Aller au contenu principal

Articles de la catégorie ‘06 – Jeu de Juin’

V comme voyageuse (3)

Suzanne, qui ne dit mot à quiconque, depuis si longtemps déjà ; personne n’a compris dans le village, ce qui s’est passé ; alors, ils ont fini par laisser tomber, haussant les épaules, pensant « Quand elle aura fini de faire la fière, et quand elle en aura assez de rester seule, elle reparlera. » Ils se sont détournés d’elle. Seule, sa voisine a continué à lui parler ; à partager ses soucis, à lui parler de tout, de rien, de la pluie et du beau temps. Alors Suzanne a recommencé à sourire, hocher la tête, faire des signes pour dire bonjour et au-revoir, à échanger des livres, à écrire des phrases, des questions, des réponses…

Un jour, elle lui a montré une lettre; sur l’enveloppe, un timbre et le tampon d’un pays lointain. Ses yeux étaient pleins de larmes, un sourire doux décorait ses lèvres. A cette époque, l’hôtel, peu fréquenté, hébergeait justement un étranger de ce pays. Janine proposa à Suzanne qu’il vint la voir. Elle refusa, la proposition semblant l’effrayer.

– Ne vous méprenez pas; Suzanne a cessé de communiquer depuis des années.

– Comment vous a-t-elle prévenu alors?

– C’est notre secret, répondit Janine, dans un rire joyeux.

V comme voyageuse (2)

Elle cuit sur ce seuil depuis bientôt une heure quand une dame blonde descend de son vélo, tout sourire. Il y a un gros sac de courses de chaque côté de son guidon et un ou deux autres sur le porte-bagage. Qui donc trimbale tout ça en plein cagnard, se demande-t-elle en voyant les pots de yaourt. Et quel est son secret pour ne pas montrer la moindre trace de sueur quand il fait 40° à l’ombre?

– Vous êtes là! s’exclame la cycliste en jouant l’étonnement.

– Vous n’avez pas eu mon message?

– Si, si! Mais je n’y ai pas répondu parce que j’étais en grande conversation avec mon fils et puis j’avais des courses à faire, comme vous voyez. C’est Suzanne, la dame d’en face, qui m’a prévenue que quelqu’un voulait à toutes forces entrer chez moi.

Et disant cela, elle part d’un grand rire.

Entrer à toutes forces? se dit la voyageuse, il me semble que j’ai seulement sonné deux fois, très poliment.

Et là, derrière ces volets clos de la maison d’en face, il y a une Suzanne qui a tout vu depuis le début et qui ne s’est jamais manifestée, même pas pour offrir un verre d’eau? Quel pays!

V comme voyageuse

Quand elle arrive enfin dans la petite bourgade où elle va passer les huit prochains jours, elle tourne un peu au hasard des ruelles étroites, toutes à sens unique, et n’est que trop contente de trouver une placette où le stationnement n’est pas réglementé. Il n’y a pas d’ombre, rien n’est parfait. Elle sort dans la fournaise, prend sa valise, son sac. Trouver la Grand-Rue ne devrait pas être trop difficile et dans une si petite ville, chacun, elle le suppose, connaîtra l’emplacement de son hôtel.

Première difficulté, trouver âme qui vive dans les rues endormies en plein midi. Un garçon passe et en réponse à sa question, fait un large geste vers la droite: la Grand-Rue, c’est là-bas, derrière.

Elle arrive sur une place où il y a quatre platanes et quelques commerces, tous fermés. Passe un vieil homme tout de travers, qui porte son maillot de corps à l’envers, coutures apparentes. Il n’a jamais entendu le nom de cet hôtel. Mais il y a d’autres hôtels, lui dit-il. Sans doute, mais elle a réservé une chambre dans celui-là.

Elle finit par le trouver, un peu par hasard. Il n’a pas d’enseigne, rien qui fasse ressembler sa façade bourgeoise à une hôtellerie. Elle sonne. Une fois. Deux fois. Rien ne bouge à l’intérieur ni à l’extérieur et elle ne voit que des volets fermés dans une ruelle écrasée de soleil.

Elle a soif. Sa dernière bouteille d’eau est vide. Elle a besoin d’aller aux toilettes. Elle a envie de se rafraîchir. Elle a faim.

Elle décide d’appeler le numéro de l’hôtel, allume son portable, tombe sur une boite vocale, laisse un message.

Elle est fatiguée. Le trajet a été long, mouvementé. Elle a frôlé l’accident mortel. Elle s’assied sur le seuil. Tant pis s’il n’y a pas d’ombre: elle ne bouge plus. Elle attend.

Défi de juin 2015- Fil rouge

Fil rouge

Je devais avoir huit ou neuf ans; une verrue se plut à orner le bout de mon nez.

Mes parents essayèrent plusieurs remèdes; nous partîmes à la cueillette de la chélidoine.

Ma mère, peu encline à croire aux remèdes de bonne femme, lança par dessus son épaule un mouchoir, probablement frotté sur la verrue, mouchoir contenant trois cailloux.

La verrue n’était point décidée à disparaître pour autant.

Ma nounou, personne très attachée à moi, et je lui le rendais bien,  personne aimable, dévouée, eut l’idée, un jour, d’attacher un fil à coudre rouge à cette excroissance nasale.

Je partis jouer, insouciante, dans l’impasse, sur laquelle donnait l’appartement de mon enfance.

Huguette m’appela, invoquant le quatre heures; je rentrais chez moi. Ses quatre heures étaient toujours succulents.

Je sentis une légère piqure au bout de mon nez. Elle me montra le fil rouge, que,  sans m’avertir, elle avait tiré d’un coup sec, me débarrassant de cette disgrâce encombrante.

Je n’eus plus de verrues de ma vie.

Juillet moins deux jours

Un petit clin d’oeil au thème de juin.

1604547_739242432754960_779471718_n

Le fantôme de mon jardin

Le fantôme de mon jardin

Ce matin, quelques plantations. Attendrir la terre, enlever les cailloux, tout de suite recyclés en cailloutage des allées ; apport de terreau. Je plante pour camoufler la base défraîchie de ce genévrier, joliment squatté par une bignone ; petite, j’appelais les fleurs des « doigts de gant », et en ornais chacun de mes doigts.
Ma nouvelle acquisition, Agastache Apricot Sprite, 558.jpgest installée dans son trou ; je le comble, répartissant le surplus de terre autour des plantes voisines. Une brindille séchée accrochée au tuyau noir d’alimentation aquatique ; elle a des pattes ! Quatre pattes fines accrochent horizontalement le corps suspendu tête en bas ; tête ? A quel bout ? Cet insecte semble n’avoir ni queue, ni tête.

PHASME 2Je reconnais un phasme*.

Wikipédia m’apprend que celui-ci est un  Clonopsis gallica : le phasme gaulois
Oui, oui, gaulois, il aurait pu être espagnol, c’est à dire Leptynia hispanica , ou s’appeler phasme de Rossi : Bacillus rossiusi
Mais les deux derniers vivent en pays méditerranéen, tandis que le mien vit dans la moitié sud de la France jusqu’en Bretagne. C’est un gaulois, un bien de chez nous. Mon jardin abrite un bel insecte français de souche, pas un émigré.
Mais où ai-je la tête ? Tiens à propos de tête, elle est où sa tête ?
Retour sur Wikipédia : Aucun mâle de cette espèce n’a jamais pu être observé, les femelles qui mesurent 7 centimètres de longueur, se reproduisant seules, par parthénogénèse.
Sept centimètres ! Le mien, (la mienne) mesure douze centimètres ! Zut, un, (une ?) monstre, une erreur de la nature. Mais où se trouve la tête ?
Vite, Wikipédia : le phasme possède six pattes, les quatre dont j’ai déjà parlé et deux longues pattes antérieures ; la tête est là entre ces pseudo antennes, tandis que les vraies, toutes petites, sont à l’avant de la tête.

PhasmeGaulois_structure_JF_Magne
Les phasmes se nourrissent des végétaux sur lesquels ils vivent. Les phasmes français ne boivent pratiquement jamais, ils utilisent simplement l’eau contenue dans les plantes qu’ils mangent.Il n’existe pas de phasme carnivore. Ces insectes aux caractéristiques étranges, le sont encore plus par la perte des ailes chez les espèces françaises. Ils sont verts ou bruns pour être en accord avec la couleur prédominante du milieu dans lequel ils évoluent. Mince, le tuyau est noir. Ces changements de couleurs dépendent de mécanismes hormonaux.
Le mode de reproduction se fait uniquement par le développement et la ponte d’œufs fertiles sans fécondation et chez les phasmes français, il n’existe pas de mâle dans la nature ! Une femelle seule ne donne naissance qu’à des femelles. Toutefois, en élevage, des expériences ont démontrées que suivant la température pendant le développement embryonnaire de Clonopsis gallica (Phasme gaulois), on pouvait obtenir à volonté des femelles ayant la morphologie de mâles. Mais ces individus ne sont pas fonctionnels et finiront par pondre des œufs. Les petits phasmes dès la naissance sont semblables aux adultes. On parle d’insectes à métamorphose incomplète. Un monde féminin ! Pas phallocrate ! Mâles et femelles, même fonction. De quoi rêver.
Qu’ils soient jeunes ou adultes les phasmes ont le même comportement. Ils restent parfaitement immobiles le jour et se déplacent pour se nourrir la nuit. Ce sont des insectes nocturnes qui ne dorment jamais. Dès que la nuit tombe ils montent à la surface de leur massif et mangent des feuilles. A l’arrivée de l’aurore ils retournent tous se cacher dans l’épaisseur de leur plante nourricière. Ils se déplacent peu. De purs végétaliens. Est-ce qu’ils ruminent? En tous les cas ils ne meuglent pas.
Je résume, en ce 28 juin 2014, rencontre d’un phasme gaulois où bâton du diable ; fantômette couleur brindille séchée, curieux insecte inoffensif ; apparu sur un tuyau d’irrigation noir ; pourvu que je sois seule à l’avoir vu ; notre merle passera-t-il par là ? A moins qu’une colonie de fourmis, en mal de stock ne s’en empare.

Apparition  énigmatiquement fascinante. J’y retourne.

*Le mot phasme vient du grec Phasma signifiant « apparition » ou « fantôme ».

Calendrier 11 / Vivement dimanche! , par Adrienne

Samedi soir, elle avait déjà mis la nappe bleue et posé sur la table ses plus beaux verres en cristal, sa plus fine porcelaine et ses couverts en argent. Pour la visite du lendemain. Elle avait ses rides profondes comme ses soucis et sa volonté de bien faire. De tout bien faire comme avant. Le matin, elle avait lavé toutes les vitres et même les portes. Celle du jardin et celle de la rue.

Elle m’a envoyé au grenier chercher quelques belles échalotes. En les tâtant pour vérifier s’il y en avait de pourries, j’ai jeté un œil par la lucarne et j’ai vu que quelqu’un s’était arrêté à la grille, au bout du jardin. Un de ces hommes en gros pardessus, aux paupières lourdes et aux talons ferrés. De ces hommes qui normalement ne viennent jamais seuls. Alors je me suis dit que peut-être je me trompais.

Ça me fait toujours peur, de voir un homme à la grille. Je suis toujours inquiet. Une lettre dans la boîte, des pas qui s’arrêtent devant la porte. Un pas traînant sur le gravier. Les habitués de la maison n’ont jamais le pas traînant.

Je n’imagine pas qu’une lettre puisse apporter une bonne nouvelle. Je ne me souviens plus du temps où la vie s’écoulait sans que j’aie à avoir ces craintes continuelles. Le temps où je pouvais moi aussi franchir ces marches humides et pousser la barrière de la prairie d’à côté pour marcher au soleil.

Autrefois je me promenais dans les rues. Je passais du temps dans des cafés, des parcs, des musées. Je participais à des tournois de tennis. Voilà bientôt deux ans que je n’ai plus tenu une raquette en main. J’ai le cœur serré chaque fois que je vois mon vélo dans l’appentis. J’aurais peut-être dû m’en défaire, mais comment m’y résoudre?

Ce samedi-là, en poussant le petit cadre rouge du calendrier sur le dimanche 3 septembre, je n’osais pas encore croire que nous serions libérés le lendemain. Ni que dans la nuit, les derniers Allemands auraient définitivement quitté la ville.

calendrier 8 / éphémère (ide) par Mme de K

Almanach_1960

 

 

 

 

 

 

 

Lundi, mardi
Roudoudous
Encre violette et cahiers lignés
Zorro et pique-nique au jardin avec les copines
Mercredi, jeudi
Diplôme, premier boulot
Amoureux, amis, sorties et expériences
Vendredi
Enfants, bisous, devoirs, boucles d’oreilles en cerises
Elles pique-niquent au jardin avec leurs copines
Samedi
Savourer la vie au ralenti
Aimer sans contraintes
Jouir
Dimanche
C’est déjà dimanche ?
Dernier jour…
Le bon Dieu sans confession et hop !

 

Calendrier 6 / Dame Amélie, par Adrienne

J’ai fait un rêve étrange. Devant moi se trouvait dame Amélie, sans son chapeau, dans son plus beau rôle, celui d’avanceuse-tourneuse de calendriers. Cette idée lumineuse qu’elle avait eue pour se sentir un peu utile dans la firme, après ses échecs précédents et qui provoquait, jour après jour, l’hilarité grandissante de ses spectateurs.
Je vis monsieur Saito. Du moins je compris que c’était lui. Je m’attendais à ce qu’il dise quelque chose mais il ne parla pas et notre tourneuse de pages fit disparaître celle du mois de mai, puisqu’on était le premier juin. Elle passa ainsi en revue de nombreux calendriers de bureau où il fallait déplacer le petit cadre rouge entourant la date du jour.

« Ici, je ne peux avoir ni individualité, ni sentiments, à peine un nom !» fit-elle dans un grand geste de samouraï, « mais je connais la date du jour et j’ai enfin un vrai métier! » Je ne pus que lui donner raison, ce qu’elle sembla apprécier.

« Il y en a qui s’habituent à vivre sans se rendre utiles ou sans rien faire de leurs dix doigts toute la journée. Moi pas !  Je déteste l’oisiveté ! Ne croyez pas qu’il s’agisse de naïveté de ma part, il s’agit ici véritablement d’un métier, puisque c’est un travail qui m’occupe chaque jour et pour lequel je suis payée! Et puis, c’est tellement symbolique de la vie que je mène, que j’ai menée jusqu’à aujourd’hui! Sans cesse tourner la page, toujours s’arracher de là où on est, même et surtout si on y est bien! » J’acquiesçai. Ça lui ressemblait tellement, ce qu’elle me disait là !

«Pas possible! Cette enfant, c’est moi!» m’exclamai-je en voyant la photo qui ornait le mois de juin. Mais dame Amélie poursuivait son épuisant exercice de samouraï pourfendeur de calendriers et ne semblait pas prêter l’oreille à mes exclamations.

(exercice basé sur cet extrait de Stupeur et tremblements : http://bookcross.blogspot.be/2008/02/stupeur-et-tremblements-damlie-nothomb.html )

Le titre de JUIN

 ecritoire vieux calendriers

En deux mots comme en mille :

LE CALENDRIER