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Articles de la catégorie ‘ECRIRE ENSEMBLE AVRIL’

ECRIRE ENSEMBLE 5 / Résilience

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« Avec une petite barque elle atteint des océans . »  A. Ionatos

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Rescapée des boats people elle s’est juré de faire fortune en Amérique et d’y introduire les membres survivants de sa famille.Ses diplômes non reconnus, elle gère seule un dépanneur dans un quartier sordide, seize heures par jour, la semaine entière, week-end inclus.Toujours souriante et joviale, parlant à peine l’anglais, elle  commerce, tisse des liens et se fait respecter même des plus rébarbatifs.Elle vit seule, loge dans son arrière-boutique, petit réduit à peine meublé, peu chauffé, mal éclairé d’où elle sort fraiche et pimpante  chaque matin pour déverrouiller sa porte.Mais ce matin la porte est restée close. Les badauds s’agglutinent et risquent des hypothèses.

– Elle ne peut pas nous faire ça!

C’est Ted qui le premier a lancé ce reproche. Le même Ted qui, à peine deux mois auparavant, avait menacé (je cite) de foutre le feu à sa baraque.

– Il lui est peut-être arrivé quelque chose?

– Penses-tu! Elle a dû trouver mieux ailleurs!

– Un mec, peut-être?

La discussion devient générale et plus personne n’écoute personne. 

Puis au moment où Ted crie « Je vais la défoncer, moi, cette porte, et on verra bien ce qui s’est passé à l’intérieur! » un taxi arrive en trombe et freine pile devant eux, au risque d’écraser quelques orteils.

(Adrienne, 16 mai 2013)

Petit conciliabule à l’intérieur du véhicule, une main fine qui tend un billet, la même qui refuse la monnaie, une portière arrière qui bée et laisse se déposer sur le trottoir un charmant petit pied chaussé d’un haut talon bleu et démesuré. C’est Xinh, la gérante de l’épicerie, qui se dresse sur les pointes de ses souliers. Elle s’adresse au petit rassemblement de passants.

—« Me voici moins matinale cette fois-ci, c’est une première mais je vous promets que ce sera la dernière.  Je n’ouvrirai pas ce matin ni ceux qui suivront. Je pourrais revendre mon fonds de commerce mais je me suis habituée à vous rencontrer chaque jour. A votre façon vous m’avez accueillie, très simplement, en  poussant la porte de ma boutique. Désormais, je n’ai plus aucun souci d’argent, mais il serait dommage de nous quitter pour une raison aussi futile.  J’aimerais que l’un d’entre vous accepte de travailler pour moi. Ted, cela te tente-t -il « ?

Jal 17/05/2013

Voici notre Ted  pris au dépourvu, comme la fourmi de la fable, et bien que la bise ne soit pas encore venue ;

  » Mais on ne sait jamais avec cette météo merdique, pense-t-il, et que me veut-elle, Miss Dépanneur,  là, tout à coup ? Pourquoi ce sourire et cette proposition et est-ce que je saurais faire ce que doit ? « 

Il se met à penser vite, ce qui ne lui arrive pas souvent. Elle s’impatiente et les autres agglutinés aussi :

– Alors ?

– Heu, oui

C’est parti malgrè lui,  et la foule autour applaudit :  » Il accepte, il accepte, bravo, bravo Ted « 

Xinh souri largement, et lui tend la main :

– Bon, et bien, on aura 2 semaines de training et ensuite, tu voleras de tes propres ailes.

Puis, se tournant vers les autres toujours agglutinés et semble- t-il pour encore longtemps :

– J’ai une idée : rendez-vous tous ici même dans deux semaines, au moment des passations de pouvoirs, on fera une fête « 

Deux semaines après, Ted n’est pas bien certain d’avoir tout compris au fonctionnement de la caisse enregistreuse ni de bien savoir à quel moment il doit recommander chez les fournisseurs de quoi ré-approvisionner les rayons. Il aimerait bien demander un peu de temps supplémentaire à Xinh mais il n’ose pas. C’est qu’elle est impressionnante cette petite bonne femme !

Il pense qu’elle lui a tout de même joué un sacré tour en lui faisant cette proposition et qu’elle a dû bien savourer le moment !

Le jour convenu pour la fête est arrivé. Ted a installé des banderoles de papier dans la boutique et disposé une grande table le long d’un mur. Par petits groupes, les habitués arrivent. Ils discutent, se demandent si Ted sera capable de la même disponibilité que Xinh… Mais, surtout, chacun s’interroge sur la source de la bonne fortune de celle-ci. Les suppositions vont bien entendu bon train quand Xihn demande à prendre la parole de sa petite voix fluette.

 Elle leur parle de son enfance là-bas en Asie, de sa fuite sur un bateau de fortune, de ceux qu’elle a laissés derrière elle. Puis, elle leur parle d’eux, de sa vie reconstruite. Ils attendent qu’elle leur parle de son avenir mais soudain, elle se tait ! Un homme vient de passer le seuil. Il l’aperçoit et se dirige vers elle.

Ted est encore plus impressionné par l’inconnu :  l’homme qui vient de franchir le seuil du dépanneur.  Asiatique aussi, belle prestance, allure princière, assurance d’un caïd malgré son visage couvert de bandelettes maculées de sang séché par endroit.

 Les deux colosses l’accompagnant ont fait sortir tous les invités et encadrent la porte d’entrée, pendant que l’homme ayant rejoint Mme Xinh, l’enjoint à le guider vers l’arrière-boutique, en lui pressant le coude.

Ted, de son comptoir, tente discrètement d’épier la scène derrière le mince rideau de tulle. la conversation semble se dérouler cordialement : pas d’éclat de voix, quelques rires étouffés, tintements d’ustensiles et de porcelaine, un sursaut , une embrassade prolongée, des rires , des larmes de joie de part et d’autre : des ombres chinoises grandeur nature !

 L’homme remet un carnet et une épaisse enveloppe à Mme Xinh avant de la quitter, il n’a plus de pansements, de vilaines cicatrices bleutées lui strient le visage.  Il toise Ted de ses yeux de félin. Celui-ci est sur le point de défaillir quand Mme Xinh s’avance et le présente comme étant le remplaçant inespéré, l’homme parfait pour la circonstance, la discrétion et le dévouement assuré.

 L’asiatique balafré hoche la tête, empoigne la main du jeune homme, y dépose un billet de $1000.00 en la serrant très fort, puis quitte les lieux , suivi de ses petits copains,  en souriant malicieusement.

 Ted est de plus en plus perplexe, Mme Xinh si frêle, si douce, si charmante, qui semble pactiser et fricoter avec … ? Et cette manne qui lui tombe dessus ?

Les invités réintègrent les lieux, maugréant de s’être fait éconduire par des étrangers, se ravisant en aparté en constatant qu’ici, ces immigrés sont un peu chez eux. Malgré lui sur ses gardes, Ted  filtre les gens à l’entrée, le poing serré sur son billet plein de dollars, risquant par-dessus les épaules un coup d’œil vers les trois individus qui s’éloignent. Il  s’était imaginé les voir intégrer une grosse cylindrée, un 4×4 surdimensionné, de préférence noir, tout décoré de chrome. A pied, ils repartent à pied ! Mais qui sont-ils ? Il n’a rien compris à leur discussion asiate dans la boutique. Cela demanderait une petite explication  de sa patronne. Mais trop de monde pour l’instant.

Xinh souhaite la bienvenue aux clients en leur collant un papillon de soie fuchsia  sur l’épaule. Même Ted y a droit. Bon, pas grave tant que tout le monde en porte un, mais ce soir, dès la sortie, il s’en débarrasse. Aucune envie de se faire tourner en bourrique par les glandeurs de la cité.

Xinh prend la parole, formant encore maladroitement ses phrases. Cela fait comme un entrechoquement des pendeloques d’un lustre qu’on déménage, charmant:

—« Papillon, c’est gage de ma reconnaissance, le garder trois jours sur l’épaule pour découvrir liberté ».

Trois jours, pense Ted. Avec quoi vient-elle encore ? Je vais longer les murs. Et puis ma liberté, je la connais déjà.

—« Je parle de liberté pas visible », ajoute Xinh avec un petit air mutin.  Jal 25/05/2013

 Je n’aurais jamais dû accepter, se dit Ted en rasant les murs pour rentrer chez lui. Si maintenant en plus de me jeter dans les pattes de ses amis chinetoques, de me coller un papilon fuchsia sur l’épaule, elle lit mes pensées, je ne suis pas au bout de mes peines…

Quelque chose ne tourne pas rond, dans cette histoire, il en est persuadé. Mais quoi? Que faire? Comment s’en dépêtrer maintenant qu’il est engagé et qu’il a accepté l’argent de ce type?

En ouvrant la porte de chez lui, il entend la sonnerie du téléphone.

– Mister Ted? dit la voix nasillarde d’un homme qui n’est sûrement pas né du côté de Brooklyn.

– Oui… ( 15/27/2013 – Adrienne )

– Mister Ted, reprends l’inconnu, vous faire ce que je dis : ouvrir le magasin à minuit, éteindre lumières, et attendre. Nous venir  travailler chez elle.

– Vous venir travailler , répète Ted  hébété.

Il se reprends :

– Vous qui ?

– Nous amis Madame Xinh.

– Si vous amis Madame Xinh elle ouvrir la porte à vous, hurle Ted soudain déchainé : c’est quoi  cette histoire ? allez vous faire …

L’autre répond en exagérant la politesse et les courbettes :

– Madame Xinh pas là, Madame Xinh absente, nous travail urgent, besoin magasin ouvert, simple non ? Vous beaucoup dollars. Venir ?

 Ted comprends tout de suite qu’il n’y aura rien d’autre à en tirer. Il se tait. L’autre poursuit :

– Vous venir fenêtre : voir nous dans voiture jaune. Vous venir à minuit. Nous attendre. Si vous pas venir, nous couic.

 Ted toujours silencieux se dirige vers la fenêtre. ; sous un réverbèreun taxi jaune est en stationnement suffisamment éclairé pour qu’il puisse apercevoir quatre hommes assis à l’intérieur, .

 Couic ?

« Couic »… le mot tourne en boucle dans la tête de Ted. Il se demande si les amis de Madame Xinh sont à prendre au sérieux. Enfin, il ne se pose pas vraiment la question, il aimerait surtout y apporter une autre réponse que celle qui lui vient à l’esprit.

Minuit lui semble soudain si proche et si loin. Il est à peine 23 heures.  Il jette un œil par la fenêtre. Le taxi jaune n’a pas bougé du rond blafard de lumière qui s’échappe du réverbère.

Ted sait qu’il n’a pas le choix, qu’il doit y aller. Il regarde les secondes défiler sur le cadran de l’horloge, décompte les minutes, s’interroge pour savoir s’il doit partir de chez lui à minuit ou être à l’épicerie à minuit, incertain de ce qu’il a compris. Il se décide pour arriver là-bas à minuit.

Il attrape son blouson qui a connu des jours meilleurs et se met en route. Il s’attend à ce que le taxi le suive mais ce n’est pas le cas. Il entre par la porte de derrière et conformément aux ordres qu’il a reçu va se poster derrière le rideau baissé à côté de la porte d’entrée.

L’inconnu se présente à minuit pile, un sourire satisfait aux lèvres.

« Merci Monsieur Ted ! Restez près de porte, autres amis venir pour travail. Vous reconnaître eux » [ Ma’ ]

Se présentent alors à la porte, les deux colosses les bras encombrés d’outils, suivis par deux autres asiates poussant des diables chargés de caisses.

 Ignorant Ted, le groupe se dirige prestement vers l’antre de Mme Xinh et entreprend de démolir le mur mitoyen la séparant de l’autre propriété.

 Aussi efficaces que des termites s’amuse-t’il à penser malgré l’insolite de la situation. Ces hommes ont tôt fait d’y pratiquer une trouée majestueuse, permettant déjà d’entrevoir le fatras accumulé de l’autre côté.

 Ted s’étonne de s’être aperçu de rien. Ce bâtiment étant inhabité depuis plusieurs années, comment ces marchandises ont-elles pu arriver là à son insu ?

 Fourbu , la tête lourde de questionnement, il s’apprête à rentrer se reposer lorsqu’apparaissent dans la trouée des hommes et des femmes de type asiatique précédés de Mme Xinh et du « balafré ».

 _ Bonsoir Ted, toi aller dormir maintenant, longue journée tantôt !

 _Expliquez-moi S.V.P. pourquoi tous ces mystères ? Qui êtes-vous ? Qui sont ces gens ? C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?

 Mme Xinh s’approche de Ted, lui tend un petit paquet de photos écornées et jaunies et lui explique d’une voix calme et posée, qu’elle est issue d’une famille très riche et très puissante. Qu’ils ont été massacrés, emprisonnés, chassés du pays par les vietcongs.

 Qu’il n’y a pas de mystère, qu’elle est venue en amérique pour s’enrichir et retrouver les quelques survivants de sa famille. Que ses diplômes n’étant pas reconnus, elle a opté pour l’import-export.  Que ces gens sont ses amis, sa famille, que certains aiment jouer les petits caïds mais qu’ils ne sont pas bien méchants.

 _ Juste mauvaise habitude !

 Elle ajoute que lui Ted et les gens du quartier sont aussi ses amis dans sa nouvelle vie. Que grâce à leur gentillesse elle a pu se reconstruire et envisager l’avenir. Elle termine en disant qu’elle va organiser une nouvelle fête dans quelques jours pour honorer et remercier les anciens et souligner la fête du Tèt *  et qu’elle va les inviter à nouveau.

 _ Maintenant bonne nuit Ted, aller te reposer ! ( Marie-Ange, 2 juin 2013 )

F I N
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* Le Têt = nouvel an vietnamien, seul moment chômé de l’année. Célébrations qui durent 3 jours, orgie de fleurs, décorations, pétards pour éloigner les mauvais esprits.A lieu le jour de la nouvelle lune entre le 21 jan. et le 20 fév. C’est l’occasion de faire le grand ménage, de laver et nettoyer la maison , d’élever de petits autels à la mémoire des parents décédés et de repeindre leur tombeau. Les deux premiers jours sont réservés aux retrouvailles familiales ils honorent les anciens en priant et en leurs faisant des offrandes de choses qu’ils aimaient de leur vivant. ex. tabac, friandises, objets etc. Le troisième jour est ouvert aux amis et invités.  Le premier visiteur de l’année  apporte avec lui la chance ou la malchance, ils invitent donc quelqu’un qui a très bien réussi. Ces jours là tous les vietnamiens, peu importe leur appartenance religieuse, sont en déplacement vers le bastion familiale pour aller honorer les anciens et recevoir leur « bénédiction »

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Lancé le 14 mai par Marie-Ange, accompagnée par : Adrienne, Ma’, Jaleph,  Lise

Ecrire ensemble 3 / je t’aime à tout jamais (noir)

Je pense à toi.

Je revois ta nuisette rose en nylon froissé, tes cheveux qui pendent des deux côtés de ton visage penché vers le bol de café. Par la fenêtre, la banlieue grisaille dans un petit matin de coton. À la radio : l’horoscope « Une belle histoire d’amour s’ouvrira à vous si vous savez vous ouvrir aux autres ».

Si je sais m’ouvrir aux autres… Un des multiples nœuds du problème… Pourtant, j’ai forcément su, sinon je n’aurais pas fait ta connaissance. Je m’en souviens comme si c’était hier alors que les années peuvent désormais se compter en dizaines. Il ne faisait pas beau mais ton sourire remplaçait le soleil et tes yeux avaient le bleu qui manquait au ciel ce jour-là. Je ne pouvais décrocher mon regard de ta silhouette déjà si frêle. Tu semblais être un aimant vers lequel j’étais irrémédiablement attiré. Et pourtant, tu ne me remarquais pas, anonyme parmi la foule des invités au vernissage de cette exposition où pour la première fois tu osais montrer ton œuvre publiquement.

Mais qu’est-ce qui m’arrive aujourd’hui ? Depuis le temps que nous vivons ensemble, je ne la remarque même plus cette nuisette. Nous cohabitons par habitude, chacun dans sa routine, dans sa bulle, à peine conscient de l’autre.

Pas indifférents pour autant, à preuve le sang d’encre que je me suis fait et l’empressement que j’ai mis à t’aider à te rétablir lorsque tu as fait cette quasi péritonite. Non juste distraits, l’attention ailleurs, en mode écran de veille. Comment m’expliquer cette soudaine sensibilité, ce surprenant élan d’affection pour toi ce matin ?

J’en viens presque à croire que tu es l’auteure de ce graffiti pour me ranimer, ou que tu as écrit ce fameux horoscope « une belle histoire d’amour…si vous savez vous ouvrir aux autres ! «

Oui, dans nos vies il y en a eu des ouvertures sur nos ciels étoilés, ton premier regard vers moi qui ne suis pas une œuvre d’art, ton premier regard étonné qu’un quidam vienne t’apostropher au milieu d’une foule qui ne s’était déplacée que pour toi. Parce que des amis, tu en avais plus que des admirateurs. A l’époque, tu étais de toutes les parties, de toutes les expos, de toutes les performances qu’on n’appelait pas encore comme cela. Cela crée des liens, si pas d’amitié, de connivence.

 Je t’ai simplement dit : « Vous ne ressemblez pas du tout à vos œuvres ». Et nul même pas moi n’aurait pu dire exactement ce que cela signifiait. Je ne sais quel démon m’a poussé à dire une telle phrase provocante, je ne regardais que ta silhouette frêle gainée dans un fourreau mauve particulièrement décolleté, cette silhouette que j’aurais voulu toucher par n’importe quel moyen. Il fallait te faire réagir, c’était mon unique obsession de l’instant…

Idiot ! Sous le glacis de tes prunelles, je devinais que tu le pensais. Tu semblais plus amusée

qu’étonnée. En effet, comment aurais-tu pu ressembler à tes œuvres ? Mais ta répartie : –« Ah, pourquoi » ? fut le catalyseur. Grâce à cette réplique, tu balançais une clef au bout d’une chaînette et j’imaginais que ce n’était pas par inadvertance. Le cercle de tes amis et connaissances s’était formé autour de nous. Tu répondais à tous qui te félicitaient pour le cheminement de tes œuvres. Mais bien que tes formules ne me fussent pas destinées, je sentais confusément que le timbre changeant de ta voix cherchait une résonance à la surface de mes tympans. Des petites bulles pétillaient dans nos verres et sur tes dents nacrées quand tu souriais.

“ … Je pense à toi. Je t’aime à tout jamais … “

Le commissaire Malfant replie la lettre d’un air songeur et la tend à la vieille dame :

– Merci, Madame Bille. Ceci nous prouve qu’il l’aimait, qu’ils se sont rencontrés, qu’ils avaient vécu ensemble assez longtemps…

– Et oui, Monsieur le Commissaire : cette nuisette rose, la robe mauve …

– Et vous les avez vus pour la première fois le mois dernier ?

– Je l’ai vu, lui. Seul.

Malfant et Madame Bille sont sur le balcon de l’étage supérieur. Par delà la cime des arbres, le commissaire fixe un mur blanc, qui borde l’autoroute, à quelques cent cinquante mètres de la maison.

– C’était un soir, entre chien et loup, reprend madame Bille. J’ai vu une silhouette dans le no mans’ land : il s’y passe des choses, vous savez. Donc, j’ai regardé avec mes jumelles de théâtre, et j’ai vu cet homme, gracile, menu : je dis un homme, mais ce pouvait aussi bien être une femme.

– Décrivez, dit Malfant sobrement, d’en ton sans réplique.

– Pantalons noirs, sweater avec capuche relevée…

– Son visage ?

– Pas vu, et j’étais fascinée par ce qu’il faisait. Il a formé des lettres sur le mur, en noir, très lisibles “ Je t’aime à tout …”

Puis il s’est arrêté. Je me souviens que j’ai pensé : “ A tout quoi ? A tout prendre ? A tout perdre ? A tout casser ? A tout vent ? “

Je me réveille en sursaut avec une boule dans la gorge.

Bien sûr qu’il n’existe pas de brigade criminelle des amours perdues ! Sinon peut-être serais-je en prison…

Ce graffiti qui s’étalait sous nos fenêtres « je t’aime à tout jamais » avait été raturé ce matin-là. Alors que je te regardais lamper ton café à petites gorgées, dans ta nuisette rose de nylon froissé, je pensais en moi-même : quel être inconstant et volage peut crier son amour à la face du monde et revenir sur ses promesses quelques jours après ? Moi je l’aimerai à tout jamais cette jolie fille qui partage ma vie aujourd’hui. À tout jamais !

Ce rêve étrange et dérangeant que je viens de faire me fait prendre conscience que j’étais sur le point de raturer mon « à tout jamais ». Il faut que je réagisse ! Ce matin je pose une semaine de congés et je t’emmène voir le marché aux fleurs à Rome !

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Texte lancé le 13 avril par Madame de K, sur une illustration de Monsieur de K. Participation de Ma’, Marie-Ange, Saravati, Jal et Lise.

 

ECRIRE ENSEMBLE 4 : La ferme du bout de la terre

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Damien est arrivé par le chemin de la côte, son sac sur le dos. Il a demandé l’hospitalité au vieux Pierre qui vit seul dans sa ferme. Peu bavard, celui-ci a montré la grange d’un signe de la tête. Damien a traversé la cour, poussé la lourde porte, et s’est dirigé vers le coin où Pierre stocke un peu de paille. Il a pensé qu’au moins cette nuit, il dormirait à l’abri de la pluie qu’il entend battre sur le toit. Au milieu de la nuit, il a été réveillé par l’orage et le bruit du tonnerre qui déchirait le silence. Mais c’est un long hurlement qui l’a poussé à se lever.

Un instant, Damien se demande s’il a rêvé . Maintenant, tout à fait réveillé, tous ses sens en alerte, il attend la suite .

Grondement de tonnerre, la foudre à nouveau. Le coeur battant la chamade, le souffle court, l’homme compte trois secondes entre les deux. Les chevaux hennissent et se cabrent dans leur box. Affolé, au bord de la panique, Damien essaie désespérément de se contrôler afin de rester opérationnel au cas ou .

Dix, quinze secondes, l’orage s’éloigne, la pluie tambourine de plus en plus fort sur la toiture, des filets d’eau s’infiltrent par les interstices et sous les ballots de paille.

Occupé à déplacer sa couche et protéger son bagage, il perçoit soudain une odeur de brûlé et entend à nouveau ce cri de détresse. Il ouvre la porte de la grange et …OH NON PAS ÇA , PAS ENCORE !!!

Elle est là, belle comme la foudre, rutilante comme le feu dans ses yeux. Depuis le temps qu’elle le poursuit pour lui rappeler la malédiction. Chaque fois que la pluie bat aussi la chamade, il l’entend respirer, saccader l’air chaud, l’entourer de ses lèvres brûlantes. Elle lui parle encore et encore, lui rappelle la malédiction.
La malédiction fait partie de l’histoire de la famille depuis le temps où l’on brûlait les sorcières. Mais elles ne sont pas mortes pour rien, elles ont transmis leur savoir aux héritiers mâles qui vivaient clandestinement dans un coin oublié de forêt.
Damien porte ce sac depuis des siècles, jamais il n’a pu s’en débarrasser. Jamais, il n’a pu sans frémir d’épouvante approcher et aimer une femme et lui transmettre son terrible héritage …

Plus de cinq siècles. Vingt-deux générations séparent Damien de cette époque tragique. L’inquisition, les traques aux sorcières ou supposées telles. A l’occasion, lors des fouilles, la main soldatesque tendue par l’église confondait sorcellerie et herboristerie, démonologie et travail de sage-femme. Damien est le vingt-deuxième porteur du prénom. Il est le messager, à son tour. Celui des temps des grandes peurs qui ricochent toujours et encore sur le glacis du temps qui s’étire. Il sait, ce message est la cheville de la malédiction. Le premier prénom de sa lignée naquit d’une mère mourant en le mettant au monde. Ses derniers cris s’évanouirent sous les hurlements de douleurs de la sage-femme qui avait promis de l’assister. Un tribunal l’avait condamnée pour hérésie et sorcellerie. La foule criait dans un concert de larmes ou de rires insensés, mais tous criaient, excités comme des fous, acteurs mêmes du spectacle, dans l’écran des fumées et des odeurs des chairs calcinées.

La sage-femme hurla longtemps, brûlant vive sur le bûcher.   

Déjà deux fois, au cours de nuits sans sommeil, Damien s’est envolé vers des rêves fantastiques. Il a survolé une maison au toit rouge sous un ciel d’orage ; il se souvient de la couleur des tuiles. Au réveil, pelotonné au coin de ce qui restait d’un feu de brindille, il s’est longtemps souvenu de ce rêve, deux fois le même : la maison au toit rouge, l’étable au toit de chaume, d’abord un sentiment de paix, de plénitude ; et puis, soudain, vrillant, le cri suivi de l’odeur, acre, insoutenable. C’est l’odeur qu’il fuit d’abord. Le cri, plus tard arrivera jusqu’à son cœur, s’inscrira pour toujours dans sa mémoire, se confondra avec le hurlement du vent.

Car il a fuit, lâchement, dans la nuit, sans rien dire à personne. Il a marché le long des routes et des chemins, par les plaines et les montagnes. Il a traversé des forêts et des rivières, passé loin des maisons groupées autour des églises. Il a demandé asile aux fermes isolées, avec une prédilection pour celles aux toits rouges.

Il marche depuis longtemps, sans savoir ni ce qu’il fuit ni ce qu’il cherche. Et ce soir, pour la troisième fois, l’odeur, le cri. Il reste immobile, figé sous la pluie. Quelle est cette lueur orangée ?

Un homme brusquement court vers lui, une voix sonore  éclate dans l’ombre :
– Venez vite, aidez-moi !

Les brumes de son rêve éveillé se déchirent, ses hallucinations s’estompent, l’image de la femme aux cheveux roux ondule comme un mirage sur le sable surchauffé du désert. Damien prend conscience que c’est là, maintenant, dans la vraie vie que ça sent le brûlé ; et la panique dans la voix de l’homme lui provoque une décharge d’adrénaline.

 » Ma maison est en feu, et ma fille est coincée au premier étage. S’il vous plait, aidez-moi ! »

Dans la grange où dormait Damien, une grande échelle est posée contre le mur. Il s’en saisit et crie à l’homme de l’aider à la porter. Ils courent vers la maison. L’odeur âcre du feu, cette odeur qui s’est insinuée jusque dans son rêve, brûle sa gorge et pique ses yeux. Ils se dirigent vers la maison au toit rouge. Derrière les portes-fenêtres du rez-de-chaussée, des flammes dansent dans le salon. Sur le côté, une jeune fille à la fenêtre, un chiffon attaché contre sa bouche et son nez, pousse des cris de panique.

Damien pose l’échelle contre la façade et crie à l’homme de tenir le bas de l’échelle. Il grimpe prestement, en évitant un ou deux barreaux cassés. Arrivé au niveau de la fenêtre il crie : « N’ayez pas peur ! Enjambez la fenêtre et mettez vos pieds sur l’échelle. Descendez doucement, je reste derrière vous, vous ne pouvez pas tomber. Allez-y ! ». Tout en la rassurant de la voix, il aperçoit du coin de l’œil la fumée épaisse et noire qui passe sous la porte fermée de la chambre. Il était temps ! Cette porte n’aurait pas résisté longtemps !

La fille finit par se laisser convaincre et ils dévalent tant bien que mal l’échelle, lui les mains crispées sur les montants pour retenir son propre poids et celui de la fille. Les voilà en bas. La fille tombe à genoux dans l’herbe en pleurant de peur et de soulagement. Elle enlève le chiffon qui cachait à moitié ses traits et lève les yeux vers lui.

Damien a un choc terrible à la vue de ce visage.

Elle ressemble à s’y méprendre à celle qu’il s’accuse d’avoir   » assassinée  » trente ans auparavant , lors d’un party d’ados.

C’était un soir où, son copain ayant la garde de sa jeune soeur en l’absence des parents, il était venu le rejoindre et fortement intoxiqués par des drogues hallucinogènes , ils avaient bêtement mis le feu aux ballots de foin entassés près de la maison où dormait la petite.

Le vent aidant, les flammes s’étaient très vite propagées aux bâtiments avoisinants.

Ils avaient malgré tout tenté  de la sauver se brûlant même au deuxième degré, mais trop « défoncés » ils durent renoncer et se résoudre à l’inévitable.

Assailli de remords, incapable de refaire surface, depuis lors il fuit inexorablement dans l’espoir de …

Est-ce que cette fois le sauvetage de cette jeune femme aura pour effet de rompre la malédiction ?

Elle s’appelle Eva. C’est en tous cas ce que Damien croit entendre comme un murmure. Mais il y a tant de bruits autour de lui qu’il n’en est pas tout à fait certain. Et soudain, il lui semble que seul demeure un silence assourdissant, sa vue se brouille, il a l’impression de flotter, il ne sait plus où se trouve la réalité….

Damien se réveille dans un endroit inconnu, une jeune fille est penchée sur lui. Bien vite, il reconnait un hôpital. La jeune femme se présente, elle est médecin. Il a été amené deux jours plus tôt par les pompiers, inconscient. Rien dans les examens qu’il a subis n’explique ces deux jours de coma.

Damien lui parle de la grange, de l’orage, de l’incendie…. Mais elle est formelle : les pompiers l’ont trouvé au milieu d’un pré, appelés par le vieux Pierre au petit matin, étonné de trouver un inconnu qu’il ne parvenait pas à réveiller à cet endroit. Et cela fait des mois qu’aucun orage n’a éclaté dans la région. Damien lui décrit la ferme, c’est bien celle de Pierre mais il n’y a pas eu d’incendie dans les parages. Elle lui explique que l’on est souvent un peu déboussolé après un coma, qu’il faut que les pensées reprennent leurs places, que la mémoire des derniers moments va lui revenir doucement…

Alors qu’elle s’apprête à quitter la chambre, Damien dit qu’au cours de cette nuit tourmentée, il est venu chercher Eva. La jeune femme marque un temps d’arrêt, le regarde dans les yeux, semble s’y plonger toute entière tandis qu’un léger courant d’air fait onduler ses boucles rousses.  Elle lui adresse un immense sourire : Eva, c’est elle !

Bien des années en arrière, sa grand-mère lui a prédit qu’un jeune homme viendra un jour la chercher, leurs destins liés depuis des centaines d’années.

Eva devra être fière de descendre d’une lignée de sages-femmes qui n’ont jamais cessé de pratiquer leur art depuis vingt-deux générations malgré les embûches mais qu’elle-même devra choisir une autre voie pour que se réalise enfin la prophétie. Alors elle sauvera le jeune homme et rompra la malédiction. (Ma’ / 13 -05- 2013)

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Lancé et conclu par Ma’, avec les participations de Marie-Ange, Saravati,  Jaleph, Lise,  et Madame de K..

ECRIRE ENSEMBLE 2 / Une Peur Délicieuse (noir)

ecrire ensemble escalier tour

      De temps en temps, et surtout lorsque le vent soufflait du nord, il revenait secouer ses chaînes dans l’escalier de la tour. Mes frères faisaient semblant d’en rire, tandis que ma sœur et moi gardions notre lampe allumée bien au-delà des limites permises. Toutes oreilles dressées, nous écoutions les pas croître et décroître sous les voûtes sonores. Nous finissions la nuit tous les quatre dans la chambre de nos parents, à six dans le grand lit à baldaquin dont les rideaux menaçaient de nous empoussiérer pour l’éternité. Au matin, nous courrions pieds nus au bas de la tour, et nous pouvions voir, distinctes sur les marches de pierre, les empreintes encore humides de ses pas.

      Naïfs, nous ne devinions pas le rôle que jouait ce passager du vent. Le calme affiché par nos parents aurait dû nous mettre sur la voie. Je surpris mon père sourire à nos tourments. Repensant à cette scène, je suis certaine que le gémissement lancé par ma mère en guise de réponse fut le résultat d’un effort désespéré pour maîtriser un irrésistible fou-rire.

Nous étions jeunes et à ce stade, fort influençables. Naïvement, nous admettions comme  vraie la panoplie des maquillages de la nuit. Et si nous doutions de la présence nocturne d’un spectre ou d’un quelconque individu venu d’un monde parallèle, nous restions cois. Nous entretenions communément notre frousse, par crainte de brûler irrémédiablement la trame du jeu.

Les années ont passé. D’enfants, nous sommes devenus adultes. Nous avons fini par nous persuader que ce n’était là qu’une invention de nos parents pour nous décourager de nous aventurer, la nuit venue, dans les corridors.

Parents à notre tour, nous les avons imités, du moins c’est que nous avons crû faire. Aussi, le soir, à tour de rôle, nous avons agité une petite chaîne achetée au magasin de bricolage et tamponné les marches de la tour avec une éponge humide. Avec ravissement, nous avons constaté que nos enfants reproduisaient nos comportements.

Mais, si nous avions su ce qu’il en était vraiment, jamais nous ne l’aurions provoqué. Nous l’avons appris à nos dépens.

Une nuit, nous avons entendu des bruits de chaîne et des coups. Je me suis retournée dans le lit et ai tâté à côté de moi. Non, Daniel dormait bien près de moi en ronflotant doucement. Je me suis renfoncée dans mon oreiller avec un sourire aux lèvres : les enfant avaient éventé notre ruse et nous jouaient la comédie du fantôme à leur tour. Les bruits ont cessé et je me suis rendormie.

Mais au matin, la petite Perrine n’était plus dans son lit… Nous avons vérifié toutes les chambres du premier étage, interrogé ma sœur, son mari, leurs trois enfants qui occupent le deuxième étage. Plus le temps s’écoulait et plus l’angoisse montait. Puis il fallut se rendre à l’évidence : Perrine avait bel et bien disparu !

“ C’est toute l’histoire, Monsieur le Commissaire, nous ne savons rien de plus”

Casimir Malfant s’efforce au calme et pose les deux mains bien à plat sur son bureau, avant de demander :

– Aucun indice ? Rien de suspect ? L’enfant Perrine était-elle dans son état normal, la veille ?

– Mais oui, Monsieur le Commissaire, tout ce qu’il y a de plus normal. Je vous ai dit tout ce que je sais. Tout ce que nous savons.

– Et vous n’avez vu personne roder autour de la maison, vous n’avez rien entendu d’autre, à part, vos fameux bruits de chaîne ?

– Et des coups, Monsieur le Commissaire, plusieurs coups…

– Je note : des coups. Et dans l’escalier, les traces humides ?

– L’éponge, comme d’habitude, Monsieur le Commissaire

– Quoi, “comme d’habitude” ?, s’étrangle Malfant.

– L’éponge est la plaque tournante d’une farce nocturne qui s’est transmise de nos parents jusqu’à nos enfants. L’un de nous joue à faire croire au passage nocturne d’un inconnu dans la tour qui jouxte la propriété. Des traces de flotte sur l’escalier en colimaçon pour faire croire au passage de pas. Quelques bruits de chaînes en plus et le tour est joué ».

– Mais c’est quoi, ce jeu ? Vous êtes inconscients, ma parole ! Il s’agit de la disparition de votre enfant, que diable. Où se trouve-t-elle cette fameuse éponge ? Pas retrouvée ? C’est la meilleure. Retrouvons l’éponge et nous saurons où se cache Perrine. Bon, l’inspecteur Robert Lepunch va vous accompagner avec le chien de la brigade ».

L’inspecteur Lepunch s’est tourné vers moi. Je dois dire que j’ai trouvé qu’il portait particulièrement mal son nom : je ne pouvais imaginer personne plus flegmatique.
–  Auriez-vous un vêtement lui appartenant que nous pourrions faire renifler au chien ?
–  Pardon ? Un vêtement ? Euh, on ne met pas de vêtement à une éponge, Inspecteur !
–  Mais non, je vous parle d’un vêtement de votre fille Perrine…
–  Oh, oui : venez, suivez-moi jusqu’à sa chambre dans ce cas »
J’ai guidé l’inspecteur à travers le dédale des couloirs du château jusqu’à la chambre que se partageaient les filles. Mathilde, notre aînée, était en larmes sur son lit.

Lepunch et son brave limier se sont mis au travail sans tarder, inspectant le château de fond en combles, ne négligeant aucun indice susceptible de résoudre l’énigme de cette disparition. Ils eurent fort à faire car Perrine, enfant curieuse et dégourdie, avait visité et fouillé tous les recoins accessibles, autant à l’intérieur, qu’à l’extérieur, si bien qu’à la nuit tombée, le chien furetait toujours en rond et l’enquête piétinait.

La nuit venue, nous sommes allés nous coucher le cœur lourd. Dormant d’un œil et d’une oreille, je guettai toute la nuit les bruits de chaîne en me débattant avec un rêve compliqué où Bob l’éponge poussait une balançoire sur laquelle une Perrine en robe à plumetis blanc lançait ses pieds vers le ciel en envoyant aux quatre vents son rire perlé.

Je fus tirée de mon sommeil par la sonnerie chevrotante de notre téléphone à cadran antédiluvien. « Bonjour madame, ici Mercier, le chef de gare. J’ai là une petite fille avec une petite valise et un petit chapeau violet qui revient de chez sa grand-mère et qui me dit que vous deviez venir la chercher ce matin à la descente du train. »

J’ai réveillé la maisonnée, nous nous sommes tous retrouvés dans la cuisine,  ébouriffés de sommeil après la nuit trop courte. Nous nous interrogions les uns les autres : quand, et comment  Perrine avait-elle été envoyée chez ma belle-mère ? Et surtout, par qui ?

Daniel était parti en coup de vent à la gare avant la fin de ma conversation avec Mercier. Il revenait déjà et Perrine souriante sautait dans les bras de chacun sans trop comprendre la raison d’un si chaleureux accueil. Nous l’avons assise sur la table et Mathilde a posé  la question cruciale avec sa délicatesse habituelle :

– Alors, raconte-nous un peu ton escapade …

J’avais beau froncer les sourcils, notre aînée m’ignorait complètement. Perrine a eu un petit rire :

– On s’est bien amusé, Bob et moi : d’abord, on a survolé le jardin, puis on a pris de l’altitude,  j’ai vu la maison devenir toute petite.

Nous nous taisions maintenant, stupéfaits : notre plus jeune, notre bébé, inventait-elle une histoire, ou bien, ou bien… Nous n’osions pas la questionner plus avant. Elle a continué :

– Quand on a atterri chez Grand-mère, c’est elle qui a été surprise, j’ai rangé ce qui restait de Bob dans ma poche.

– Ce qui restait de Bob ?, a murmuré Daniel sur un ton à la fois plaintif et interrogatif

– Oui, voyons, tu sais bien que les éponges sèches se ratatinent.

– Se rétrécissent

Je me mordais la langue trop tard ; mon intervention n’allait pas arranger les choses, et pouvait interrompre le récit ; mais déjà, notre bébé continuait :

– Si tu veux. Bref, j’ai dormi dans la chambre rose ; oui, la tienne, ajoute-t-elle en se retournant, victorieuse, vers Mathilde. Et même avec ton vieux nounours !”

– Et ?

– Et rien. J’ai dormi, Ce matin j’ai eu un bol de vrai chocolat avec des tartines, les spéciales que Nanni appelle des rôties, vous savez ?

– Et ?

– Et Fernand nous a conduites à la gare. Et Grand-mère m’a mise dans le train. Et voila.

Il y a un moment de stupeur,  un grand silence, avant que Mathilde reprenne d’une voix étranglée :

– Mais enfin, Minoune, Minounette, quand tu as survolé le jardin, la maison, tu n’as pas eu peur ?

– Oh oui, répond Perrine  en souriant vaguement, j’avais peur, mais c’était une peur délicieuse.

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Lancé et terminé par Lise,

et enrichi par Jaleph, Ma’, MarieAnge et  Madame de Keravel,

dans la cadre du jeu d’écriture « ECRIRE ENSEMBLE AVRIL, de l’Ecritoire ( EcriWeb)

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ECRIRE ENSEMBLE AVRIL 3 : Je t’aime à tout jamais

ecrirtoire avril mr de k

Je pense à toi.

Je revois ta nuisette rose en nylon froissé, tes cheveux qui pendent des deux côtés de ton visage penché vers le bol de café. Par la fenêtre, la banlieue grisaille dans un petit matin de coton. À la radio : l’horoscope « Une belle histoire d’amour s’ouvrira à vous si vous savez vous ouvrir aux autres ».

Si je sais m’ouvrir aux autres… Un des multiples noeuds du problème… Pourtant, j’ai forcément su, sinon je n’aurais pas fait ta connaissance. Je m’en souviens comme si c’était hier alors que les années peuvent désormais se compter en dizaines. Il ne faisait pas beau mais ton sourire remplaçait le soleil et tes yeux avaient le bleu qui manquait au ciel ce jour-là. Je ne pouvais décrocher mon regard de ta silhouette déjà si frêle. Tu semblais être un aimant vers lequel j’étais irrémédiablement attiré. Et pourtant, tu ne me remarquais pas, anonyme parmi la foule des invités au vernissage de cette exposition où pour la première fois tu osais montrer ton oeuvre publiquement.

Mais qu’est-ce qui m’arrive aujourd’hui ? Depuis le temps que nous vivons ensemble, je ne la remarque même plus cette nuisette. Nous cohabitons par habitude, chacun dans sa routine, dans sa bulle, à peine conscient de l’autre.

Pas indifférents pour autant, à preuve le sang d’encre que je me suis fait et l’empressement que j’ai mis à t’aider à te rétablir lorsque tu as fait cette quasi péritonite. Non juste distraits, l’attention ailleurs, en mode écran de veille. Comment m’expliquer cette soudaine sensibilité, ce surprenant élan d’affection  pour toi ce matin ?

J’en viens presque à croire que tu es l’auteure de ce graffiti pour me ranimer, ou que tu as écrit ce fameux horoscope  « une belle histoire d’amour…si vous savez vous ouvrir aux autres ! «

Oui, dans nos vies il y en a eu des ouvertures sur nos ciels étoilés, ton premier regard vers moi qui ne suis pas une œuvre d’art, ton premier regard étonné qu’un quidam vienne t’apostropher au milieu d’une foule qui ne s’était déplacée que pour toi. Parce que des amis, tu en avais plus que des admirateurs. A l’époque, tu étais de toutes les parties, de toutes les expos, de toutes les performances qu’on n’appelait pas encore comme cela. Cela crée des liens, si pas d’amitié, de connivence…
Je t’ai simplement dit : « Vous ne ressemblez pas du tout à vos œuvres ». Et nul même pas moi n’aurait pu dire exactement ce que cela signifiait. Je ne sais quel démon m’a poussé à dire une telle phrase provocante, je ne regardais que ta silhouette frêle gainée dans un fourreau mauve particulièrement décolleté, cette silhouette que j’aurais voulu toucher par n’importe quel moyen. Il fallait te faire réagir, c’était mon unique obsession de l’instant…

Idiot ! Sous le glacis de tes prunelles, je devinais que tu  le pensais. Tu semblais plus amusée qu’étonnée. En effet, comment aurais-tu pu ressembler à tes œuvres ? Mais ta répartie : –« Ah, pourquoi » ? fut le catalyseur. Grâce à cette réplique, tu balançais une clef au bout d’une chaînette et j’imaginais que ce n’était pas par inadvertance. Le cercle de tes amis et connaissances s’était formé autour de nous.  Tu répondais à tous qui te félicitaient pour le cheminement de tes œuvres. Mais bien que tes formules ne me fussent pas destinées, je sentais confusément que le timbre changeant de ta voix cherchait une résonance à la surface de mes tympans. Des petites bulles pétillaient dans nos verres et sur tes dents nacrées quand tu souriais. 

                “ … Je pense à toi. Je t’aime à tout jamais … “

Le commissaire Malfant replie la lettre d’un air songeur et la tend à la vieille dame :

– Merci, Madame Bille. Ceci nous prouve qu’il l’aimait, qu’ils se sont rencontrés, qu’ilsavaient vécu ensemble assez longtemps…

– Et oui, Monsieur le Commissaire : cette nuisette rose, la robe mauve …

– Et vous les avez vus pour la première fois  le mois dernier ?

– Je l’ai vu, lui. Seul.

Malfant et Madame Bille sont  sur le balcon de l’étage supérieur. Par delà la cime des arbres, le commissaire fixe un mur blanc, qui borde l’autoroute, à quelques cent cinquante mètres de la maison. 

– C’était un soir, entre chien et loup, reprend madame Bille. J’ai vu une silhouette dans le no mans ‘land : il s’y passe des choses, vous savez. Donc, j’ai regardé avec mes jumelles de théâtre, et j’ai vu cet homme, gracile, menu : je dis un homme, mais ce pouvait aussi bien être une femme.

– Décrivez, dit Malfant sobrement, d’en ton sans réplique.

– Pantalons noirs,  sweater avec capuche relevée…

– Son visage ?

– Pas vu, et j’étais fascinée par ce qu’il faisait. Il a formé des lettres sur le mur, en noir, très lisibles  “ Je t’aime à tout …”

  Puis il s’est arrêté. Je me souviens que j’ai pensé : “ A tout quoi ? A tout prendre ? A tout perdre ? A tout casser ? A tout vent ? “

Je me réveille en sursaut avec une boule dans la gorge.

Bien sûr qu’il n’existe pas de brigade criminelle des amours perdues ! Sinon peut-être serais-je en prison…

Ce graffiti qui s’étalait sous nos fenêtres « je t’aime à tout jamais » avait été raturé ce matin-là. Alors que je te regardais lamper ton café à petites gorgées, dans ta nuisette rose de nylon froissé, je pensais en moi-même : quel être inconstant et volage peut crier son amour à la face du monde et revenir sur ses promesses quelques jours après ? Moi je l’aimerai à tout jamais cette jolie fille qui partage ma vie aujourd’hui. À tout jamais !

Ce rêve étrange et dérangeant que je viens de faire me fait prendre conscience que j’étais sur le point de raturer mon « à tout jamais ». Il faut que je réagisse ! Ce matin je pose une semaine de congés et je t’emmène voir le marché aux fleurs à Rome !

 

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Texte lancé le 13 avril par Madame de K, sur une illustration de Monsieur de K.  Participation de Ma’, Marie-Ange, Saravati, Jal  et Lise…

ECRIRE ENSEMBLE AVRIL – 2 / Une peur délicieuse

ecrire ensemble escalier tour

Une peur délicieuse

De temps en temps, et surtout lorsque le vent soufflait du nord, il revenait secouer ses chaînes dans l’escalier de la tour. Mes frères faisaient semblant d’en rire, tandis que ma sœur et moi gardions notre lampe allumée bien au-delà des limites permises. Toutes oreilles dressées, nous écoutions les pas croître et décroître sous les voûtes sonores. Nous finissions la nuit tous les quatre dans la chambre de nos parents, à six dans le grand lit à baldaquin dont les rideaux menaçaient de nous empoussiérer pour l’éternité. Au matin, nous courrions pieds nus au bas de la tour, et nous pouvions voir, distinctes sur les marches de pierre, les empreintes encore humides de ses pas.

Naïfs, nous ne devinions pas le rôle que jouait ce passager du vent. Le calme affiché par nos parents aurait dû nous mettre sur la voie. Je surpris mon père sourire à nos tourments. Repensant à cette scène, je suis certaine que le gémissement lancé par ma mère en guise de réponse fut l’effort désespéré pour maîtriser un irrésistible fou-rire.

Nous étions jeunes et à ce degré, fort influençables par la panoplie des maquillages de la nuit. Mais si nous doutions de la présence nocturne d’un spectre ou d’un quelconque individu venu d’un monde parallèle, nous restions cois. Nous entretenions communément notre frousse, de crainte de brûler irrémédiablement la trame du jeu.

Les années ont passé. D’enfants, nous sommes devenus adultes. Nous avons fini par nous persuader que ce n’était là qu’une invention de nos parents pour nous décourager de nous aventurer, la nuit venue, dans les corridors.

Parents à notre tour, nous les avons imités, du moins c’est que nous avons crû faire. Aussi, le soir, à tour de rôle, nous avons agité une petite chaîne achetée au magasin de bricolage et tamponné les marches de la tour avec une éponge humide. Avec ravissement, nous avons constaté que nos enfants reproduisaient nos comportements.

Mais, si nous avions su ce qu’il en était vraiment, jamais nous ne l’aurions provoqué. Nous l’avons appris à nos dépens. 

Une nuit, nous avons entendu des bruits de chaîne et des coups. Je me suis retournée dans le lit et ai tâté à côté de moi. Non, Daniel dormait bien près de moi en ronflotant doucement. Je me suis renfoncée dans mon oreiller avec un sourire aux lèvres : les enfant avaient éventé notre ruse et nous jouaient la comédie du fantôme à leur tour. Les bruits ont cessé et je me suis rendormie. Mais au matin, la petite Perrine n’était plus dans son lit… Nous avons vérifié toutes les chambres du premier étage, interrogé ma sœur, son mari, leurs trois enfants qui occupent le deuxième étage. Plus le temps s’écoulait et plus l’angoisse montait. Puis il fallut se rendre à l’évidence : Perrine avait bel et bien disparu !

            “ C’est toute l’histoire, Monsieur le Commissaire, nous ne savons rien de plus”

             Casimir Malfant s’efforce au calme et pose les deux mains bien à plat sur son bureau, avant de demander :

– Aucun indice ? Rien de suspect ? L’enfant Perrine était-elle dans son état normal, la veille ?

– Mais oui, Monsieur le Commissaire, tout ce qu’il y a de plus normal. Je vous ai dit tout ce que je sais. Tout ce que nous savons.

– Et vous n’avez vu personne roder autour de la maison, vous n’avez rien entendu d’autre, à part, vos fameux bruits de chaîne ?

– Et des coups, Monsieur le Commissaire, plusieurs coups…

– Je note : des coups. Et dans l’escalier, les traces humides ?

– l’éponge, comme d’habitude, Monsieur le Commissaire

– Quoi, “comme d’habitude” ?, s’étrangle Malfant.

—« L’éponge est la plaque tournante d’une farce nocturne qui s’est transmise de nos parents jusqu’à nos enfants. L’un de nous joue à faire croire au passage nocturne d’un inconnu dans la tour qui jouxte la propriété. Des traces de flotte sur l’escalier en colimaçon pour faire croire au passage de pas. Quelques bruits de chaînes en plus et le tour est joué ».

—« Mais vous jouez à quoi ? Il s’agit de la disparition de votre enfant, que diable. Où se trouve-t-elle cette fameuse éponge ? Pas retrouvée ? C’est la meilleure. Retrouvons l’éponge et nous saurons où se cache Perrine. Bon, l’inspecteur Robert Lepunch va vous accompagner avec le chien de la brigade ». (123)

L’inspecteur Lepunch s’est adressé à moi. Je dois dire que j’ai trouvé qu’il portait particulièrement mal son nom et que je ne pouvais imaginer personne plus flegmatique. 
–          « Auriez-vous un vêtement lui appartenant que nous pourrions faire renifler au chien ?
–          « Pardon ? un vêtement ? euh, on ne met pas de vêtement à une éponge, Inspecteur !
–          « Mais non, je vous parle d’un vêtement de votre fille Perrine…
–          « Oh… Venez, suivez-moi jusqu’à sa chambre dans ce cas »
J’ai guidé l’inspecteur à travers le dédale des couloirs du château jusqu’à la chambre que se partageaient les filles. Mathilde, notre aînée, était en larmes sur son lit.

Lepunch et son brave limier se mettent donc au travail , inspectant le château de fond en combles, ne négligeant aucun indice susceptible de résoudre l’énigme de cette disparition.
Ils eurent fort à faire car Perrine, enfant curieuse et dégourdie, avait visité et fouillé tous les recoins accessibles, autant à l’intérieur, qu’à l’extérieur, si bien qu’à la nuit tombée, le chien furetait toujours en rond et l’enquête piétinait. ( MarieAnge)

La nuit venue, nous sommes allés nous coucher le cœur lourd… Dormant d’un œil et d’une oreille, je guettai toute la nuit les bruits de chaîne en me débattant avec un rêve compliqué ou Bob l’éponge poussait une balançoire dans laquelle une Perrine en robe à plumetis blanc lançait ses pieds vers le ciel en envoyant aux quatre vents son rire perlé.

Je fus tirée de mon sommeil par la sonnerie chevrotante de notre téléphone à cadran antédiluvien. « Bonjour madame, ici Raoul Mercier, le chef de gare. J’ai là une petite fille avec une petite valise et un petit chapeau violet qui revient de chez sa grand-mère et qui me dit que vous deviez venir la chercher ce matin à la descente du train. » (Mme de K )

J’ai réveillé la maisonnée, nous nous sommes tous retrouvés dans la cuisine,  ébouriffés de sommeil après la nuit trop courte. Nous nous interrogions les uns les autres : quand, et comment  Perrine avait-elle été envoyée chez ma belle-mère ? Et surtout, par qui ?

Daniel était parti en coup de vent à la gare avant la fin de ma conversation avec Mercier. Il revenait déjà et Perrine souriante sautait dans les bras de chacun sans trop comprendre la raison d’un si chaleureux accueil. Nous l’avons assise sur la table et Mathilde a posé  la question cruciale avec sa délicatesse habituelle :

– Alors, raconte-nous un peu ton escapade …

J’avais beau froncer les sourcils, notre aînée m’ignorait complètement. Perrine a eu un petit rire :

– On s’est bien amusé, Bob et moi : d’abord, on a survolé le jardin, puis on a pris de l’altitude,  j’ai vu la maison devenir toute petite.

Nous nous taisions maintenant, stupéfaits : notre plus jeune, notre bébé, inventait-elle une histoire, ou bien, ou bien… Nous n’osions pas la questionner plus avant. Elle a continué :

– Quand on a atterri chez Grand-mère, c’est elle qui a été surprise, j’ai rangé ce qui restait de Bob dans ma poche.

– Ce qui restait de Bob ?, a murmure Daniel sur un ton à la fois plaintif et interrogatif

– Oui, voyons, tu sais bien que les éponges sèches se ratatinent.

– Se rétrécissent

Je me mordais la langue trop tard ; mon intervention n’allait pas arranger les choses, mais déjà, notre bébé continuait :

– Si tu veux. Bref, j’ai dormi dans la chambre rose – oui, la tienne, ajoute-t-elle en se retournant, victorieuse, vers Mathilde.

“ Et même avec ton vieux nounours !”

– Et ?

– Et rien. J’ai dormi, Ce matin j’ai eu un bol de vrai chocolat avec des tartines, les spéciales que Nanni appelle des rôties, vous savez ?

– Et ?

– Et Fernand nous a conduites à la gare. Et Grand-mère m’a mise dans le train. Et voila.

Il y a un moment de stupeur,  un grand silence, avant que Mathilde reprenne d’une voix étranglée :

– Mais enfin, Minoune, Minounette, quand tu as survolé le jardin, la maison, tu n’as pas eu peur ?

– Oh oui, répond Perrine  en souriant vaguement, j’avais peur, mais c’était une peur délicieuse.

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Lancé et terminé par Lise, avec les participation  de Jaleph, Ma’, Madame de K, MarieAnge. 

 

ECRIRE ENSEMBLE AVRIL / 1 – Code barre

P1050750 copie 3 (mail OK)

CODE BARRE

A destination, je coupe le contact. C’est le premier geste conscient que j’effectue au volant depuis le départ. Je n’observe généralement ni la route, ni  feux ou panneaux de limitation de vitesse. Ce trajet est truffé de radars. A quelle vitesse sont-ils salués ?

Cette route ? Ma voiture la connait sur le bout des pneus. J’en parle ainsi, mais il m’arrive quelquefois de penser qu’elle se meut par sa volonté propre.

C’est différent aujourd’hui. Un coupon de code barre s’est collé sur le pare-brise, parfaitement dans l’axe de vision.

Bon, là, ça fait une heure exactement que j’attends, et il n’arrive toujours pas. Il est je ne sais où, quelque part sur la route entre la maison et l’aéroport. Comme toujours, il m’a bien dit : “ je t’attendrai à ta descente d’avion” et comme toujours c’est moi qui l’attend. Je ne vois qu’une seule raison à son retard : il aura encore pris sa fameuse voiture, celle qui marche au doigt et à l’œil, au propre et au figuré.

J’ai l’air fine, moi, assise sur ma valise, sur ce trottoir de Roissy. Cinq minutes. Je lui donne encore cinq minutes et je prends le prochain taxi qui se pointe. Et je file chez ma mère.  (121)

Mais que fait-elle ?  Les autres voyageurs sont tous déjà partis vers leurs foyers ou leurs hôtels. Je vérifie l’heure sur le message qu’elle m’avait envoyé. Pas de doute, elle devrait déjà être là ! Et ce code barre sur mon pare-brise qui m’a agacé tout le long du trajet jusqu’à la gare… Je n’ai même pas pu profiter du paysage et des champs de blé mûr ! Sale journée ! Le prochain train arrive bientôt, je verrai si par hasard elle n’aurait pas raté celui qu’elle devait prendre et omis de me prévenir, ce serait bien son style. Et sinon, basta, demi-tour, je rentre au chaud.

Fichu été trop frais. A Roissy ? Le sms qu’elle vient de m’envoyer me laisse stupéfait. Notre rendez-vous, c’est à l’aéroport qu’il a lieu et non en ce habituel lieu de nos retrouvailles, devant cette gare. La faute à cette bagnole qui retrouve son chemin toute seule, comme une vache renifle son étable. Mais faut pas lui en demander plus. La faute aussi à ce Da Vinci code barre. Il m’a obnubilé tout le long du trajet. J’en ai même additionné les chiffres, total cinquante. Cinquante quoi ? Des pommes, des poires ? Et merde, c’est son anniversaire, cinquante ans aujourd’hui. Je suis cuit. Fichu code barre.

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Lancé et conclu par Jaleph, avec les participations de Lise et Ma’

Illustration Jaleph

Ecrire ENSEMBLE en avril et suivants

C’est parti,

nous lançons un nouveau jeu d’écriture à plusieurs mains, (une par personne sauf si ambidextre), de façon simple et ludique.

Sur base d’un dessin, photo,  titre au choix, une première personne lance la roue de l’écriture sur un sujet au choix, dans un créneau de 95 à 105 mots.

Elle prend l’initiative de faire appel à une seconde auteur(e) qui prend la main et ainsi de suite.

Tant d’auteur(e)s que l’on désire mais minimum trois.

Le tour de carrousel se termine dès qu’une  personne ne trouve plus de participant(e) relais suivant ou préfère précipiter la fin pour passer à un autre titre. A ce moment elle passe le témoin à celle ou celui qui fut l’initiateur du sujet.

Pour résumer,

-minimum trois auteur(e)s

-chaque personne écrit une seule fois par tour de carrousel

-Celle ou celui qui a lancé le sujet joue deux fois, une fois au début et l’autre  à la fin

-95 à 105 mots par ajout.

-proposition: la personne qui fut désignée en 2ème devra trouver le titre du tour suivant et relancer la roue. Mais elle peut passer la main si un autre participant(e) accepte de la lui prendre.

-étant donné la brièveté des séquences, chacun(e) passe le relais dans un temps très court, si possible dans les 48 heures.

Allez HOP, dans la joie et la bonne humeur, Jaleph lance la roue et passe le relais à LISE.♥

P1050750 copie 3 (mail OK)

CODE BARRE

A destination, je coupe le contact. C’est le premier geste conscient que j’effectue au volant depuis le départ. Je n’observe généralement ni la route, ni  feux ou panneaux de limitation de vitesse. Ce trajet est truffé de radars. A quelle vitesse sont-ils salués ?

Cette route ? Ma voiture la connait sur le bout des pneus. J’en parle ainsi, mais il m’arrive quelquefois de penser qu’elle se meut par sa volonté propre.

C’est différent aujourd’hui. Un coupon de code barre s’est collé sur le pare-brise, parfaitement dans l’axe de vision.

Bon, là, ça fait une heure exactement que j’attends, et il n’arrive toujours pas. Il est je ne sais où, quelque part sur la route entre la maison et l’aéroport. Comme toujours, il m’a bien dit : “ je t’attendrai à ta descente d’avion” et comme toujours c’est moi qui l’attend. Je ne vois qu’une seule raison à son retard : il aura encore pris sa fameuse voiture, celle qui marche au doigt et à l’œil, au propre et au figuré.

J’ai l’air fine, moi, assise sur ma valise, sur ce trottoir de Roissy. Cinq minutes. Je lui donne encore cinq minutes et je prends le prochain taxi qui se pointe. Et je file chez ma mère.  (121)