’escamotant à ma vue, laissant un ciel voilé de lin.
Au loin, petit point dans la file migrante, je le vis. Nous étions en avril.

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Titre d’Avril / Photos jaunies, par Jacou

 

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– Non, la venelle de chez le Pierrot, elle passait entre la maison de Germaine et le garage de l’institutrice.
– Mais non, le garage de l’institutrice, il était pas là du tout, il était à côté des abattoirs. De l’autre côté de chez le Pierrot, c’était chez Jeanne, la couturière ; tu te souviens pas, qu’on lui avait cassé son beau géranium, en jouant au ballon, et que le fils du Pierrot, il avait tout été lui rapporter ; qu’on lui avait plus parlé, après.
– Le pauvre, qu’il est allé se faire tuer en Algérie. Quand on y pense.
Charlotte et Clémentine ont sorti les vieilles photos. Vingt ans déjà, que leur vie a basculé, un jour d’avril. Depuis, malgré les efforts d’une nouvelle vie, quelques voyages, des fêtes, les mariages, les enterrements, les baptêmes, elles n’oublient rien. Si, une chose, elles ne sont jamais d’accord sur le nom des rues, qui habitait à tel endroit, à tel autre.
Souvent elles y pensent, en parlent, mais plus particulièrement, certains soirs, quand dans le ciel dégagé, pas une étoile ne manque, que la cloche de l’église tinte, là bas, au loin, son ténu, qu’elles sont seules à entendre. Nous sommes en avril. Alors affluent les souvenirs.
La mère Fantille que l’on a dû emmener de force, qui voulait rester, mourir dans son lit, les objets vite emballés, les meubles attachés sur les charrettes ; la longue file des habitants, partant sans se retourner, les maigres troupeaux de chèvres, les cochons qui grognaient, les chiens, les chats ; la petite Mauricette qui pleurait, parce qu’elle ne trouvait plus son chat, que l’on avait dû redescendre en vitesse au village, l’appeler,regarder dans les coins et moindres recoins, pour retrouver ce chenapan en train de dormir tranquillement sur le fauteuil de la mère Viornet.
Et puis regarder l’eau sillonner les rues, envahir petit à petit les maisons, jusqu’à ce que ne restent plus que les toits de visibles. Chacun fixait son chez-soi, sans en perdre une miette, le cœur lourd. Il ne restait bientôt plus que le clocher de l’église. Quand tout fut englouti, un silence de mort se fit, troublé par quelques pleurs de bébés, et le bruit de cette eau qui montait inexorablement. Alors la petite troupe se remit en route vers le village nouveau, maisonnettes coquettes, petits jardinets, rues rectilignes.
– Et quand on s’était cachées dans la venelle qui mène à l’église, qu’on regardait l’Antoine et la Françoise qui s’embrassaient…

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Titre Avril / Il y a des signes, par Lise Genz

Il y a des signes.

Sur facebook ce matin :  « Je t’embrasse » et une photo : M-L, la fille de mon amie d’enfance me revient en plein cœur le lendemain de l’anniversaire de la mort de mon enfant ; ce matin où je me sens un peu malade, un peu vacillante ; le jour où mon jardin de printemps se fige en glace sous dix centimètres de neige fraiche ; le matin où justement, justement, je pensais que c’est trop bête, trop indigne de nous, ces silences et ces séparations avec les vivants, et ces ruptures innommables. En seconde pensée, me voici chevauchant mon dada favori : une amitié tissée par les liens de l’enfance, un tel tissus de souvenirs denses, navette courant dans les entrelacs de nos venelles sauvages au grand soleil des jours heureux, comment, par quels malveillants prodiges ceci, dont nous chantions en duo la solidité, a-t-il pu être définitivement cassé, perdu, effacé, enseveli avant que mort – la nôtre – s’ensuive ? Il faut, faut, faut faire quelque chose. Et vite, pensais-je. M-L m’a devancée, et c’est bien. La suite sera facile.

M-L, la fille de ma meilleure amie me revient en trois mots et une photo. Un « je t’embrasse » comme elle pudique et rigoureux dans sa brièveté qui n’ira pas plus loin. Je connais l’emprise qu’elle a sur elle-même, tu penses ! Je l’ai tenue dans mes bras, petite enfant au regard grave. C’est dire si je la connais.

Fille de mon amie la meilleure ; dont je me suis volontairement séparée par suite d’évènements malheureux survenus indépendamment de nos deux volontés, ô combien indépendamment. Mais survenus quand même, ces évènements, avec leurs grand ciseaux tranchants dans le vif de l’amitié. Car c’est tendre, l’amitié entre deux femmes. C’est fragile même si parfois très fort.

Tendresse effarouchée. Recul. Obstination. Honte un peu. Entêtement beaucoup. Fierté. Crainte. Les années passent, consolident ce qui devrait retourner en poussière : imbécilité obstinée, ancrage dans la routine des jours, comment couper le silence ?

Il y a des ruptures sur lesquelles on ne revient pas “ Nous le pensions, en ce temps-là. Parce que nous étions des victimes parfaites de l’amour maternel. Parce que « nos enfants passent avant tout  » était un leitmotive à la mode de chez nous, tra la la. Et moi je disais : “ Si c’était faux ?”. Elle ne voulait rien entendre, mon amie tendre fidèle aux devoirs et aux principes. Je l’admirais. Je l’admire toujours d’avoir eu si grande foi dans les grands mots, les grandes exhortations. Je suis de la race des légères qu’un souffle disperse. Elle est de celles solidement enracinées. Les grandes amitiés, comme les grandes amours, sont faites de différences fondamentales.

“ Et si c’était faux ? “ . Il me fut prouvé par la suite, en ces quatorze ans de silence, que oui, c’était faux. Que non, les enfants ne passent pas « avant tout ». Qu’il y a ( avait ? ) des choses à préserver contre l’érosion du temps. Que « les enfants » ( certains ) partiraient et disparaitraient – et je ne parle pas de ceux qui nous furent enlevés mais de ceux qui se séparent et restent bien vivants ( merci, Seigneur ) loin de nous et pour toujours. Que l’amitié, elle, resterait présente et hors du temps. Que, lorsqu’on a la chance de la rencontrer dans sa grande pureté première, on se doit de la préserver coûte que coûte. Parce qu’elle continuera de cheminer à nos cotés jusqu’à notre dernier souffle ; tu ne peux pas en dire autant de tout le monde, même pas de tes enfants, par les temps qui courent. J’en sais quelque chose, que je clame en larmes ; et toi aussi, même si tu le passes sous silence.

Tandis que l’amitié, ça dure. Même après quatorze ans de silence. Tu vois ?

C’est au bout de longues années que j’arrive à cette conclusion J’ai retourné la question sous toutes ses faces, tu penses, j’ai bien eu le temps en quatorze ans de séparation, avec ton souvenir venant m’habiter aux minutes de la nuit, quand l’insomnie est là, dans les ruelles obscures des heures autour de minuit ; alors qu’il est déjà 6 heures du matin, chez toi, mon amie douce, et que je te sais en été sur le Couradou, en hiver auprès de la grande cheminée, car j’ai sur toi l’avantage de connaitre par cœur, avec le cœur, de tout mon cœur, la maison dans laquelle tu habites.

Au détour des venelles que nous parcourions ensemble en nos étés fureteurs, lorsque nous remontions le temps autour de la vieille abbaye moyenâgeuse, dans les ruelles du Fort loin des modes et des slogans ; dans les délicats entrelacs de nos conversations haut perchées, sautillantes, lorsque nous abordions à la fois Dieu et la vie quotidienne, dans nos mains unies et nos rires entrelacés ; lorsque nous construisions sans le savoir ce qui, de loin, fut le meilleur de nos vies, comment aurions-nous jugé cette rupture ? Nous l’aurions flétrie du regard et de l’âme, voilé ce que nous aurions fait que nous aurions eu raison, c’est tout ce que rupture mérite, c’est tout ce que nous méritons.

Nous étions préservées par le pureté de l’enfance qui ne voit pas la malfaisance et ignore la noirceur. Un demi-siècle plus tard, ton nom évoque toujours le meilleur du mon monde, un gout de miel a l’aube lorsque ma première pensée du jour va vers toi, si loin et si proche ; un sourire venu soudain à la relecture de tel livre découvert ensemble en aout 1955, l‘odeur du grenier poussiéreux revient en force à mes narines, et la chanson joyeuse de l‘orage sur les tuiles.

Des mots, des lettres, des milliers de lettres en plus d’un demi siècle d’amitié ; échange confiant par centaines de milliers de mots parcourant en ribambelles nos venelles d’enfance, en entrelacs d’abandon, rires jumeaux, émotions, découvertes, larmes, et désespoirs, enfin, plus tard, lorsque nous avons ensemble abordé aux rives des souffrances.

Rien ne nous a été épargné. Nous avons tout connu l’une de l’autre. Alors, pourquoi l’orgueil soudain, le recul, le silence ?

J’irai par les petites rues du cœur, ce soir, à l’heure où le silence s’étend et que je songe.

Je reviendrai vers toi.

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Lise, 16 avril 2014

 

 

Venelles d’Avril / Au coeur de la ville, par Fl. Noel

« Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé ! Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé ! Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville : “ Avez-vous vu celui que mon cœur aime ? ”  » Cantique des Cantiques, 3.

"chaussures vides", par Florence Noël 2014

« chaussures vides », par Florence Noël 2014

Au cœur de la Ville

 

Je me suis perdu à toi, à ta vue, à tes bras. Ce n’était certes pas le projet qui m’avait mené là, mais insensiblement, tandis que mon corps processionnait parmi le flux de la foule, pulsé par ces saccades qui meuvent les artères principales jusqu’aux faisceaux denses du Centre, mon corps m’a dépossédé de toi. Il s’est comme instillé dans le grand cœur rouge de la ville, ses pavés, ses briques et ses arcades.

Je revois ton visage à demi engoncé dans les draps. Ta main à peine délacée de la mienne. Et partout, sur les meubles jusqu’aux aplats du plancher, le matin suintant comme d’une huile d’essence rare, tout en rondeur cuivrée. Dessous la table, nonchalante, ta paire de sandales rouges luit. Je bois un thé amer debout, mange d’une main, les clés de voiture dans l’autre, la sacoche déjà sanglée contre mes reins et chaussé de ce cuir noir qu’affectionnent les hommes d’argent. Je reste quelques instants inutiles, surnuméraires, à m’émouvoir de tes pieds menus – leur absence sous ce siège m’est déchirante présence – leur chair rosée que le soleil va réchauffer pour ton second sommeil.

Le long des chaussées qui s’emboîtent et m’emportent, l’herbe abonde, première pousse puissante d’avril. Derrière les vitres closes, aucun bruit n’accompagne l’excitation du vent. Spasmodiques, les languettes herbeuses s’allument de reflets argentés. Ce monde est d’une eau de vieux fleuve et subit ses passions comme agité de siècles lents au mourir. Et à son humeur, mon esprit balloté s’éteint docilement.

Sur le pas de la porte, j’avais fait le mouvement de poigner dans l’once de pétales vermeilles détachée d’un prunus en fin de floraison. Je m’étais ravisé à la vue des dentelles sanguines, comme cousues à l’ourlet des pelouses. Certaines collaient aux linteaux de la porte d’entrée, signant d’un augure incertain mon départ au travail. Toi lasse, dans la chaleur tout encore nouée de nos étreintes. Moi, pris dans le tourbillon d’un souffle aigre, étranger déjà.

Mel remplissait l’habitacle de sa voix. Il précipitait son débit, pressait sur son souffle, avide de se déverser, de purger son we, d’essorer chaque souvenir de son mini trip en amoureux à Florence. Bientôt il éprouverait le moment de se taire. Pris d’un vertige, mon collègue tendrait la main vers la radio pour écouter le monde claudiquer jusqu’à nous et laisser l’autoroute dévider ses kilomètres. Il eut beau tourner le bouton, sur toutes les chaînes des chansons printanières crépitaient des airs sans transition ni voix d’animateur.

A l’entrée de la ville, un mur neuf nous retint d’apercevoir le paysage urbain. Il n’était plus possible de deviner au-delà l’imbrication des maisons de maîtres, les immeubles de commerces et les parcs fendus de trams. Seuls quelques clochers, quelques tours carrées dépassaient encore. Mel remarqua que l’une d’entre elle, cependant, était en train de se fondre dans le ciel, enveloppée de longs rideaux réfléchissants. Quels ouvriers travaillaient à cet effacement ? Et qui avait posé ce mur durant le repos hebdomadaire ? Mel ne parlait plus. J’avais troqué mes lunettes de soleil pour mes verres habituels et le cou tendu, je scrutais tous les angles de vue pour comprendre la métamorphose de l’environnement. Là où, la semaine dernière encore, l’autoroute pénétrait sous la ville par un tunnel courbe, un passage restait aménagé, comme une souricière dans une palissade. Plus étroit cependant, il absorbait avec lenteur les voitures. Nulles échappatoires possibles. Il fallait suivre la route, aucune issue ne permettait de la quitter ou de s’éloigner de la cité sitôt mû par un mouvement de précaution légitime. Le mur nous surplomba de ses trente mètres de béton bleu perle, d’une couleur coulée dans la masse. Sa surface avait le grain lisse, mat comme un ciel de printemps traversé de fréquentes averses.

Je pouvais distinguer quelques visages de conducteurs. Certains semblaient absorbés par une routine qui les laissait encore ignorants des bouleversements dans lesquels ils évoluaient. Ils avaient adopté la tête patiente et rêveuse de l’automobiliste piégé dans un embouteillage. D’autres, les épaules rentrées et les mains crispées sur le volant écarquillaient les yeux d’angoisse. L’un, prit de panique, stoppa sa voiture de biais, et voulu sortir. Dans l’ombre du tunnel, des hommes en uniformes bleu ciel, agitaient des lampes torches roses avec force de tourniquets. Un group d’une dizaine émergea et marcha résolument vers le réfractaire, puis la scène disparut dans mon rétroviseur.

Au sortir du tunnel, Mel et moi pûmes constater la mutation radicale de la ville. Les voies rapides étaient éventrées en profondeur, des panneaux de déviations envoyaient les voitures sur la gauche ou sur la droite, sans davantage d’indication de destinations finales. Des ouvriers déversaient des tonnes de terre sur les artères inaccessibles, d’autres plantaient des arbustes en rangs serrés camouflant peu à peu le trajet familier. Quelques centaines de mètres plus loin, tout effort de réminiscence d’anciens itinéraires s’avéra vain, il ne servait plus à rien de tenter de se retrouver dans la ville, des trous béants dans les pâtés de maison dessinaient des voies nouvellement tracés, toutes étriquées, la plupart sinueuse et très souvent escarpées. De la caillasse les recouvraient et déjà des voitures s’y hasardaient, manœuvrées par des hommes et des femmes mystifiés par la géographie mouvante de la ville.

Je vais arriver en retard, murmura Mel. Je restais silencieux, concentré sur l’impossible réponse à apporter à cette déclaration. En retard pour quoi, pour qui ? Quelle mission, quelle tâche, quels collègues, quel plein ou quel vide trouverait-on à l’heure ouvrable. Et quel retour serait encore possible à l’heure de fermeture ? Quels bras, quel achoppement de pieds sur l’escalier, quel bonsoir tout suave de baisers, quel visage aimé nous attendrait. Y avait-il une issue à ce périple ? Là ! s’écria Mel, comme pris d’une joie enfantine, c’est mon immeuble, dépose-moi au coin. Il poussa la portière, se pencha, cordial, toujours poli. Me fit les remerciements d’usage sur un ton à peine altéré. Hésita à repartir, se pencha vers l’habitacle. Adieu, lui dis-je dans un triste sourire. Il éclata de rire, un peu surpris. Puis tourna les talons et s’enfonça dans une venelle fraîchement tranchée qui menait à l’enseigne de son employeur.

Je suivi une pancarte rosâtre désignant la direction du Centre-ville. Les voitures s’y agglutinaient, bête rampante à la conscience indistincte, presque pressée d’en finir. La brique pillée avait définitivement remplacé le bitume et des cabanons de bois pâle couvraient à présent toute la surface des anciennes rues. Des marchands les investissaient suspendant des enseignes artisanales. Fruits, papier, montres, sandwiches, chaussures, parapluies, casquettes… Des étals s’organisaient, dans un ordre nouveau sous l’œil martial des hommes vêtus de bleus clair.

Et toi, mon aimée, mon giron, mon agnelle, retrouverais-je un jour ton jardin. Le cœur de la ville pulse et je m’y dirige. Mon corps a été précipité dans ces boyaux, poussé toujours plus avant. J’ignore où aboutir, si aboutir a encore un sens. M’éloigner en contre sens de toi, l’unique signification de mes éloignements et me voilà coupé de toi, coupé de l’ivresse du retour. Comment repartir si jamais je n’arrive ? Et dans quelle ruelle poser mes chaussures, battre ma semelle, me délester de mon manteau, poser ma sacoche, stopper ma course, dessiner ton visage, retrouver ton regard et m’y trouver enfin ?

______________ Florence Noël, avril 2014

J d’A 7 / Vers l’Ouest, par Ma’

Avec le soir, la fraîcheur revient sur la plaine. Les cavaliers se sont arrêtés et ont installé leur campement en prévision de la nuit. Quelques branches sont entassés dans un cercle de pierres. Des herbes sèches sont disposées dessous et permettent au feu de démarrer. Rapidement, le bois se met à rougeoyer, comme un écho du soleil couchant. Le moment est venu de mettre l’eau à chauffer pour faire une soupe claire. 

 Les chevaux paissent tranquillement à quelques mètres des hommes. Tous ont mérité ce repos et comptent bien le mettre à profit pour reprendre des forces en prévision du lendemain.

La lune fait son apparition dans le ciel. Les hommes prennent place autour du feu. Les langues se délient. Les anecdotes fusent, qu’elles aient été vécues, entendues ou simplement imaginées. Les paupières s’alourdissent peu à peu.

 Jack prend le premier tour de garde. Il s’assure que la provision de bois est suffisante pour la nuit. Il s’approche du feu et tisonne les braises. Le froid est tombé. Les autres hommes se roulent dans leur couverture et s’endorment bien vite, harassés par leur rude journée.

 A la faveur du clair de lune, Jack observe ses compagnons de route. Il se sert un quart d’eau chaude et y jette quelques plantes à infuser. Il repense au chemin parcouru depuis le rivage Est, aux difficultés qu’il a fallu surmonter, aux étoiles qu’il a tout loisir de regarder chaque fois qu’il prend son tour de garde, à leur place dans le ciel qui change au fur et à mesure de l’avancée de leur équipée.

 Ils se dirigent vers l’Ouest. Ils ont entendu parler d’or dans les rivières, et leurs yeux ont brillé. Mais le temps passe et l’Ouest semble toujours aussi lointain. Jack en vient à se demander si l’or, ce n’est pas plus le voyage que le but. Il s’est découvert penseur, il s’est révélé philosophe solitaire. Il se croyait stupide mais il a l’impression d’en savoir un peu plus chaque jour, d’accumuler des connaissances dont il ne soupçonnait même pas l’existence, d’acquérir la sagesse qui lui a tant fait défaut ces dernières années. Il aime réfléchir durant son tour de garde car cela maintient sa conscience en éveil et lui évite de sombrer dans les limbes du sommeil. Le froid le gagne malgré les braises à ses côtés. Il se pelotonne un peu plus dans sa couverture rêche. Il cherche dans ses souvenirs pour reconstituer l’histoire de cette couverture. Elle lui a servi de baluchon pour les maigres possessions qu’il a emportées avec lui en quittant le Vieux Continent. Elle lui a tenu chaud sur le bateau, puis sur Ellis Island. Il a craint de ne devoir l’y abandonner mais il a su lui faire passer les contrôles. C’est le premier acte dont il se souvient avec fierté. Elle lui a ensuite servi de toit avant qu’il ne recontre ceux qui sont aujourd’hui ses compagnons de voyage et qu’il ne décide de faire route avec eux. Depuis, elle protège le dos du cheval dans la journée pour éviter les frottements de la selle et elle le protège, lui, Jack, la nuit pour éviter le froid.

 A laisser vagabonder ses pensées, à regarder les étoiles, à se souvenir de son passé, à imaginer son futur, son tour de garde passe bien vite. Il a suivi la course de la lune dans le ciel et il sait que c’est maintenant son tour de repos. Il réveille un autre homme. Ils n’échangent pas de mots, juste un regard. L’homme se redresse un peu et lui fait un signe de la tête. Jack peut aller dormir. Il se roule complètement sous sa couverture, et reste à proximité des braises. Il s’endort d’un sommeil tellement empli de fatigue que les rêves en sont absents.

 C’est la chaleur qui le réveille le matin suivant, comme tous les matins des jours précédents. Le soleil n’est pas encore haut mais il chauffe déjà. Jack prend un quart d’eau chaude, y met quelques plantes à infuser, et récupère son cheval. Il lui pose la couverture puis la selle sur le dos. La tisane est avalée rapidement, le feu éteint complètement. Les hommes sont prêts à partir. Jack et ses camarades se mettent en selle. Le soleil est vite monté, trop vite, comme chaque jour. Il brûle les joues des hommes, il fatigue tout le monde plus que de raison. Mais il faut avancer. Le mouvement est la seule façon de croire qu’on est encore en vie sous ce soleil de plomb. Jack se dit qu’il n’est pas véritablement vivant le jour, qu’il avance mécaniquement, l’esprit endormi par le soleil tandis que la nuit, il vit, intérieurement, intensément.

 Les hommes avancent, toujours vers l’Ouest. Ils poursuivent leurs rêves jusqu’au soir, au retour de la fraîcheur. Alors, chacun rejoint son rêve le temps de la nuit…

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Ma’, avril 2013

J d’A 6 – Réponse d’Avril, par Saravati

à J.-M. La Frenière,

après lecture de  » C’est la guerre au jardin « 

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Le vide remplit l’homme et tricote l’espoir. Tout est-il vraiment si banal et qu’est la banalité quand elle transpire des gouttes de vies antérieures ou futures ? Il faut savoir ouvrir ses branchies et écouter le souffle de la terre qui rythme les saisons, il faut savoir regarder avec l’œil de l’aigle qui perce les rochers, survoler l’infini fini ou le fini d’infini. Et taire la grande angoisse d’avant la vie et d’après le trépas, là où les interrogations se bousculent jusqu’à tomber dans le vide. Arrêter les instants et voir la mémoire de l’eau se déverser dans les consciences presque endormies.

J’ai déterré les chemins des possibles tout enrayés d’épines, j’ai pris la douleur dans ma main et elle me l’a rendue. J’ai rencontré l’espoir d’un demain et il me l’a rendu lui aussi. Alors je me suis penché sur le monde nouveau que dessinaient mes prunelles avec la fièvre d’un premier matin et je l’ai aimé. Aimer à perdre la raison, à retort et à déraison sans penser qu’une minute suivante viendrait dételer ce bel assemblage.

Pendant ce  temps le jardin continue de bruire et de faire régner la grande bataille de la nature en furie permanente. Dans ce combat nul ne gagnera du moins définitivement, un prédateur est vite avalé par un autre …

Et moi, aurais-je cette faculté de rejoindre l’ataraxie, là où les questions jouent les funambules aveugles ?

Qui suis-je, que dis-tu, toi, ma mère dont le rire s’est éteint il y a bien longtemps et que j’entends toujours comme un appel à poursuivre le positif et broyer les nuages gris ? Qui suis-je ?

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Saravati, avril 2013

J d’A 5 – Ombre et lumière, par Lise

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Le grand corridor est large comme un hall, carrelé de mosaïques en blanc et noir. Un ancêtre propriétaire de la plantation a fait construire la maison, qui est devenue vieille au bout de trois siècles. C’est tout ce qui reste de l’ancien domaine. Elle a toujours belle allure et il faudrait refaire le toit. Pense Camille en suivant d’un œil distrait l’ombre qui disparait là-bas, et se fond dans l’obscurité des murs.

Le corridor partage la maison en deux, le plan est simple, des pièces de part et d’autre, grandes, avec de larges portes à double battants, des portes fenêtres à la française, des plafonds hauts ; et l‘escalier monumental comme il était de bon ton de les construire au dix huitième siècle.

              » Mais où trouver l’argent pour le toit ? “, pense-t-elle.

Sans trop s’arrêter à ce qu’elle a toujours considéré comme un détail malpropre et de mauvais goût ; l’argent, qu’on a, ou qu’on n’a pas, mais dont on ne doit pas parler. Pourtant la question revient sans cesse, obstinée, importune.

*

Le vent passe sur la véranda, dehors, à l’autre bout du hall et soulève la chevelure des rosiers grimpants mal taillés.

            “Pour refaire le toit, et il y a urgence, pense-t-elle. Vendre le collier de Grand-mère ? “.

Parce que cette fois, elle ne pourra plus attendre, les seaux et les bassines ne suffisent pas à arrêter les fuites et on va rentrer dans la saison des pluies. Les tapisseries se décollent, les moulures s’abiment, les parquets sont devenus ternes, et elle a vendu l’an dernier les derniers tapis qui cachaient la misère.

Seule survivante dans cette maison soudainement trop grande, trop haute, trop sombre, trop lugubre, trop silencieuse. Pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Elle crie sa hargne à bouche close. Sa révolte vient de loin, renforcée chaque fois qu’ils partaient, les uns après les autres, la laissant de plus en plus seule, de plus en plus vieille, de plus en plus morne. Muette et sans sourire, elle les toise, les invisibles, avec un brin de colère et d’arrogance, comme pour les préparer à cette chose insensé qu’elle va faire : vendre les bijoux auxquels ils lui firent tous promettre de ne jamais toucher.

L’ombre repasse au fond du corridor, glisse sur les dalles lisses, disparait dans les profondeurs obscures, à l’arrière de la maison, du coté de la cuisine. Sans hâte et sans bruit.

                  “ Cette souillon, cette paresseuse ! Comment s‘appelle-t-elle, déjà ?  Martha ?

Toutes les ombres qui se sont succédé à la plantation s’appellent Martha. S’appelaient Martha. Celle-ci sera certainement la dernière Martha d’une longue lignée.

Camille serre les points au fond des poches de cette chose informe dont elle se vêt l’après midi. Elle scrute à l’autre bout de la maison, le reflet de l’ombre blanche, l’éclair subtil d’une chevelure blonde, seule richesse dans l’humilité de la silhouette entrevue, si rapidement évanouie dans la pénombre qu’on pourrait croire avoir rêvé

Mais je n’ai pas rêvé, c’est bien elle. Et d’où vient-elle, à cette heure ? Sans fichu, avec cette pluie, ce vent ? “

Falloir maintenant se faire du souci pour elle, comme s’il ne suffisait pas de la nourrir, venue d’on ne sait où, cette femme qui prétend la servir, avec son silence, ses cheveux trop blonds, sa peau diaphane, ses yeux clairs et cernés, ses rides précoces, incongrues dans un visage de trente ans. Cette femme qui est arrivée il y a deux mois un soir d’automne, quand les branches de sassafras se taisaient de peur dans la nuit tombante. Le chien avait aboyé deux fois, puis il y avait eu un silence. Et la cloche avait tinté clair.

Comme lorsque nos amis arrivaient pour diner “ Et cette réminiscence, ce tintement joyeux annonçant le début de la fête lui avait fait ouvrir la porte sans plus réfléchir. Les gestes s’étaient enchainés, l’ombre avait pénétré dans la maison et, depuis, s’y était installée.

                  “ Il faut que je trouve le courage de lui parler.  Cette habitude qu’elle a prise depuis une semaine, de partir dans le parc pour une promenade solitaire, en fin d’après midi. Et au retour, son silence.”

Sans penser que c’est elle qui l’a imposé dés le début, ce silence. “ Le ménage est simple, tout ce que je demande, c’est le plus de silence possible.” Depuis, l’ombre glisse sans bruit d’une pièce dans l’autre, sur pieds ailés.

                  “ Elle a dit : “Bonsoir, on m’a dit que vous aviez besoin de quelqu’un pour le ménage ?

                    » Et j’ai dit oui. Et j’ai dit : “ Entrez”. Et j’ai dit : “ Asseyez-vous”. J’ai pris la lampe électrique ; ils venaient de couper l’électricité une fois de plus, j’ai dit en haussant les épaules que c’était l’orage, elle a dit : “ Je sais “.  Je l’ai amenée dans la meilleure de nos chambres de service, tout en haut ; celle où il n’y a pas d’auréoles de pluie au plafond. Et cette nuit là, j’ai bien dormi.”

*

                  “ Il y a quelque chose. Où va-t-elle donc ainsi, tous les soirs, juste avant que la nuit tombe. Je ne l’entends pas. C’est vrai que je deviens vieille, ma vue se brouille, j’entends mal.

Vous voyez bien “, poursuit le vieille dame, prenant comme toujours ses ombres familières à témoin, “elle entre, elle sort, je la vois à peine, je ne l’entends pas.  Elle surgit de nulle part. Je me crois seule et soudain elle est là, au fond du corridor. Comme une apparition. Elle me fait peur

La lumière, dans le jardin, s’amenuise. La pluie a cessé, le ciel est rouge, les grands arbres étendent leurs ombres en mouvement jusque sur le carrelage. La silhouette blanche sort furtivement de la cuisine, traverse le corridor, se faufile dans la salle à manger. Il est l’heure du diner. Elle sonnera trois fois la cloche, fera tinter doucement l’argenterie, orchestrera pendant quelques minutes la musique simple qui annonce le repas. Camille, légèrement penchée en avant, dans la pénombre, attends que l’ombre repasse avec la corbeille à pain, le plateau, les verres et le napperon ravaudé qui tient lieu de nappe.

L’autre ne la voit pas, ou fait semblant. Elle passe et repasse lentement, silencieusement, inattentive à l’œil de la vieille dame là-bas dans son fauteuil de rotin. Elle traverse le corridor en ombre chinoise, dans la transparence de son ample robe blanche qui flotte autour d’elle à chaque mouvement.

              “ Elle a grossi, ma parole ! Oui, elle a grossi, et ce dos incurvé, cette démarche …”

Les images arrivent soudain, en blog, en cataracte. C’est la remontée brutale dans le temps, le retour en marche arrière, il y a plus de cinquante ans, peut-être soixante. Une ombre passait ainsi au fond de ce même couloir, allait et venait pareillement et pareillement cambrée. Et la voix de Grand-mère Claire, comme Camille ce soir enfouie dans ce même fauteuil de rotin, sans interrompre le balancement, grondant sourdement : “Regarde moi ça, cette petite punaise, cette souillon, en voilà encore une autre que nous ne pourrons pas garder.  Je le savais, d‘ailleurs.”

Il s’agissait de Betty, celle que Grand-père avait ramené un soir encore enfant, marchant à peine. Celle qui était née le même jour qu’elle, Camille. Grand-père avait dit que la maman était partie, l’avait abandonnée, et qu’il fallait prendre soin d’elle. Grand-mère n’avait rien dit, elle avait baissé les yeux sans prononcer une seule parole. Betty était devenue peu à peu une ombre avec les autres qui vivaient là-bas, dans la cuisine ou dans les combles. Puis, un jour, elle avait tout simplement disparu.

La même démarche, la même posture. L’ombre de Betty se dessinait au fond du couloir, allant et venant devant la luminosité rouge de la grande porte fenêtre de l’ouest. Sa robe dansante autour d’elle, les bras en arrondi portant le plateau, la carafe transparente, le bruit clair et limpide des glaçons contre le cristal. Et le grondement sourd de sa grand-mère : “ Cette souillon, cette moins que rien : regardez-moi ce ventre …”

                “Ce ventre … !”

Doucement renflé, tendre et fragile, jovialement et peureusement porté, avançant vers la lumière carrée de la porte de la salle à manger, dont le lustre est maintenant allumé. Se détachant dans toute sa rondeur précieuse dans la lumière jaune, sans une ombre, étincelant de majesté dans l‘humble tissus blanc. Resplendissant de puissance soudaine, ce ventre dont Mathilde ne peut détacher son regard.

                  “ Un enfant … !

*

La femme est debout, les bras ballants. Au bruit de la porte plus largement ouverte, elle a déposé la corbeille à pain et s’est retournée, d’un lent mouvement circulaire, précautionneux. Elle comprend que l’autre sait, que c’en est fini de l’asile ; qu’il lui faudra, dés ce soir peut-être, reprendre la route. Résignée. Heureuse d’avoir eu ce court temps de répit. Elle fait face, calmement et sans espoir.

             – C’est pour quand ? interroge la vieille dame.

La jeune femme hésite, et Camille prends cette hésitation pour de la peur. Elle continue :

          – Il faut … Je crois qu’il faut vous préparer, voyez-vous.

          – Je ne sais pas

          – Moi non plus. J’ai entendu dire …  Avez-vous vu un médecin ?

Elles se regardent.

         – Non, dit la femme en blanc

           – Donc, d’abord, le médecin. Cartier, je le connais, on lui téléphonera demain matin. Et puis, il y a, mon dieu la layette, le berceau, des choses nécessaires, indispensables : nous irons voir ce qu’il y a au grenier, si cela vous convient. Ce qui manquera, on s’arrangera.

          “ Vous savez que je ne suis pas riche, mais je vendrai le collier, on y arrivera, reprends Camille. Mes amis sont morts, je suis seule, et dans cette grande maison, il y a tellement de place. Si vous voulez. Si cela ne vous fait pas trop peur. Pour l’enfant, pour vous. Nous pourrions essayer, au moins essayer ; au moins jusqu’à la naissance. Vous serez à l’abri, ici ”

Elle est sortie de l’ombre et se redresse, soudain rajeunie, active, péremptoire :

         – Et d’abord, vous allez vous installer au premier étage, dans la chambre bleue, celle qui donne sur le verger : c’est la plus ensoleillée. Et ces escaliers sont si hauts. Peut-être vaudrait-il mieux aménager une des pièces du rez-de-chaussée ?

Des ombres se lèvent dans la pièce, Grand mère Claire et son collier, Grand-père Urbain, badine en main ; la pauvre Betty et son visage ravagé par la peur, par le désespoir  retrouvée deux jours plus tard noyée dans le petit étang : elle n’avait pas su aller plus loin, pas voulu, pas pu, Camille s’en souvient maintenant. La pièce se rempli de fantômes inoffensifs, ses parents morts de chagrin peu de temps après ses frères disparus au champ d’honneur, comme disaient les journaux de ce temps-là ; et la vieille dame frissonne de colère pour le mensonge, l‘horrible mensonge de ces jeunes vies fauchées sans que personne ne sache pourquoi. Ils sont là, tous les absents, silencieux comme toujours, ceux qui vivent à ses cotés, depuis si longtemps disparus. Ils arrivent en foule, par les portes et les fenêtres, ils passent à travers les boiseries, ils l’entourent avec des gestes étonnés, ils demandent des explications, muets, impuissants ; et elle les repousse, les renvoie au néant, flamboyante. Dangereusement vivante.

Elle rassemble vivement un nouveau couvert, pose assiette et verre sur la table, face à son fauteuil, avance un autre fauteuil, invite l’autre à s’asseoir ;

– Je m’appelle Camilla, dit-elle, et vous ?

– Moi, c’est Marie

Elles se sourient pour la première fois.

* * * * *

2

Suit une longue période de soleil et d‘attente.

Camille pense que pendant toutes ces semaines, il n’y a eu ni pluie, ni brouillard, et pourtant on est rentrés et sortis de l’hiver. C’est comme un long printemps rempli de gazouillis et de chants d’oiseaux. Maintenant, c’est juin, l’été bientôt.

Elles ont repeint la nursery en vert amande très doux et descendu du grenier la bercelonnette qui a recueilli tous les nouveau-nés de la famille pendant trois générations. La dernière survivante secoue les rideaux de dentelle, effrangés, jaunis, retrouvés au fond d’une malle.

     – Nous ne pourrons pas les utiliser, regardez dans quel état ils sont.

Marie s’approche, lourde de toutes les futures naissances du monde. Un grand rayon de soleil passe par la fenêtre sud, celle qui donne sur les mélèzes.

     – Je les laverai à l’eau froide, ces rideaux ; avec du savon en copeaux. Nous les répareront. Ils sont magnifiques. Un berceau de princesse.

     – Cependant, pour l’hygiène…, a commencé Camilla en hésitant.

Et l’autre a souri largement, des lèvres et des yeux,  et elles ont ri ensemble comme elles le font de plus en plus souvent. La maison résonne de rires et de bavardages. Camilla hier soir a ressorti les vieilles partitions. Ce matin, Marie a téléphoné à l’accordeur.

     “… Les grands mélèzes en Malaisie.” chantonne Camilla.

*

L’ombre se referme soudain sur elle. Il avait neuf ans et écrivait des poèmes, qu’il lui dédiait :

“Les grands mélèzes      de Malaisie       ne sont à l’aise     qu’en chauds pays

  “ Bleuis de froid     dans l’air givrant      ils vont par trois     au fond des champs.

“  Les grands mélèzes       de Malaisie     s’en vont mourir     en froid pays,   bleuis de neige     et noirs d’hiver,     les grand mélèzes  …  de Malaisie  s’en vont grandir     vers la lumière “

Il n’arrivait pas à trouver un dernier vers satisfaisant. Il essayait à longueur de journée. Elle le revoie sautant sur un pied, dans le grand hall au carrelage blanc et noir, et chantonnant “ Les grands mélèzes…” Ils en avaient fait une comptine qu’ils chantaient en duo en riant aux éclats sans jamais trouver la rime essentielle pour la terminer.

*

          – “ Nous l’appellerons Luciole” a déclaré Marie lorsqu’elle a senti hors d’elle la forme humaine, lisse et soyeuse, posée sur son ventre nu, au bout de toutes ses peines. Elle a appelé Camilla qui attendait craintive de l’autre coté de la porte, en déchirant des kleenex sans s’en apercevoir. Cette idée de refuser l’hôpital ! “Je serai mieux ici, je… Vous devez être là. Il, elle, enfin. C’est un peu vôtre…” . Elle a buté sur “enfant’ et terminé : “ …un peu votre attente aussi.”

Camilla s’est refusée à fondre de plaisir. Au contraire, elle a froncé les sourcils, et prit sa voix grondeuse, son ton de commandement :

           – Marie ! C’est insensé. S‘il arrivait quelque chose  je me sentirais responsable, je ne me le pardonnerais jamais. ”.

Mais l’autre l’a aussitôt noyée dans son regard de grand lac tranquille :

           – Non, il n’arrivera rien de mal, faites moi ce plaisir, ne refusez pas ; je ne veux pas me séparer de vous “

           – Mais ne soyez pas sotte, voyons : je viendrai à l’hôpital avec vous, je resterai le temps qu’il faudra, je…

          – Il faut qu’elle naisse ici. C’est le début de la lumière, vous comprenez ?

Elles l’ont appelée Luciole, la nouvelle née fragile, brillante de tous les espoirs dans ce beau soir d’été. Celle qui a repoussé les ombres. La vieille dame et la  jeune maman savent qu’elles touchent, la regardant, le cœur du bonheur.

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Lise Genz – 2010 – 2013

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La première partie du texte a été publié en 2010 dans le numéro 1 de Diptyque, Editrice & Chef-de-Publication : Florence Noël, (Belgique), sous le titre « Le nom de l’Ombre ».

J d’A 4 – C’est la guerre au jardin, par Jean-Marc LaFrenière

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Tout vient d’une lumière d’avant les hommes, des civelles aux cailloux, des cervelles aux quasars. J’ai des chemins qui poussent dans ma tête, des pluies qui tombent sans penser. Un mot juste parfois tire un ersatz de feu des choses quotidiennes, un frisson de lucioles de la grisaille du jour ou bien plante une épine dans la banalité. Ce n’est pas un poème qui pleure sur son sort, plutôt une phrase qui lève des haltères, une métaphore au milieu des outils. À mélanger la terre avec les mots, j’ai l’âme bucolique d’un jardinier verbal arrosant du crayon des fleurs de rhétorique. C’est la guerre au jardin. Une fourmi à l’aventure parmi les rangs d’oignons est bombardée d’odeurs. Les bibittes à patates ont l’air de petits tanks avec leur dos rond tacheté de cibles noires. Les abeilles atterrissent sur le tarmac en fleurs. Dans ce tableau champêtre, une corneille géante brise la perspective. Le temps mène à l’étable le lent troupeau des jours où l’espace traira les pis gonflés de secondes. Les épines de la pluie rafraîchissent la terre. Les fougères pressées de vivre cachent les os de pierre, l’ossuaire du temps, le charnier des insectes. Dans le dernier détour, je signe sur le mur d’un jet d’encre ou d’urine ce poème naïf. Tout ceci est banal. Les souvenirs ne sont que de l’eau dans l’oreille. Quand je penche la tête, j’entends rire ma mère. Aujourd’hui comme hier, chaque homme qui écrit longe le bord du vide.

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 Jean-Marc LaFrenière, Québec – avril 2013