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Articles de la catégorie ‘Le Voyant Rouge’

Le voyant rouge 19 / Le pantalon, par Ma’

Je me demande pourquoi j’ai accepté d’accompagner Marie faire les soldes. J’ai beau être sa meilleure amie, j’ai parfois du mal à comprendre ses choix et il faut avouer que ses atermoiements devant les rayonnages ont tendance à m’exaspérer. Déjà trois heures que nous arpentons les boutiques, qu’elle fait des essayages, et finit par tout reposer. Je lui propose de reprendre des forces dans un joli salon de thé à quelques pas de là. Elle commence par refuser, puis finit par céder à mes supplications.

Je profite de cette pause bienvenue pour lui demander ce qu’elle cherche avec autant d’acharnement. Elle m’avoue qu’elle veut un pantalon. J’ai du mal à cacher ma surprise : elle a déjà des dizaines et on a l’impression qu’elle porte toujours le même… Elle tente de m’expliquer que c’est complètement différent, qu’elle en veut un qui la change et termine en levant les yeux au ciel :  » De toutes façons, tu n’as jamais rien compris à la mode ! » Je préfère ne rien répondre, cela n’en vaut pas la peine mais je brûle tout de même de savoir pourquoi elle me demande toujours de l’accompagner dans ses virées shopping.

Nous reprenons les boutiques là où nous nous étions arrêtées. Marie a un systématisme assez phénoménal : elle entre dans toutes les boutiques d’une rue, d’abord le côté numéros pairs puis le côté numéros impairs avant de passer à la rue suivante ! En ce qui me concerne, chaque magasin me semble en tous points similaire au précédent : mêmes couleurs, mêmes formes, mêmes vendeuses…

Quoique… nous venons de pénétrer dans une petite boutique atypique. Marie m’explique que c’est parce qu’ils vendent des vêtements « vintage », ce que je traduis mentalement par « vieux rossignols de fonds de stock de plus de 20 ans ». Marie commence à regarder le portant des pantalons, elle en attrape quelques-uns, se dirige vers la cabine. Je n’ai même plus le courage d’aller commenter ses choix et je l’attends à côté de la porte. Aussi, c’est avec une vraie surprise que je la vois revenir vers moi un sac à la main et m’annoncer, joyeuse, qu’elle a trouvé « son » pantalon. A ce moment-là, le soulagement doit se lire sur mon visage car elle me propose de nous arrêter là et d’aller plutôt chez elle pour qu’elle me montre son achat.

Nous voilà donc parties pour le petit appartement sous les combles qu’occupe Marie, pas très loin des rues frémissantes du centre-ville. A peine entrées, elle se rue dans sa chambre pour se changer, me demandant de l’attendre. Quand elle revient, j’ai un choc ! Je m’étais attendue à un n-ième pantalon noir. Elle me regarde, attend que je parle, mais je n’y arrive pas, je ne sais pas comment tourner ma pensée de façon diplomatique. Elle finit par rompre le silence : « Tu n’aimes pas ? Il ne me va pas ? C’est ça ? »

« Non, ce n’est pas ça… C’est juste que… ce n’est pas un peu voyant ce rouge ? »

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Ma’, 30 janvier 2014

Voyant Rouge 16 / Le Rouge Te Va Si Bien, par Jacou

Le rouge te va si bien

         Gros moi, tu  dis que je suis gros !

         Mais non, je te parle de boire un gros rouge.

         Ce n’est pas de refus.

         C’est vrai que tu aimes bien cette couleur.

         Quand j’étais petit, on m’appelait le petit chaperon rouge. Et toi, ta couleur préférée ?

         Oh ! Moi, tu sais, un rien m’habille.

         Je te parle de couleurs, pas de fringues !

         Pourquoi, tu te fâches tout rouge ! Quel fichu caractère !

         Tu as raison. Si on allait se le boire ce verre. Au Voyant Rouge. Avant que ça ferme.

le Voyant Rouge 16 / Non voyant, par Jaleph

NON VOYANT

Les couleurs fanent

Avalées dégluties dissoutes

Elles n’offrent que mémoire de noms.

Jaune me rappelle un soleil de gosse

Tracé au dos d’un parchemin.

Lucile affirme que le bleu est céleste.

La troisième est coquelicot

Te rappelles-tu ce sang ?

Ma main vers elle se tend

Elle la prend et l’apprend

La plaque entre ses seins

Sur le grain de sa peau

Imprime ma ligne de vie.

Ma paume collée au vivant

Se bombe de pulsions.

Rouge, c’est mon cœur rit-t-elle.

Ma nuit diurne égrène le temps

Je vois mieux en songe

Je rêve d’être voyant.

Le Voyant Rouge 16 / Vent d’Est, par Jaleph

convention BOULANGER 6-01 au 01-02-2014  a)

En été, une sente en pente douce. Pas en hiver, pas sous la glace et la neige mélangées, pas sous les branches des épineux trop impatients de s’ébrouer, de se débarrasser de leur blanche couverture pour la balancer sur votre dos, votre crâne, entre vos cheveux et le col. Oui vraiment, lors du mal hivernal, la montée n’est plus que calvaire. Mais on avance, ah ça oui, on avance, on ne demande que cela et on pousse. L’homme d’Eglise trace le chemin, il porte une lance surmontée d’un crucifix auquel est accrochée une lanterne fade. La lance est oblique et la flamme la précède un peu, couchée sur la poudreuse filante afin d’éclairer ses pas. Ses brebis suivent. Ses paroissiens tous larmoyants trépignent derrière lui. La colonne gémit de concert. Les plus costauds portent de volumineux chaudrons d’où sortent sous le vent des buées suspectes et les odeurs encore chaudes de ce qui reste des autres. Dépêchons, on mettra en terre plus tard.

Les hommes transbahutent des paquets ou quelque maigre mobilier, les femmes enveloppent entre leurs seins des enfants en bas âge et les gosses plus âgés marchent courbés sans mot dire et surtout sans rire : cela peut les attirer plus vite les autres. Mais les autres restent en bavant à l’arrière de la longue file qui voudrait forcer le pas malgré le froid qui grippe les articulations. Les autres ne sont pas humains mais veulent regagner ce qu’ils leurs ont volé. Ils ne les tueront pas tous. Ils les chasseront en s’en nourrissant jusqu’à ce qu’ils quittent leurs terres.

A chaque fois, il faut le remplacer ; aucun volontaire ne se présente jamais. On tire au sort ; le gagnant est le perdant. Il sait qu’il n’y survivra pas, à moins de quitter à temps la contrée qu’ils disent la leur. Et devenu à son tour le dernier de la file, il crie au curé : « dépêchez-vous au lieu de prier ». Mais raide sous le couteau du vent d’est, le curé ne l’entend pas, il n’écoute que son cœur qui lui dicte de prier pour toutes les âmes, pas seulement pour celle du dernier.

On s’y attend mais c’est à chaque fois un cri qui tenaille l’intérieur : le dernier est rejoint par la meute. Le dernier qui portait la lanterne rouge, celle que ce voyant, les loups savaient quand la joindre pour combler leur rancœur et remplir leur gueule.

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Jaleph, 24 janvier 2014

Voyant Rouge 13 / Les Petits Papiers, par Carine

ecritoire voyant rouge 14 petits papiersLe soleil donne dans la grande baie vitrée, ensoleillant le salon. Un canapé de cuir fauve sur le parquet de bois brut, des lampes choisies dans les teintes de beige, de rouge et d’orange et une immense bibliothèque qui couvre l’intégralité du mur du fond. L’ensemble donne une sensation d’espace, de lumière et de chaleur. De confort. Sur le mur donnant sur la cuisine, se trouve un grand cadre. Un couple trentenaire rayonnant, sur un cliché noir et blanc. Les variations de gris viennent contrebalancer parfaitement les couleurs du séjour. On pourrait se croire dans l’une de ces maisons que l’on voit souvent à la télé, de celles qu’on donne en exemple, où chaque objet a été choisi avec soin, avec goût. On pourrait… Si ce n’était toutes ces petites tâches de couleurs qui viennent étoiler les meubles, les portes, les ustensiles, qui dansent à chaque fois qu’une fenêtre est ouverte et qui viennent briser la perfection du décor.

Céline a quarante-sept ans, elle ouvre les yeux, réveillée par la sonnerie stridente du réveil. Sa main s’abat machinalement sur l’appareil qui s’arrête instantanément. Elle peine à garder les yeux ouverts, à tâtons elle cherche l’interrupteur de la lampe de chevet. La lumière s’allume, lui agressant les yeux. Son regard, encore embrumé, tombe sur un premier carré de couleur : « Je commence plus tôt ce matin, je suis parti travailler ». Après un rapide froncement de sourcils, elle se rappelle… « ah oui, c’est vrai… ». Du bout des doigts, elle prend un deuxième petit papier sur la table de nuit, elle l’écoute se décoller doucement. Elle le garde précieusement dans sa main : C’est la liste des choses qu’elle a à faire. Elle la parcourt rapidement des yeux, un peu hésitante, puis se lève.

Elle doit passer par le salon pour rejoindre la salle de bain, et quand elle ouvre la porte, elle se retrouve dans la pièce baignée de soleil. Elle sourit, regarde la poussière invisible d’habitude tourbillonner dans l’air, puis s’attarde sur les papillons multicolores qui ont envahis sa maison, il y a maintenant un peu plus d’un an. Un élan de découragement la traverse, puis elle se reprend.

Son passage dans la salle de bain se fait au rythme des petits papiers, comme autant de barreaux d’une échelle qui lui permet de surmonter ses matins. L’étape de la cuisine fonctionne sur le même principe, les papillons lui soufflent ce qu’elle doit faire :appuyer sur le bouton du café, prendre un croissant dans le sachet, mettre la tasse dans le lave-vaisselle…

Céline, en Petit Poucet, suit les papiers à la lettre. Ce matin encore, elle est arrivée au bout, sans encombre. Elle pose la précieuse liste qu’elle n’avait pas lâchée sur le comptoir, on peut y lire :

– Se lever

– Aller dans la salle de bain

– Se laver, s’habiller

– Aller dans la cuisine pour manger

– Attendre l’aide à domicile et lui ouvrir la porte

Parfois la lumière revient dans sa mémoire et elle se dit que Marc pourrait s’appliquer un peu quand il écrit. Mais elle se dit surtout que bientôt les papillons ne suffiront plus. Céline a peur. Pas seulement pour elle, mais pour lui surtout et pour ce qu’elle lui impose.

La sonnerie de l’entrée résonne, elle se lève pour aller ouvrir, dernière étape de sa liste. Sur la porte, elle décolle le dernier papillon : « Et surtout, n’oublie jamais que je t’aime »

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Carine, janvier 2014

Le Voyant Rouge / 11 / Cosmologie, par Jacou

Attention, attention, voyant  rouge allumé. Je répète voyant rouge allumé. Tous à vos postes.

Dans la salle des neurones,  intense agitation. Chacun a regagné son écran de contrôle.

« Intelligence,  RAS »

« Parole et langage,  RAS »

–          Audition ? Audition ?

–          Hein? Quoi ? Ah oui, RAS

–          Toujours en train de rêver !

–          Heu, non, j’ai mal dormi, cette nuit.

« Vision, RAS, mon  capitaine. »

« Odorat, RAS, vous utilisez  la même eau de toilette que Marilyn, mon capitaine ? »

« Articulations, en ordre de  marche, RAS. Une, deux, une deux. »

« Repos, neurone  Arti. »

« Neurone circulation  sanguine, RAS »

« Créativité, RAS »

« Ne dépassez pas les  bornes, Créa. Sinon, je vous resserre le budget. »

« Mon capitaine, si on peut  plus plaisanter !»

« Lecture, RAS. Vous avez  des pellicules sur votre uniforme, mon capitaine. »

« Lec, vous débordez de vos  pages. »

« Appétit, RAS »

« Ecriture, RAS »

« Vos poèmes, je ne les  comprends pas toujours, Ecri. Tachez d’être plus clair, dans les suivants,  sinon… »

« Je vous resserre le  budget, j’ai compris mon Capitaine. Je vais voir ce que je peux faire. Mais  ma main ne m’obéit pas toujours et… »

« Garde à vous ! Votre  main obéit à mes ordres! Débrouillez-vous pour qu’elle vous écoute.  Rompez ! »

« Goût, RAS, quoique, on  pourrait améliorer l’ordinaire de temps en temps, par exemple les jours de fête,  et les anniv… »

« Vous vous croyez où,  Goût ? Dans un hôtel cinq étoiles ? »

« Ben, non, mon capitaine.  Vous n’en avez que  trois, je le  sais bien, mais… »

« L’ordinaire restera  l’ordinaire. »

« Dommage, je vous aurais  bien vu avec une guirlande. »

« Rire, RAS »

–          Non de dieu, ce voyant rouge clignote toujours. Les gars,  magnez-vous le cul, sinon, on va exploser. Il en manque un. Sexualité, il est  passé où celui-là ? Trouvez le moi. S’il a fait le mur, je connais un moyen  de le calmer celui-là. Couic.

–          Mon capitaine, aujourd’hui, c’est son jour de repos. Enfin, si on  peut dire…

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Jacou, 10 01 2014

Le Voyant Rouge / 10 / Dans la peau du rouge, par Jacquou

Voyons, j’emporte mon rouge à lèvres, Le Rouge et le Noir, ça c’est pour avoir l’air intello, Le Petit Chaperon Rouge, au cas où il aurait une nièce, j’allais oublier mon vernis rouge, zut, j’ai un ongle de cassé, les escarpins, les rouges ou les noirs, suis-je bête, les noirs, bien sûr, puisqu’ils ont une semelle rouge.

Si je prenais des fraises, il doit aimer ça ; il m’a bien dit…comment déjà, que j’avais la bouche en fraise, non, c’est pas ça ; ça ne fait rien. Des fraises ou des tomates, les toutes petites cocktail, comme un baiser, ou bien non, des cerises cœur de pigeon ; il aimera ; je prends des cœurs de pigeon ; ou bien les fraises, les tom…tant pis, je prends aussi les tomates, les fraises, il y a des framboises, j’en prends, ah et puis des groseilles. J’espère que ça va tout rentrer dans ma valise.

– Mademoiselle, vous avez laissé tomber un papier. C’est votre liste de courses ? Vous avez une belle écriture ;

– Ah oui, vous trouvez ? Merci monsieur.

– Toutefois, laissez-moi vous donnez un conseil. Vous devriez consulter…

– Excusez-moi, monsieur, je suis très pressée. Là, j’ai un train à prendre tout à l’heure.

Ce type, je l’ai déjà vu ; oui, mais où. En tous les cas, ce que je sais, c’est qu’il n’est pas très net. Je le savais, le voilà qui farfouille dans ses poches, comme, comme quoi…ça ne me revient pas. Il essuie ses lèvres. Ses lèvres toutes gercées, y passe une langue rouge, comme s’il avait mangé des fraises Tsointsoin.

Il ne m’a pas suivie. Ouf !

Et ce voyant qui reste toujours vert. Non mais, celui-là, il va quand même pas passer au feu rouge, non ! Et bien si !

Bon, j’ai tout ce qu’il me faut. Les préservatifs, où ai-je mis les préservatifs. Ah les voilà !

Mince, j’ai oublié de prévenir la concierge, qu’il fallait qu’elle vienne donner à manger à Mercurochrome. La tête qu’elle va faire, quand je vais lui demander. « Mademoiselle Carmin (je m’appelle Carmen), vous auriez pu m’avertir plus tôt. Enfin, j’irais m’en occuper de votre Mercurochrome. Il est si gentil. Il vient tout le temps se frotter à moi. »

Bon, ça c’est fait. Mon Petit Livre Rouge, au cas où…, au cas où…, et bien au cas où je changerais d’avis. Voyons si je n’ai pas oublié d’inscrire son numéro. Il y est.

Le train part à dix huit heures vingt six, j’ai le temps d’arriver.

J’ai la place D quarante deux. J’espère que je ne suis pas à côté de la dame avec le marmot qui braille. Qu’est-ce qu’elle attend pour le calmer ? Il est tout rouge, il va s’étouffer. J’aurais bien voulu être prêt du joli brun. Il est un peu petit, mais il a des yeux magnifiques.

Pour le moment, je suis toute seule. Une mamie s’installe. Elle m’offre des fraises Tsoints…

Le type du magasin, je me souviens !

C’était il y a deux ans. J’ai freiné trop tard. Je vérifiais mon maquillage. Le rouge à lèvres a glissé sur ma joue. Les badauds voulaient appeler une ambulance. Ils croyaient que j’étais blessée. Le type trépignait de colère. Malade, complètement malade, ce type! Et maniaque, par-dessus le marché ! Il faisait tout un foin parce que j’avais cassé un malheureux petit voyant rouge !

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Jacquou, 09 01 2014

Le Voyant Rouge / 9 / Blind date, par Lise

Il mange et parle en même temps. Elle l’écoute en silence, avec un hochement de tête, un petit sourire, seuls signes d’attention dont elle soit capable. Froidement, elle l‘analyse : c’est un charmeur, il sait parler. Il ponctue ses mots en s’inclinant vers elle, comme pour la prendre à témoin, ou pire, en faire sa confidente. Elle s’est mise en position d’observation, et lui s’y laisse prendre. Il pense qu’elle est subjuguée, qu’elle boit ses paroles.

Et c’est vrai qu’insidieusement, le charme opère, elle s‘amollit, baisse la garde. Les mots n’ont plus de sens, seuls comptent les sourires, le regard de velours, la douceur des doigts sur sa main à elle, l’épaule rapprochée, prête à consoler – clic, clic , la petite lumière rouge : de quoi, mais de quoi a-t-elle donc besoin d’être consolée ? Il y a une erreur quelque part. Elle se secoue, se raidit.  Bien entendu il ne s’aperçoit de rien :

– Mais évidemment, elle ne pouvait pas aller plus loin que ses capacités, dit-il.  Une femme ne peut pas, enfin, il n’est pas dans la nature des femmes de … “

Clic, clic, la lumière s’agite frénétiquement tandis qu’il continue sur le même ton. De qui donc parle-t-il ?  Cela n’a aucune importance, de qui il parle : c’est le ton, ce sont les mots, c’est toute la pensée par delà le sujet de la conversation, qui sont importants.

Il ne s’aperçoit que plus tard de son recul, de l’imperceptible mouvement qu’elle a eu, qui la positionne loin de lui, loin de la main, loin des lèvres et des mots.

Elle se lève posément, ouvre son sac, prend quelques billets, les pose sur la table :

– Ma part pour ce bon diner, merci, Charles, dit-elle.  Je vous téléphonerai. Ne me raccompagnez pas.

Elle est déjà loin et il reste stupide, fixant le point où elle a disparu.

*

Un de plus !  Ah, mais cette fois, fulmine-t-elle, c’est le dernier ! C’est fini, plus jamais elle ne cèdera aux pressions de sa sœur, ses amies, et sa mère, ces marieuses, ces entremetteuses !. Ces femmes qui l’aiment, pourtant, elle ne met pas leur tendresse en doute, ni leur honnêteté.  Mais pourquoi diantre se sont-elle mis en tête de la marier ? Ou, comme dit Clarisse, son amie d’enfance : de te trouver un bon compagnon… Pourquoi ne peuvent-elle la laisser tranquille ? Pourquoi doit-elle rentrer dans le rang, se marier, ou avoir un amant ?

Dans l’espoir de lui trouver l’Homme de Sa Vie, elles l’expédient ainsi aux quatre coins de la ville à la rencontre d’inconnus sous le seul prétexte qu’ils sont “libres”. c’est-à-dire, célibataires. Comme elle.  Blind dates : et chaque fois, c’est l’échec.

Elle est belle fille, point sotte, cultivée, ni trop maigre ni trop grosse, de beaux cheveux, des mains de pianiste. Elle a un bon métier, de l’humour souvent, de la tendresse parfois. Et ses hommes, triés sur le volet par sa sœur, ses amies ou sa mère, sont tout à fait présentables : beaux garçons sans trop, bien assis chacun dans leurs professions,  rien de très répréhensible ni dans leur passé ni dans leurs familles. La moindre tache, la moindre entorse aux convenances maternelles est découverte, il n’est pas possible d’échapper à l’œil investigateur maternel, la plus petite tare  – un oncle alcoolique, une sœur mal mariée – et le malheureux est écarté sans rémission.

Alors, pourquoi toujours, au moment le plus inopportun, clic, clic , la petit voyant rouge se met-il inopinément à clignoter ?

Melissa en est la de ses réflexions  lorsqu’un  choc  la fait bondir en avant : un connard – un soudard certainement, ou encore un de ces jeunes idiots, avec leurs téléphones ! – vient de percuter par l’arrière sa petite Kia, l’envoyant valser contre la rambarde du parking, dans un affreux bruit de tôles écrasées.

Plus furieuse que choqué, Melissa s’apprête à sortir de la voiture pour constater les dégâts, lorsqu’un homme un peu chauve et manifestement égaré s’approche en courant :

– Mais vous êtes folle, ou quoi ?

Il s’étrangle de fureur, reprend difficilement sa respiration :

– Vous avez freine à mort pour éviter le camion. Je ne pouvais pas prévoir.

– Et vous ? Vous vous croyez malin ? vous ne pouviez pas mieux contrôler votre véhicule ? Vous ne savez pas qu’il est interdit de  conduire en état d’ébriété, Monsieur ,  heu … Monsieur ?

– Brown, Billy Brown. Voici mes papiers…

En même temps que les coordonnées de leurs assurances respectives, ils continuent d’échanger des paroles peu amènes que la décence m’empêche de rapporter ici. Mais soudain, quelque chose change, leurs voix s’adoucissent, ils  déplorent l’accident d‘un commun accord. “ Finalement,  ce ne sera pas si grave, il n’y a pas mort d’homme “, dit-elle. Il acquiesce et une fois la voiture de police repartie, “ Pourquoi n’irions-nous pas prendre un café au Starbucks,  dit-il, pas la peine de nous geler, en plus “. Il rit. Elle trouve qu’il a un bon rire, chaleureux, communicatif. Il pense qu’elle est bien sympathique, surtout lorsqu’elle sourit.

Melissa est devenue Madame Billy Brown six mois plus tard. Il n’y a jamais eu de clic, clic. Melissa pense que le voyant rouge a été bousillé au moment de l‘accident. Je crois, entre nous, qu‘elle en est bien contente.

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Lmg  9 01 2014

Le Voyant Rouge / 7 / Le Cardinal, Lise

C’était un de ces soirs de grand froid comme il peut y en avoir chez nous, up-state New-York. Depuis trois jours, le vent venant du nord-ouest avait tout pétrifié sur place, figé en sucreries, et la neige et la glace redécoraient maintenant le jardin par touches subtiles : tout était blanc, certes, mais en regardant attentivement on  discernait, une peu partout du gris, du bleu glacier, une symphonie en teintes opposées, adoucie par quelques reflets verts, l’arrondi terre cuite pale au bord des gros vases encastrés dans les talus de glace, l’éclair argenté des glaçons en pendeloques tout au long de la façade.  Tout en pastel, en couleurs d’une douceur trompeuse à la limite de l’irréel.

voyant rouge cardinal 2

Armée de mon vieil Olympus D-520, je guettais un petit rayon de soleil qui me permettrait de capter sous l’ombre du sapin, la fantasmagorie de l’hiver.

C’es alors que quelque chose a brillé, une tache rouge. Et cette tache bougeait, sautillait, disparaissait pour réapparaitre aussitôt, dans l’entrelacs du burning tree complètement déplumé. J’ai zoomé à fond, sans bouger : d’où j’étais, derrière la fenêtre du living room. Je devinais qu’il s’agissait d’un petit animal, sans doute un oiseau, mais j’étais trop loin pour le distinguer tout à fait. je me suis approchée à pas de loups.

voyant rouge cardinal 3

Oui, c’est bien un Cardinal, le seul oiseau qui ose se pavaner en plumages écarlates dans le blanc de l’hiver : le male cardinal, pour être plus précise.

indifférent au froid comme aux voitures passant lentement sur le boulevard il continue de voleter de ci de là, sans se presser, annonciateur du printemps et des beaux jours, boule de feu dans les glaces, ironique et primesautier, inapprochable et amical. Il est un signe de joie dans la morosité de Janvier, un sourire étincelant dans le renouveau de Mars, car il vit chez nous toute l’année. Il est le voyant rouge qui nous retient au bord de la déprime au bout des longs mois d’hiver.

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lmg, 7 janvier 2014

Le Voyant Rouge / 6 / phalène, par Mme de K

phaleneLe voyant rouge est allumé
Dans ta tête
Cet homme-là n’est pas pour toi
Tu le sais
Cet homme égoïste et instable
Finira par te faire des bleus à l’âme et au corps
Tu le sais
Mais tu ne peux t’empêcher de lui tourner autour
Comme une phalène autour d’un lampion de 14 juillet
Tu t’y colles et tu crames
Cœur brisé d’avance

musique à écouter avec : « Mariposa perdida » de Laura Lopez Castro