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Articles de la catégorie ‘Le Cahier d’Adrienne’

L’Etranger

Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. J’ai senti que j’avais en moi toutes les capacités nécessaires à l’être encore longtemps et à rendre heureux ceux qui voudraient bien partager un bout de chemin avec moi.

Sans se poser trop de questions. Sans m’en poser. Juste accepter, jour après jour, la vie comme elle vient, la vie comme elle va. Et m’accepter moi comme je suis.

Quand l’aumônier est revenu, alors que je l’avais si improprement chassé, j’ai finalement accepté de signer le pourvoi. Chacun m’assure qu’en cassation, le climat, le contexte et surtout la saison, tout sera différent. Que j’ai toutes mes chances de m’en sortir.

Et puis surtout, j’ai décidé de ne plus me laisser faire.

Départ (Adrienne)

Qu’est-ce qu’il y a eu d’abord ? Qu’est-ce qui a tout déclenché ? Il ne s’en souvient plus.

Les cahots de la voiture le font constamment tressauter sur son siège. Il se cramponne au volant pour éviter d’avoir trop mal aux fesses, alors ce sont les muscles des bras qui trinquent. Fichue bagnole, fichue route aussi. Le soir tombant, il allume ses phares. Il a mal partout, le dos, la nuque, les épaules.

Ce qui lui manque encore le plus dans cette foutue bagnole, c’est une radio. Ça lui aurait tenu compagnie. C’est pour ça, peut-être, qu’il parle tout seul dans ce tas de ferraille. Juste espérer que ça tienne le coup.

Sur le siège arrière, un empilement de boites et de sacs, écroulés depuis longtemps dans un désordre qui ne peut annoncer que de la casse et des emmerdes. Il s’en fiche. Il est parti à la hâte, jetant tout son barda dans la vieille Jeep, sans faire le tri. L’important était d’avoir tout emporté. Et de s’en aller.

Il se dirige à l’instinct, suivant un parcours qu’il a plus ou moins en tête, évitant les autoroutes. Les yeux sur l’asphalte, il n’accorde aucune attention aux paysages pourtant magnifiques qu’il traverse.

Plus une seule cigarette! Il gratte dans le cendrier à la recherche d’un mégot qu’il pourrait rallumer. Peine perdue. J’aurais mieux fait de mettre l’oreiller sous mon derrière, au lieu d’empiler des boites par-dessus les affaires de couchage. Mais bon, j’avais pas le temps de faire dans le détail. Préméditation zéro. Les mains accrochées au volant, il ricane tout seul. Tempête dans un crâne, il connaît. Ce n’est pas la première fois.

La rejoindre à Vaasa n’est peut-être pas l’idée du siècle, mais il n’en a tout simplement pas trouvé d’autre. La route est longue. Il dormira quand il sera fatigué, n’importe où, au bord de la route. Juste le temps qu’il faut. J’y serai en trois jours, peut-être moins. Si je ne me perds pas en route.

Le soleil couchant au travers des bouleaux fait comme des étincelles rougeoyantes. Il est seul sur cette route depuis plusieurs kilomètres. A part le bruit du moteur, tout est parfaitement silencieux. Il redresse le dos, bascule sur ses hanches, fait rouler ses épaules… il tiendra bien encore une heure ou deux.

Je ne comprends pas que tu puisses vivre comme ça, disait-elle.

On s’habitue à tout, pourtant. D’ailleurs, c’est quoi, le confort? C’est quoi, le luxe? Qu’est-ce qui nous rend vraiment heureux? En ce moment, ce serait de pouvoir s’étendre sur un matelas et de roupiller un bon coup. Ça lui rappelle un détail de sa petite enfance. A la papeterie avec son grand-père, il avait été tout heureux de recevoir un beau paquet de buvards. Les gosses d’aujourd’hui savent-ils encore ce que c’est ?

Il repense à cet homme qu’il admirait tant. Il n’était pas beau, avec ses arcades proéminentes et son pied bot. Rien pour plaire. Jusqu’à ce qu’il vous parle. De tout, avec érudition. Et vous sourie. Toute la bonté du monde dans ce sourire.

Tout ce qui me reste de lui est là, dans un sac, sur la banquette arrière. Une photo gagnée dans un stand de foire, au tir à la carabine. Quelques lettres de sa main. Et sans doute aussi les buvards, qui étaient trop beaux pour être salis par de l’encre, et qui ont été de tous les déménagements.

Il sait que celui-ci ne sera pas le dernier.

Il sait qu’il est en route vers une femme qui ne l’aime plus.

Calendrier 11 / Vivement dimanche! , par Adrienne

Samedi soir, elle avait déjà mis la nappe bleue et posé sur la table ses plus beaux verres en cristal, sa plus fine porcelaine et ses couverts en argent. Pour la visite du lendemain. Elle avait ses rides profondes comme ses soucis et sa volonté de bien faire. De tout bien faire comme avant. Le matin, elle avait lavé toutes les vitres et même les portes. Celle du jardin et celle de la rue.

Elle m’a envoyé au grenier chercher quelques belles échalotes. En les tâtant pour vérifier s’il y en avait de pourries, j’ai jeté un œil par la lucarne et j’ai vu que quelqu’un s’était arrêté à la grille, au bout du jardin. Un de ces hommes en gros pardessus, aux paupières lourdes et aux talons ferrés. De ces hommes qui normalement ne viennent jamais seuls. Alors je me suis dit que peut-être je me trompais.

Ça me fait toujours peur, de voir un homme à la grille. Je suis toujours inquiet. Une lettre dans la boîte, des pas qui s’arrêtent devant la porte. Un pas traînant sur le gravier. Les habitués de la maison n’ont jamais le pas traînant.

Je n’imagine pas qu’une lettre puisse apporter une bonne nouvelle. Je ne me souviens plus du temps où la vie s’écoulait sans que j’aie à avoir ces craintes continuelles. Le temps où je pouvais moi aussi franchir ces marches humides et pousser la barrière de la prairie d’à côté pour marcher au soleil.

Autrefois je me promenais dans les rues. Je passais du temps dans des cafés, des parcs, des musées. Je participais à des tournois de tennis. Voilà bientôt deux ans que je n’ai plus tenu une raquette en main. J’ai le cœur serré chaque fois que je vois mon vélo dans l’appentis. J’aurais peut-être dû m’en défaire, mais comment m’y résoudre?

Ce samedi-là, en poussant le petit cadre rouge du calendrier sur le dimanche 3 septembre, je n’osais pas encore croire que nous serions libérés le lendemain. Ni que dans la nuit, les derniers Allemands auraient définitivement quitté la ville.

Calendrier 6 / Dame Amélie, par Adrienne

J’ai fait un rêve étrange. Devant moi se trouvait dame Amélie, sans son chapeau, dans son plus beau rôle, celui d’avanceuse-tourneuse de calendriers. Cette idée lumineuse qu’elle avait eue pour se sentir un peu utile dans la firme, après ses échecs précédents et qui provoquait, jour après jour, l’hilarité grandissante de ses spectateurs.
Je vis monsieur Saito. Du moins je compris que c’était lui. Je m’attendais à ce qu’il dise quelque chose mais il ne parla pas et notre tourneuse de pages fit disparaître celle du mois de mai, puisqu’on était le premier juin. Elle passa ainsi en revue de nombreux calendriers de bureau où il fallait déplacer le petit cadre rouge entourant la date du jour.

« Ici, je ne peux avoir ni individualité, ni sentiments, à peine un nom !» fit-elle dans un grand geste de samouraï, « mais je connais la date du jour et j’ai enfin un vrai métier! » Je ne pus que lui donner raison, ce qu’elle sembla apprécier.

« Il y en a qui s’habituent à vivre sans se rendre utiles ou sans rien faire de leurs dix doigts toute la journée. Moi pas !  Je déteste l’oisiveté ! Ne croyez pas qu’il s’agisse de naïveté de ma part, il s’agit ici véritablement d’un métier, puisque c’est un travail qui m’occupe chaque jour et pour lequel je suis payée! Et puis, c’est tellement symbolique de la vie que je mène, que j’ai menée jusqu’à aujourd’hui! Sans cesse tourner la page, toujours s’arracher de là où on est, même et surtout si on y est bien! » J’acquiesçai. Ça lui ressemblait tellement, ce qu’elle me disait là !

«Pas possible! Cette enfant, c’est moi!» m’exclamai-je en voyant la photo qui ornait le mois de juin. Mais dame Amélie poursuivait son épuisant exercice de samouraï pourfendeur de calendriers et ne semblait pas prêter l’oreille à mes exclamations.

(exercice basé sur cet extrait de Stupeur et tremblements : http://bookcross.blogspot.be/2008/02/stupeur-et-tremblements-damlie-nothomb.html )

Mars 7 / Averse

– Et hier après-midi, demande Cristina, qu’est-ce que vous avez fait?

– Je suis allée au Panthéon, dis-je. Sous la pluie.

– Il paraît que l’eau ne pénètre jamais par le trou dans la coupole…

– Ah? Par quel miracle?

– Ce n’est pas vrai, peut-être? C’est ce qu’on m’a toujours dit. Tout le monde le dit, à Rome…

– Je peux vous assurer que ce n’est pas vrai!

– Alors, au Panthéon, hier après-midi, par terre…?

– Il y avait une grosse flaque! dis-je.

Voilà notre Cristina aussi déçue qu’un enfant qui vient d’apprendre que le père Noël n’existe pas.

Ecrire ensemble: été 2013

Franck

Jusqu’au jour où sa femme l’a quitté, jamais il n’avait fait une vaisselle ni ramassé une chaussette sale. Avant Valérie, il avait eu sa mère, sa grand-mère, sa sœur. L’unique fois où on lui avait mis un torchon entre les mains, il avait prétexté un besoin urgent et s’était enfermé dans les toilettes jusqu’à ce que tout danger de vaisselle soit écarté.

Il avait des théories sur tout – opinions tranchées et jugements définitifs – mais la pratique de rien, même s’il avait pratiqué différents métiers, les plus reluisants étant vendeur de crème glacée ou d’automobiles. Depuis que Valérie n’était plus là, il apprenait peu à peu la pratique. Comme celle du tri du linge et du repassage.

Ses opinions étaient toujours aussi tranchées – peut-être plus qu’avant – et ses jugements toujours aussi définitifs. Sur la politique internationale, l’économie mondiale et l’abus d’alcool. Car depuis que sa femme l’avait quitté, il ne touchait plus une goutte de bière. Par contre, il touchait encore les femmes.

A l’hôpital où il travaillait comme aide-soignant, chacune connaissait son histoire – ou plutôt sa version de l’histoire – et se montrait compatissante. Il n’avait qu’à choisir : pour une nuit ou pour plusieurs, les bénévoles ne manquaient pas. Même la semaine où il avait la garde de leur fils âgé de trois ans, il ne se privait pas de compagnie féminine. Le petit Arthur voyait défiler des Amélie, des Marie, des Julie. Il les ignorait royalement et ne cessait de réclamer sa maman.

Au printemps qui a suivi leur séparation, il a fêté son trentième anniversaire. Lui qui prenait de la bedaine à force d’être affalé dans son fauteuil devant les sports à la télé – depuis le saut à ski du premier janvier à Garmisch-Partenkirchen jusqu’au dernier match de décembre – s’était affilié à un club de cyclotouristes et avait repris le foot. Chaque matin, il faisait son jogging. Il a remplacé ses steak-frites-mayonnaise par de la nourriture calibrée, millimétrée, sans graisse, sans sucre, sans sel.

A l’hôpital, il a demandé à être muté dans l’équipe de nuit : le service était calme, le petit déjeuner offert et les jours de récup lui permettaient de s’occuper de son fils ou de partir en randonnée à vélo. Il a ainsi fait le tour de la Corse, des montagnes de l’Estérel et quelques étapes du tour de France pour amateurs.